August 1, 2005

Varsovie II Episode VI – A Moscou, un expatrié.

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 1:21 am

« …et les colonels, et les lieutenants, les hussards, les tirailleurs et les junkers, dans leurs beaux uniformes rutilants, tous prêts à défendre la II république. A la parade, à chaque jour férié évidemment, mais aussi dans la rue, dans les salons, sur les terrasses des cafés jusqu’à ce bel été radieux, partout les jolis uniformes de cette petite mais si charmante deuxième république pavoisaient. Encore vierge de feu, cette armée était le plus rutilant et le plus inutile symbole de la velléité de ce peuple, si cher peuple, à exister. »

“ Nos colonels, si nombreux colonels, ne peuvent être qu’héroïques dans la défaite qui s’annonce. Ils ont tout de même eu le temps d’être ridicules, et maintenant qu’il s’agit d’honneur, ils le disent bien haut : ils ne céderont “ pas même un bouton d’uniforme ”. Reste qu’en matière de bataille, il y a manifestement comme un malentendu. Notre armée fait une incursion, arrête quelques bandits en chemin. Elle fait une nuit de siège devant une ville, la prend glorieusement au terme d’un combat inexistant avant de s’en faire virer à grands coups de pompes dans train par la première milice venue, laissant derrière elle quelques caves de bon vin ravagées et les bandits complètement saouls. Ainsi notre armée partit deux fois en campagne, et deux fois en est revenue sans perte ni fracas, mais toujours avec deux ou trois bonnes bouteilles et quatre ou cinq bonnes histoires à raconter et à boire sur le chemin du retour. Mais cette fois si, si vous voulez en être, n’oubliez pas, il s’agit de forces que “ la meilleure armée du monde ” hésite à écraser depuis des années.”

Le praticien ferme la fenêtre. Le type dans la boîte parle encore. Sur le journal qu’il tient dans la main : “ Si les panzers sont en carton, que se cache-t-il sous les navires écoles. ”

“ Je suis désolé, je viens vous voir, parce que de nos jours il y a des choses que les prêtres ne savent plus faire.

- Je ne suis pas avocat.

- De toute façon, ça n’a pas beaucoup d’importance. »

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Varsovie II Episode VII – Sur le front

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 1:20 am

Comme il n’y avait pas à proprement parler de front, la presse arrivait de manière anachronique et de sources contradictoires. Non pas qu’elles fussent orientées par quelque propagandiste, mais bien au contraire la presse était déchaînée. De Lisbonne à Moscou on publiait tout et n’importe quoi. Le colonel Mazeck de la toute fraîche dixième brigade de cavalerie légère motorisée, lisait les journaux, les français du mois dernier, les allemands de la veille, des gazettes italiennes antidatées !

“ Mon colonel !

- Quoi ?

- Ben, on y va ?

- Non, il faut économiser les hommes. Le chemin est long. ”

Le colonel Mazeck et sa brigade parcoururent l’Europe jusqu’en Ecosse. A son grand désarroi il perdit bien plus “ qu’un bouton d’uniforme ” durant ses pérégrinations.

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Varsovie II VI – A Berlin

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 1:19 am

“ Et pour Varsovie.

- Blitzkrieg !
- Quoi Blitzkrieg ? C’est une ville !

- Blitzkrieg ! Blitzkrieg ! Si ces connards essaient de se défendre, c’est pas notre problème.”

Maintenant c’est sûr, Napoléon, Petlioura, Hitler, oui, ils existent. Des tonnes et des tonnes de journaux comme preuve. Alors c’est dit, Blitzkrieg ! Blitzkrieg ! on va raser Varsovie.

FIN

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July 4, 2005

Varsovie III Episode V

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 12:30 am

Les bombardements du matin ne réveillèrent pas Sobakevich qui dormit comme un mort jusqu’à une heure avancée de la matinée. Comme un mort, car le gros Soba ne rêvait pas, ou plutôt il ne faisait jamais l’effort de se souvenir de ses rêves. Quand il sortit de son demi coma, il laissa, à son habitude, son instinct guider ses pas jusqu’à une nouvelle situation de repos qui se révélera être la dernière. Comme il était à portée de main, il enfila l’uniforme de sergent-chef plutôt qu’un de ses costumes, dans la corbeille de linge, au bout de la chambre.
Au pied du lit, sur une petite sacoche en cuir, un mot éveilla une curiosité intéressée par la perspective d’y trouver de l’argent, ou un quelconque moyen de rester dans la chambre.
« De : MM. Gastoulet et Miensk ; à : M. le Sgt Chaudart. –Stop– (suivait une phrase rayée qu’on pouvait encore lire) pensez bien à mettre un tiret avant et après Stop et à aller à la…
Avons, M. Gastoulet surtout, réglé la chambre pour cette nuit –Stop–
De rien –Stop–
Avons pris comme gage jusqu’au remboursement de vos dettes, la grosse moto dont vous nous avez parlé hier –Stop–
Avons laissé à la place un cheval en excellente condition physique –Stop–.
Trouverez ci en dessous de ce mot, sacoche contenant courrier à transmettre à votre intendance logistique à fin de distribution dans les diverses unités –Stop–.
Vos très dévoués, Gastomiensk. »
A la lecture de ce mot, Sobakevich fit plusieurs choix. Tout d’abord, il préféra la petite sacoche au gros panier de linge qu’il laissa sur place. Puis, il décida de récupérer le cheval. Enfin, et pour une raison qu’il faut expliquer, il l’enfourcha pour rejoindre la septième compagnie. Peut-être envisagea-t-il dans un premier temps de se rendre simplement à son bureau, dans l’espoir futile de passer une journée comme tant d’autres. Mais, alors qu’il traversait le centre ville, le fait qu’il soit à cheval, en uniforme, divagant sous un nom d’emprunt, avec le courrier de l’état major dans une sacoche, provoqua en lui un détachement singulier vis-à-vis de ces rues qu’il connaissait pourtant bien pour les avoir parcourues de nombreuses fois, de son pas fatigué. Aller à la PH, dans cette tenue. A quoi bon ? Il est déjà tard, peut-être cet après midi.
Mais il était écrit que Sobakevich ne retournerait plus jamais à la PH. Ou exactement, simplement dans le journal allemand qu’un passant avait oublié sur la table de café où Sobakevich attendait qu’on le serve : « …Hier notre station radio de Gleiwitz a été la cible d’une attaque par un commando Vistulien. Seul un certain Sgt Sobakevich a eu le courage de périr au combat, les autres membres de l’équipe ont été arrêtés par la police. Nous savons de source sûre que ce nouvel affront ne restera pas impuni. A l’heure où nous écrivons ses lignes, la dixième armée doit déjà être en ordre de bataille… »
Soba sortait à peine du sommeil qu’il s’apprenait mort depuis la veille au soir.
Ce fut la seule pause qu’il s’accorda avant d’endosser définitivement l’identité de feu le sergent chef Chaudart. Se savoir décédé produisit sur lui une prodigieuse transformation, fruit d’une indicible libération. Tel un grand malade convalescent, ou un accidenté qu’on aurait amputé, Sobakevich comprit qu’il fallait vivre chaque journée, et plus particulièrement celle ci, comme la première du temps qui lui restait à vivre. Ce fut sa révolution copernicienne. Désormais, le repos ne serait plus un but en soi, il ne serait plus apprécié qu’en regard de sa justification. Sur la tête, avec un marteau, en pensant au bien que ça fera quand on s’arrêtera.

Fin de la troisième partie
insérée dans la deuxième partie

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June 6, 2005

Varsovie III Episode IV

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 12:13 pm

Dounia pleura, gémit, hurla parfois, répétant spasmodiquement les mots intimes et indéchiffrables d’une affliction solitaire et profonde. Elle essaya de prier, bégaya les premiers mots d’un Pater, mais s’étouffa rapidement en sanglots, s’affala sur le plancher en se tordant les doigts de désespoir, pleura encore. Alexis, son pauvre petit Alexis, n’était plus, on le lui avait volé. Elle se roula par terre, essaya encore de prier, mais toujours en vain. Pourquoi ? Lui à qui la vie semblait enfin sourire. Dounia se rappela sa dernière lettre, il devait partir dans la semaine avec Rachelle pour les Provinces Vesputes. Pauvre Rachelle, comme elle devait pleurer elle aussi pensait Dounia qui avait le cœur trop pur pour imaginer le sort que lui avaient réservé les assassins de son mari. Elle en serait morte. Elle tenta un dernier Pater, mais, alors qu’elle semblait calmée, se releva brusquement, chancela jusqu’à son bureau, s’essuyant le visage des mains, s’y appuya de la gauche, puis, d’un mouvement las, ramassa le manuel de mathématiques.
Elle était prise d’une crise nerveuse, de celles qui dans un moment de profond traumatisme, vous font réagir de manière quasi aphasique, comme si de rien n’était. La raison, brusquement annihilée par un raz de marée émotionnel, laisse alors une conscience aléatoire et désincarnée diriger actes et paroles, le plus souvent dans le sens d’un retour à une réalité stable et réconfortante. Voilà pourquoi Dounia descendait, pleurant à chaudes larmes, les escaliers de son immeuble. Elle se rendait chez les Mariettes, pour la leçon de monsieur Nicolas.
« Chez les Mariettes ? Dans cet état ? Allons ma petite, reprends-toi ! »
Madame Galatasarai regardait Dounia droit dans les yeux, sans crainte ni compassion. Ses deux filles lui avaient appris à maîtriser le ton ferme, rassurant, et familier qui sait tarir les larmes des enfants apeurés. Notamment parce que de leur frêle jeunesse, les filles de madame Galatasarai avaient déjà tiré à de nombreuses reprises l’occasion d’avoir vraiment peur. Elle envoya son aînée trouver le garçon d’en bas, qu’il aille porter un mot de sa main aux Mariettes, envoya la petite se coucher, et veilla Dounia pour la nuit.
Monsieur Mariettes avait laissé, avec une joie tout aussi grande que dissimulée, sa femme, sa belle mère, et son ignoble rejeton, dans sa toute aussi ignoble maison, pour se rendre au Palais. Nicolas, surexcité à l’idée d’être le seul mâle de la maison, se comporta en véritable petit despote. Il refusa d’abord de se changer, puis de manger, avant évidemment de quitter la table. Le retard de Dounia ne fit qu’aggraver les choses, sa grand mère, ayant vainement essayé de l’éveiller à la trigonométrie, en fut quitte pour une piqûre de compas à la main gauche. C’est en revenant de la salle de bain qu’elle ouvrit la grande porte d’entrée sur le Peter, l’air un peu triste.
« Bonsoir madame, je viens vous porter un mot de madame Galatasarai. »
La veille dame déplia le mot d’un air sévère et lut sans desserrer les lèvres. Peter reprit d’un ton dans lequel il chercha maladroitement à mêler politesse et compassion.
« La guerre est une bien vilaine chose.
- Comment cela jeune homme ?
- Et bien, ce pauvre Alexis…
- Vous avez lu ce mot ! »
Naturellement il avait lu le mot. C’était même pour lui une chose fort normale, madame Galatasarai n’avait rien à lui cacher. Il ne se sentait coupable de rien et ne chercha donc pas à esquiver la gifle de la vieille femme. D’ailleurs il lui fallut attendre que la porte se referme pour saisir qu’il avait été giflé. C’était plus un soufflet, sans méchanceté, sans rien de spontané. Une convenance à laquelle la veille femme s’était résignée pour effacer ce qu’elle prenait pour une impertinence sans borne. Mais c’était tout en même temps un adoubement pervers et vicieux qui rompait des tabous bien plus fondamentaux que ceux la politesse que de lui toucher le visage de la main. Tabou que la vieille femme n’avait que trop peu l’occasion de transgresser. Et alors qu’il l’avait déjà oubliée, le souvenir de la douceur de sa joue la torturait elle.
- C’est un petit brigand ce garçon. Ecoutez ça : il a lu le mot, il a imaginé que le pauvre Alexis était tombé sur je ne sais quel front, et il se met en tête de me présenter des condoléances ! Nicolas, je ne veux plus vous voir avec lui. Allez vous coucher, Dounia ne viendra pas. »
Une fois seule avec sa fille : « Pauvre Alexis. Quelle idée aussi de s’enticher de cette… Je vous le demande, et je ne vous parle pas de ce départ pour les provinces… »

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May 2, 2005

Varsovie III Episode III

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 9:56 am

Une heure après le départ de la jolie Dounia, deux hommes en fracs noirs montèrent les escaliers menant à la chambre. C’était Miensk et Gastoulet, deux étranges connaissances de Sobakevich. Alors que, rencontrés séparément, on les eût aisément pris pour des personnes très quelconques, une fois ensemble, ils formaient irrésistiblement, et parfois sans même qu’ils s’en rendissent compte, un inénarrable duo, jouant continûment les rôles d’une pièce burlesque qu’ils improvisaient au gré des circonstances de leur amitié. D’ailleurs, toujours séparément, rien n’eut laissé croire qu’ils se soient connus, tant Miensk et Gastoulet semblaient éloignés l’un de l’autre. L’amitié est parfois d’autant plus stable qu’elle unit des personnes différentes. Simplement, si je peux me permettre de donner brièvement mon avis sur la chose, car les personnes qui vous sont proches sont tout en même temps les mieux disposées à subir votre ire quotidienne, à supporter vos plaintes futiles et vos sautes d’humeurs, et les moins à même de vous transporter dans ce monde de joie décalée, narguant ostensiblement les contingences matérielles, dans lequel, une fois réunis, Miensk et Gastoulet évoluaient.
Outre un goût immodéré pour l’alcool et quelques autres drogues, ils ne partageaient à dire vrai qu’une vague passion pour l’héraldique. Passion dont ils parlaient fort peu ensemble, si ce n’est parfois, ivres morts, poursuivant une vieille polémique sur l’origine des léopards des armes de la couronne britannique… A part ça, ils n’avaient pratiquement rien en commun. Gatsoulet était un grand gaillard, un peu affadi par la vie urbaine, à la démarche impeccable, doué d’une politesse et d’une amabilité qui trahissaient un côté fin de race. Il s’était inventé des origines plus ou moins nobles et parlait la langue claire, honnête et soutenue de la bourgeoisie de province. Plus petit et plus mince, Miensk avait un visage qui n’évoquait aucune origine évidente. Son nez épaté, ses cheveux crépus et ses pommettes saillantes, tranchaient de manière incongrue avait son teint pâle, rendu presque livide par la vie nocturne.
En société ils jouaient invariablement une pantomime qui, bien qu’improvisée, semblait réglée comme du papier à musique. Gatsoulet en clown blanc, et Miensk en auguste, égayaient de leurs facéties la plupart des débits de boisson de la capitale. On les trouvait, à chaque bout d’une tablée, se répondant par interlocuteurs interposés, assurant l’équilibre de leur compagnie comme deux enfants jouant sur une balançoire. Quand ils étaient « seuls », ils modulaient constamment l’intonation de leurs voix pour interpeller l’attention d’un tiers. Gastoulet répondait toujours d’un ton affirmé aux interrogations cocasses de Miensk. Ces réponses n’étaient en outre jamais moins fantaisistes que les questions de son compère.
« Gastoulet, vous qui avez failli faire votre droit, sauriez vous me dire à qui appartient la Lune ?
- Certes, j’aurais été incapable de vous répondre si j’avais, par malheur, persévéré dans l’erreur, et je peux donc être affirmatif. Elle appartient aux enfants, évidemment. De même que Saturne, astre plus volumineux et plus lointain, appartient aux vieux, la Lune, plus petite et plus proche, revient évidemment aux plus jeunes. Dans le même ordre d’idées, qui n’a pas entendu parler de la revendication de Vénus par les femmes ?
Parfois la discussion prenait la tournure de méditation Zen.
« Ah, si comme les oiseaux, nous avions des ailes pour voler.
- Nous en avons, naturellement. Nos bras et nos mains sont les ailes de notre esprit. J’en tiens pour preuve que l’on dit fort justement d’un faible d’esprit qu’il a une cervelle de moineau… Saviez vous que les oiseaux ont de la magnétite dans la cervelle ? »
Plus souvent, le propos restait terre à terre. Comme ce fut le cas devant la porte de Sobakevich.
« Qu’est ce que c’est ?
- Apparemment, le linge de Soba, propre et en vrac dans un grand panier.
- Ca laisse supposer qu’il n’est pas là.
- Absolument. »
Alors que Gastoulet inspectait la porte d’un air profond, Miensk dépliait un pantalon impeccable, le plaquait contre ses hanches. Trop grand. Puis, sans replier le premier, il en dépliait un autre. Trop grand encore…
« Arrêtez de faire le sot, les vêtements de Sobakevich ne vous vont pas. Avez-vous un papier et un stylo ?
- Oui, répondit Miensk en sortant un bloc note et un vieux crayon mâché de sa sacoche.
- Bon, alors soyez gentil et notez. Sommes passés à dix neuf heures ce soir, hier soir si vous trouvez ce message demain. Stop. Partons…
- Stop !
- Oui, stop, comme pour un télégraphe.
- Mais…
- Pas de mais, s’il vous plait, notez seulement… Où en étais-je ? Bon, reprenons. Sommes passés ce soir à dix neuf heures trente…
- Mais…
- Quoi mais ? Vraiment vous êtes impossible. Oublions le mot. Prenons le linge. De toutes façons, il nous retrouvera en Enfer. Pour l’heure, allons au palais de Brühl. »
Gastoulet ne voulait évidemment pas parler du logement du ministre colonel Beck et de sa femme, qui, par ailleurs, tenaient une réception ce même soir, mais bien de la taverne du même nom, située plus bas dans la rue. Il n’hésitait jamais à confondre les deux lieux. Non qu’il fût jamais invité à se rendre au palais, mais la fréquentation assidue de la taverne lui avait permis de faire un rapprochement narquois. Ni l’une ni l’autre, n’accueillerait jamais d’écrivain.
C’est là qu’ils retrouvèrent, après avoir déjà écumé deux ou trois autres tavernes, Sobakevich. Ils ne le reconnurent pas de prime abord tant il était méconnaissable, engoncé qu’il était dans un uniforme de sergent chef qui lui était trop petit. Sa casquette arracha un pouffement à Gastoulet.
« Voilà, Sobakevich dort tellement qu’il vient rêver dans le monde réel. Qu’est ce que c’est que cet accoutrement ? Oh, Soba, réveille-toi. »
Les sarcasmes de Miensk sortirent un instant Sobakevich de sa léthargie.
« Dormir ! Ah, si seulement j’étais resté au lit ce matin. Mais tout ça est bien arrivé. Asseyez vous que je vous raconte… Outre sa rencontre avec l’énorme chat, Sobakevich raconta comment celui ci l’amena à trente verstes de la capitale, où il le présenta à un capitaine et deux lieutenants qui s’accordèrent à l’appeler Chaudart, à l’affubler d’un uniforme trop court, d’une casquette ridicule, et d’un ordre mission. Mission au demeurant fort simple, même pour Sobakevich, mais que la conjoncture d’événements tous aussi improbables qu’invraisemblables avait rendu impossible au sergent chef Chaudart de la septième compagnie de transmission. En l’espèce, il s’agissait simplement de prendre les ordres de l’état major qui se réunissait au palais de Brühl, avant de revenir à la compagnie. L’impossibilité résidait dans le fait que, dans ce même Palais de Brühl, parmi une flopée d’invités aussi distingués qu’inconnus de Soba, il y avait son chef de service accompagné de son secrétaire qui l’auraient à coup sûr reconnu. Alors il avait décidé de venir faire une petite pause à la taverne, prendre un petit remontant.
…et, pire que tout, le gros chat est introuvable. Il est descendu de la moto, il a traversé la rue, et pouf, disparu.
- Vous avez certainement raison mon cher Sob… hum, excusez-moi, Sergent–contre-amiral-chef-aspirant-en-second Chaudard. Vous auriez mieux fait de rester couché ce matin, peut-être espérez vous inutilement que ce soit le cas, que tout ceci ne soit qu’un cauchemar. Mais, à vrai dire, ce n’est que vaine inquiétude, car voyez vous, la providence, et dans une moindre mesure ma prévention, nous a mis sur votre chemin. Nous sommes passés chez vous tout à l’heure, vous n’avez pas oublié l’argent que vous me devez ? »
Soba blêmit vivement et chercha à fuir Gastoulet du regard.
« Oh, mais je comprends bien que vous ne pouvez pas me le rendre en l’état. Inutile encore une fois de vous inquiéter, je fais partie de ces honnêtes businessmen qui considèrent leurs débiteurs avec sympathie et les traitent en partenaires privilégiés. En outre, je suis certain que vous apprécierez l’attention de notre bon Miensk qui a eu la présence d’esprit de vous rapporter le linge qu’une bonne peu scrupuleuse aura laissé devant chez vous alors qu’elle ne vous y trouvait pas. »
Miensk, qui regardait d’un air gourmand l’uniforme de soba, reprit avec entrain.
« Moi, je vais pas hésiter à te demander ce que tu me dois pour avoir sauvé la moitié de ta garde robe. Ecoute comme je reste équitable, je te rends tes fringues et tu me prêtes ton uniforme pour la soirée, que je puisse m’en payer une bonne tranche au Palais, au vrai. Tu pourras te changer dans une chambre au dessus. »
Miensk partit avec l’uniforme, l’ordre de mission, et la casquette ridicule de Sobakevich.

« Segent-chef Chaudart mon colonel, de la septième de transmission. Je viens pour le courrier mon colonel.
- Allons, mon bon, inutile de se presser, la soirée est longue. Allez donc vous rafraîchir.
- Bien mon colonel. »

Soba et Gastoulet restèrent à la taverne. Gastoulet fit encore honneur à son surnom de Tonneau des Danaïdes, Soba, à celui de Grosse Feignasse. Ce dernier s’affala tôt, le matin du dernier jour de sa vie, dans une chambre au frais de Gastoulet.

Plus tard sur grosse moto noire : « Ecoutez, je ne suis pas convaincu que dans votre état, la conduite de cet engin soit compatible avec la poursuite de cette discussion. Vous ayant déjà démontré que ces léopards n’avaient rien à voir avec Guillaume le bâtard, je ne vois pas pourquoi vous vous obstinez à leur trouver des racines en France.
- L’azur mon cher, l’azur… Oups ! Attendez, je vais ralentir la cadence, c’est du beau matériel. L’azur disais-je, les léopards Plantagenêt sont à l’origine semés (quoique le terme soit encore sujet à polémique) sur un champ d’azur. Couleur de la vierge dont la France est la fille aînée.
- Selon vous les anglais auraient détourné ce meuble.
- Pis, ils en ont fait un affront tout à la fois à la papauté et au royaume de France. D’abord en changeant le champ, pour l’assassinat de Thomas Beckett, puis en affaissant les léopards qui de rampants sur la tombe de Geoffroy Plantagenêt devinrent passants à l’avènement de Henri II.
- Je me demande si c’est la conduite de cette moto ou la boisson qui vous fait dire de telles sornettes, d’ailleurs, si ces deux événements avaient eu lieu, l’ordre chronologique que vous leur soumettez les rend aberrants. Et puis, enfin, c’est faire une autre inversion que de leur trouver des origines Française où Anglaise. C’est bien plutôt l’origine commune de ses deux pays qu’on trouvera écrite en filigrane dans l’agencement de ce meuble.»…

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April 4, 2005

Varsovie III Episode II

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 12:00 pm

Une demi heure plus tard, dans l’immeuble où habitait Sobakevich, et plus exactement devant sa porte, la jolie Dounia, un panier de linge à la main, trépignait. Elle frappait trois coups à la porte, puis s’approchait pour écouter. Au bout de quelques secondes, lâchant un juron, elle refrappait.
« Damné Soba ! Le diable t’emporte dans ton sommeil ! Et qu’il vienne voler ton linge pendant ta sieste ! Tu me dois vingt là, et trente de la semaine dernière. »
Laissant le panier de linge devant la porte, elle redescendit les deux étages, et s’engagea dans la rue.
« Douniechka, eh, tu dis plus bonjour. »
Dounia reconnut bien la voix espiègle du petit garçon qui venait de l’interpeller. C’était un garçonnet à l’air aimable malgré sa physionomie marquée par les restrictions et l’effort d’une vie pénible. Il s’appelait Peter, mais Dounia, comme la plupart des habitants du quartier, l’ignorait. Pour tout le monde, il était le gamin de la rue X, plus loin, peut être était-il celui du boulevard Y, qui sait… Cependant, lui connaissait parfaitement le nom, le prénom, parfois le patronyme, de pratiquement tous les passants, ainsi que leurs éventuels liens de parentés. Certains frustrés tendaient à le considérer comme une mauvaise graine, d’autres, plus vicieux, plaignaient le sort de « ce pauvre enfant » ; deux opinions aussi stupides qu’infondées, dans la simple mesure où Peter était un petit gars aussi heureux qu’inoffensif. Non, il ne reprendrait pas la charge de notaire de son père, qui avait bien fait de l’oublier, comme le petit fils de madame Mariettes ; et non, ce n’est pas lui qui avait fait avaler une boulette de pain avec une épine cachée dedans au chien du pauvre Ilioucha. Ceux qui le plaignaient et ceux qui se méfiaient du petit Peter n’étaient à dire vrai que de sombres personnes, de celles qui, à jamais, auront quelque chose à se reprocher. Une culpabilité d’adulte vis-à-vis de l’insouciance, de la liberté d’esprit, et, dans une certaine mesure, de l’intelligence, des enfants clairvoyants comme l’était Peter. Lui même, sans en être encore tout à fait conscient, dénonçait au tout venant la petitesse d’âme de ces gens normaux et seuls, dont il connaissait, par l’entremise des confidences de leurs rejetons (cherchant à se faire mousser devant Peter-le-dur), la plupart des secrets de famille, et ce simplement en les ignorant, ne les saluant jamais, au contraire de Dounia, qui répondit d’un ton faussement réprobateur.
« Encore en train de traîner, à propos, t’as pas vu le gros Soba ? »
Peter traversa la rue et, arrivé devant Dounia, lui jeta un regard qu’il voulait suspicieux mais qui laissait transparaître une malice taquine.
« Pourquoi tu veux le voir ?
- Il me doit cinquante ! Alors ?
- Et bien tu peux t’asseoir dessus. Il y a une heure ou deux, un gros chat sur une moto m’a demandé son chemin. Il cherchait Soba. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit que c’était pour partir à la guerre. Et je lui ai montré le chemin, il m’a fait monter dans sa moto.
Dounia, toute rouge, gifla méchamment le petit Peter.
- Apprends ça. On ne ment jamais à une femme. »
Puis elle éclata de rire en voyant le môme détaler et en pensant à sa drôle d’histoire.
Ce fut le dernier réconfort de Dounia. Elle rentra chez elle d’un pas rapide. Maugréant, tantôt contre Sobakevich, tantôt contre Mme Mariettes qui avait insisté pour que le petit Nicolas puisse, comme le fils Cohen, profiter de leçons le soir, juste avant de s’endormir, (c’était, dit-on, le meilleur moment pour incliner et construire le psychisme des futures élites), elle arriva dans un état d’énervement intense et de lourde fatigue. Il ne fallait pas tarder, juste le temps de se changer, un brin de toilette, et filer chez les Mariettes avec quatre exercices de mathématiques en tête et le manuel sous le bras… Il fallait aussi lire le courrier, cette drôle de lettre. Dounia s’assit, prit une large respiration, oublia Soba, les cinquante, les Mariettes et les exercices de mathématique. Elle relu la lettre, à chaque ligne plus penchée sur le papier qui tremblait comme s’il cherchait à s’échapper de ses mains. Puis elle releva les yeux, vit un chat passer par la fenêtre ; elle sourit un instant en pensant à l’histoire du petit Peter avant de s’écrouler en sanglots, puis en râle.
Son frère était mort la semaine dernière au cours d’une rixe avec des aspirants officiers d’un navire école allemand sur le port de XX.

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March 7, 2005

Varsovie III Episode I

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 3:09 pm

Sobakevich avait, depuis ses années de lycée, pris une habitude qui le suivit jusqu’au dernier jour de sa vie. Celle de n’être totalement éveillé et conscient que deux bonnes heures après avoir quitté son lit. Il n’avait cure des problèmes de politesse et des quiproquos qui pouvaient advenir. D’ailleurs personne ne lui fit le reproche ou ne s’étonna jamais d’être chaque matin salué deux fois par Sobakevich , une fois avant, et une fois après dix heures. Lui-même ne cessait de se plaindre de la trop forte activité du service avant la pause café qu’il prenait, évidemment, pour un petit déjeuner. En outre, il avait, plus par habitude que par entraînement, développé diverses facultés, telle celle de savoir se faire plaindre en simulant un malaise hypoglycémique, une crise de foie ou une entorse au poignet, afin de pouvoir, au meilleur rendement, diminuer sa charge d’activité. Ainsi Sobakevich fut probablement la plus fainéante personne que ses contemporains aient croisée. Inutile de préciser que la conjoncture socio-politico-économico-historique y était pour quelque chose tant l’icône du petit employé lymphatique, tout juste capable de rassurer sa hiérarchie par sa présence et par son calme, aura marqué ce siècle. Il passait son temps libre à subsister, pratiquement inerte, affalé dans le canapé à peine entreposé dans une de ces petites briques urbaines dont l’exiguïté lui était confortable. Il allait au travail (et non pas travailler comme il aimait le préciser) dans l’état d’esprit du fou de l’histoire qui se frappe la tête avec un marteau.
Les seules choses auxquelles il concédait un tant soit peu d’effort étaient son hygiène corporelle et sa tenue vestimentaire. La manœuvre n’était certes pas innocente, outre diverses maladies, de vraies, qu’il avait en horreur (un fainéant cloué au lit, quoi de plus horrible ?), elles lui évitaient tout un tas de tracas coutumiers (être dans des vêtements inconfortables ou avoir à se gratter toutes les cinq minutes l’empêchait de profiter à fond de son inactivité). Sorti du lycée, il subsista ainsi vingt ans, sans effort, sans peine, sans histoire.
La veille de sa mort fut comme on sait un jour agité autour de Sobakevich. Et pourtant, ni la grève du zèle des secrétaires, ni le contrôle disciplinaire de tout le service ou le retour de toutes les procédures du matin, ni même la démission de Hansen (qui se chargeait d’une bonne partie de son travail), ne sortirent Soba de son demi coma. Il resta impassible, fluide, presque transparent aux événements de la matinée. Selon Dolokov, qui était l’initiateur de ladite grève, le responsable du contrôle disciplinaire et du départ du petit Peter Hansen-Duéclos, tout serait réglé demain… Soba, en mal d’inspiration, fit sienne cette réponse, se dédouanant ainsi de toute tentative d’explication.
Il quitta, à l’accoutumé, son bureau de très bonne heure, traîna une dernière fois son pas fatigué jusqu’au perron de son immeuble, y marqua son traditionnel arrêt à maudire les deux douloureux étages qui l’attendaient
Alors qu’il contemplait avidement sa fenêtre pour se « donner des forces », un vrombissement comme sorti de terre vint s’arrêter juste dans son dos. Là, un side-car venait de s’emmancher sur le trottoir. L’engin, conduit par un énorme chat noir portant cape et chapeau haut-de-forme, était une superbe moto de la dixième brigade de cavalerie motorisée, toute noire, brillante, chromée par endroits, en un mot, rutilante. Le chat, grand et élancé, portant sous sa cape un costume de soirée, s’adressa à Soba à peu près dans ces termes.
Ivan-Romano Sobakevich ! Et bien j’arrive juste…
Le gros toisa de son regard las le drôle d’animal motorisé, puis, penchant la tête sur la gauche, tâcha d’économiser sa salive en faisant une moue aussi étonnée qu’interrogative. Le chat poursuivit tout en cherchant dans une liste.
« …Vous êtes presque en avance, bravo et merci pour la nation. Alors alors, Si…, Slo…, ah, voilà, Sobakevich, secrétaire au service du courrier de monsieur Charikov ! »
- Non, Noé.
- Comment ?
- Je dis, Noé, pas Charikov.
- En voilà une belle ! Ils ont encore fait une inversion. Pas de panique, on va arranger ça… »
Le chat déplia négligemment la liste, la retourna plusieurs fois, pointa une ligne du doigt.
« …Secrétaire de Monsieur Noé : Chaudart ! Bon, ça ne vous dérange pas qu’on fasse simple, car voyez vous, je suis attendu pour une soirée, et nous avons encore quelques détails administratifs à régler… »
Faire simple, Sobakevich ne demandait que ça.
« …Alors voilà ce que je vous propose : vous acceptez l’affectation de Chaudart et prenez provisoirement son identité, et moi, en échange, je vous dépose à votre régiment.
- Régiment ! expectora Sobakevich, mais quel régiment ? »
Le chat chercha un instant dans liste.
« La septième de transmission ! Au grade de sergent chef. Chaudart, lui, sera à la cinquième, au grade de sergent seulement, vous faites une affaire… Vous aurez Rundstedt, lui, Block. Bon, comme je vous ai dit, je n’ai pas toute la soirée, et si je dois vous emmener, mieux vaut ne pas tarder. »
S’épargnant une fastidieuse réflexion, Sobakevich , dit Chaudart, n’opposa aucune résistance au chat qui l’invitait à prendre place à ses côtés. Le moteur vrombit à nouveau, et le side-car sauta en pétaradant jusqu’au bout de la rue.

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February 7, 2005

Varsovie II Episode V – Un bon coureur

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 2:27 pm

Ce même soir le Grand Salon du palais Brûhl, qui dans toute autre capitale serait passé pour un quelconque hôtel particulier, accueillait une soirée animée et agréable pour la plupart des convives de Monsieur le colonel ministre Beck. Les journalistes, bien sûr, passèrent une excellente soirée. Les colonels, en grand nombre, parlaient de tout, sauf évidemment de la guerre, ce qui les rendit pour l’occasion fort aimables. Les quelques diplomates, sur un malentendu, passèrent un moment tout à fait délicieux pour ce qu’ils prenaient pour un pot de départ. Et comme il n’y avait pas d’écrivain, le reste de l’intelligentsia pouvait s’en donner à cœur joie. Les banquiers et les grands commerçants faisaient ouvertement des affaires pendant que les hauts fonctionnaires ajustaient leurs directives et s’échangeaient des “ dossiers brûlants ”. De leur côté, les membres de l’état-major mettaient une dernière main au plan de fuite des dignitaires. Ils avaient étalé dans une pièce à part de grandes cartes par terre et cherchaient de quelle frontière l’Ennemi ne viendrait pas. L’ambiance n’était absolument pas tendue. Madame, qu’on disait très impliquée dans les affaires de Monsieur, se reprocha un instant de ne pas avoir invité d’écrivain alors que trois ministres cherchaient la meilleure formule pour annoncer la guerre imminente au peuple. Madame Beck détestait les écrivains et particulièrement Witaci qui l’aurait décrite sous les traits peu flatteurs à ses yeux de la princesse Ticonderoga. Elle les traitait ouvertement de malades sociaux, de profanateurs, de gâchis intellectuel. On dit qu’à Berlin elle insulta ouvertement un des écrivains préférés de Hitler, mais on peut en douter.
Les trois ministres s’interrogeaient. Qui allait nous attaquer en premier ? Et allait-on seulement prendre la peine de nous déclarer formellement la guerre ? La moitié de la république était déjà vendue… Ils étaient, comme on peut s’en douter, complètement perdus. On allait tout de même pas laisser à un journaliste le soin de trouver une formule.

“ Notre ennemi séculaire nous a encore trahis. Signé SIW ” C’est pourtant simple, pas besoin d’un de ces écrivains névrosés pour trouver les mots justes.

Ces mots, on les devait au premier secrétaire Anckovich qui fit alors preuve d’un cynisme que peu d’historiens auraient osé retranscrire.
Après avoir réglé avec un vulgaire sous secrétaire colonel d’Etat les questions afférentes aux dégâts d’un éventuel bombardement, et après avoir écrit ces quelques mots bien sentis, Anckovich se mit, pour diable sait quelle raison, à boire, ouvertement, alors qu’on l’avait, depuis une semaine, interdit à la population. Et alors ! Il était interdit de vendre, pas d’offrir. Anckovich, pris de boisson, dépassa deux ou trois fois outrageusement les bornes de la bienséance avant d’être simplement expulsé. Tous ces gens importants géraient, à ses yeux, leurs affaires avec un entrain et une certaine désinvolture propre aux petits états prétentieux. Il but un peu trop vite et vit rapidement des hommes, vieux, en uniformes ou en costume noir, parlant chaleureusement.

“ …on dit que sa femme est une peste

- Non, non. Venez, je vous la présente…

- …Il nous prend vraiment pour des imbéciles, que voulez-vous, il a une revanche à prendre

- Et les Provinces-Unies ?

- Rien, de toute façon, il est capable de leur déclarer la guerre demain…

- …Et l’autre ?

- S’il avait Koutouzov, il le ferait exécuter. Non, non il n’y a que La Couronne aux Lions Bâtards, et encore…

- …Sa femme est une vraie peste.

- Il paraît qu’elle se fait prendre par un jeune con… ”

Un side car s’arrêta à l’angle de la rue qu’Anckovich traversait du pas chaloupé de ces soldats auxquels on épargne le charnier. De la petite coquille, il vit s’extraire une large cape noire surmontée d’un chapeau haut-de-forme.

“ Alors monsieur le premier secrétaire Anckovich, comme ça on boit dans la rue, donnez-moi cette bouteille. ”

S’en suivit un feulement intranscriptible qui fit fuir Anckovich à toutes jambes à travers la foule parsemée qui passait encore dans les rues de la capitale. Par indifférence, peut être par crainte, personne ne semblait faire attention au jeune secrétaire, une bouteille de vodka à la main. Il pouvait lui arriver de tituber, de perdre haleine, mais il courait. Il évitait une poussette, sautait au-dessus d’une flaque avant de bondir d’un trottoir à l’autre. Au croisement, il virevoltait, reprenait appui et basculait sur un pas. Devant un obstacle inattendu, il se jetait à gauche, écartait les bras pour retrouver son équilibre et repartir de plus belle. Le pauvre Anckovich fuyait éperdument, de ruelles en boulevards, jusqu’à la rue Nunguser où l’on perdit sa trace. Jusqu’au massacre de…
Restaient pour demain les rumeurs, les annonces officielles, en gros titres, en entrefilets, les commentaires, les analyses, en trois colonnes. Et partout la vague d’histoire, jusque dans ses remous les plus subtils, viendrait rafraîchir la mémoire de ceux qui avaient oublié que “ la paix est le seul mode viable pour notre société, que les Provinces Unies du Vespuchistan refusent donc de s’engager… ” ; et l’affaire Clozut, qui après avoir tué sa femme, trouva et tua son amant avant de l’être lui-même par deux gendarmes qu’il tua aussi et d’être enfin tué par son propre chien qu’il n’avait pas nourri. Ce genre d’accident arrive plus souvent qu’on ne le pense. Alors, si vous ne pouvez plus nourrir votre chien, mangez-le.

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January 3, 2005

Varsovie II IV – Comment Nills trouva une couche

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 11:27 am

De grosses tortues noires à pois rouges, à chenille et à nez d’éléphant tendu en salut NAZI, crachaient leurs obus sifflants dans la brume qui répondait par un hurlement avant de cracher deux ou trois cavaliers, chimères fluettes, dispersées contre la fonte. Dans les rangs confus de hussards affolés, sous le grondement intense de frelons d’aciers, quelques explosions retentissaient. Les hennissements horribles des chevaux dans la brume, les sifflements lourds des obus mortels, et personne pour sonner la retraite. Nills mit pied-à-terre, prit l’empereur par la main, et plongea dans la rivière…

La joue gauche dans la flaque, il ouvrit les yeux. La ligne horizontale s’approchait. Une silhouette, ah, Nills avait bien bu, il n’allait pas pouvoir traverser la ville ce soir. Il allait passer la nuit ici, et demain, pour sûr, dans tous les journaux, et dans toutes les rues de la ville, ELLE allait venir tout ravager, tout détruire. Nills Consuolevski, fuyard éthylisé, n’avait plus peur, il contemplait la perspective si rectiligne des immeubles de briques rouges, essayait de fixer son regard sur la silhouette qui s’avançait, se rassurait en pensant que de toute façon, lui, survivrait, que ses faux papiers le sauveraient, qu’il lui suffisait de retrouver son cheval et d’atteindre la première frontière. De là, il se cacherait dans une grange quelques jours, rejoindrait le chemin de fer, partirait jusqu’à une ville, n’importe laquelle, pourvu qu’on y imprime quelque chose, s’y installerait jusqu’à ce qu’ELLE l’en chasse, pour une autre grange, un autre train, une nouvelle imprimerie. L’alcool, chaleureux et grisant, lui était réconfortant, il l’emplissait d’espoir au point qu’il en oublia son uniforme, son cheval, ses plans de fuite, et, n’était son terrible cauchemar et la silhouette, l’aurait peut être emporté dans un funèbre sommeil, la joue gauche baignant dans une flaque de la rue Nungesser.

“ Vous avez bien bu. Il faut retourner à votre caserne.

- Non… Il faut aller au Sud, il faut rejoindre Maca… Mais ce soir il faut que je trouve une cave…

- Ramassez votre sabre. Il ne faut pas rester là, venez.

- Vous allez dans le Sud j’espère, sinon, jetez-moi dans une cave. ”

…Nills Consuolevski reprit ses esprits quelques minutes plus tard, assis sur un canapé, dans un petit salon. On lui avait enlevé sa capote et il avait déjà bu deux gorgées de café. Une autre gorgée lui fit passer l’effort de faire le point sur deux hommes debout, un grand, fin et élégant qui riait de ses propres blagues… Nills cru un instant rêver, le type était en habit de soirée !
L’autre riait aussi mais ne parlait pas. Il faisait semblant d’écouter et jetait des regards furtifs mais inquiets vers un fauteuil, où venait de s’asseoir une fille qui lui parlait d’une voix charmante… La fille était belle, Nills était encore un peu saoul, il crut un instant s’être définitivement assoupi dans le funeste bouillon et comme ce rêve lui était plus agréable qu’un douloureux réveil, il s’y laissait doucement sombrer, avide de voir quel réconfort lui apporterait son sommeil alcoolisé.
Mais une nouvelle lampée de café l’inquiéta, le café ne pouvait avoir un goût si clair dans un rêve ! Il passa sa main contre ses cuisses. Elles étaient bien là, sinistrement humides. Puis dans sa poche, et y sentit les faux papiers froissés. Il se pinça même et la crasse sur le revers de sa main acheva de le convaincre qu’il était bien éveillé, dans un petit appartement, avec trois inconnus, à la veille de cette terrible guerre. S’en suivit un bien compréhensible état d’excitation où se mêlaient reconnaissance, inquiétude, réconfort, panique, espoir, accompagné d’un cortège touffu de conjectures décourageant toute velléité narrative.

“ Alors, monsieur le hussard, on s’invite et on ne fait même pas la discussion. ”

- Merci, infiniment merci de m’avoir sorti de cette flaque. Vous m’avez sauvé la vie. Laissez moi dormir dans votre cave. ”

Il prononça ces mots avec tant de ferveur qu’il en coupa sans le vouloir la parole à l’homme en costume qui pensait aussi que Nills rêvait encore. L’anecdote d’Elois était tout à fait valable et aurait pu faire rire Mathild. Joachim aurait surenchéri et Elois aurait pu rire à son tour. Mais D’ailleurs Mathild riait déjà, de son rire sain et éclatant.

“ Dans la cave, allons bon ! Reste donc là. Mensky n’est pas là, c’est juste au-dessus. Je crois que son colocataire est parti, mais de toute façon c’est ouvert. Mais avant de dormir, dis-moi comment tu es arrivé ici. ”

Nills resta muet, passa son regard affolé sur Mathild, puis sur Elois, dont le costume et les petites lunettes lui faisaient une fort mauvaise impression, puis sur Joachim dont il reconnaissait la silhouette.

“ Il balbutiait des choses à propos d’un pari. Il parlait aussi de rejoindre un certain Maca, au Sud. Probablement un déserteur. N’est-ce pas ? »

Elois se mit à rire tout seul. Il tenta un rire narquois et complice pour pouvoir atténuer les propos forcément dérangeants que constituent les aveux d’un traître, peut être même un espion, ivre mort par surcroît. Nills le regarda fixement, toussa un petit rire étonné, puis se tourna, stupéfait de la bêtise d’un homme aussi élégant, vers Joachim.

“ Je ne suis pas déserteur, notre escadron s’est dissout ce soir. J’ai tous les papiers.

- Et pour quelle raison ?

- Pas de chevaux et même pas assez de lits pour les prisonniers. ”

Elois resta subjugué par le hussard ivrogne. Sa mine était défaite, ses yeux toujours affolés roulaient vivement dans leur orbite, sa chemise grise de sueur et de crasse avait perdu deux boutons. Il sentait le cheval et l’ammoniac, il était mal rasé, ses cheveux gras et hirsutes n’étaient pas coiffés. Il était saoul, fatigué, il venait de passer dix minutes allongé sous la pluie. Et pourtant, malgré tout ça, il était fascinant, le ton de sa réponse altière, matinée d’un respect épris de reconnaissance, résonna une sentence parfaite. Elois qui se sentait encore ridicule, décida, faute d’esprit, de faire preuve de politesse en rattrapant le comportement somme toute assez péremptoire de Joachim.

“ Et à l’Ouest ? On dit que…”

Un miaulement horrible couvrit la suite de ses mots. Il jeta un œil dehors et vit de cet œil distinctement un chat énorme, juché sur ses pattes arrières, portant un chapeau haut forme et un monocle, courant après le secrétaire Anckovich, lui-même en costume de soirée, fuyant une bouteille de vodka à la main.
Nills Consuolevski, comme la plupart des hommes de son temps et de son taux d’alcoolémie, tâchait de s’imposer des limites à ne pas dépasser en matière de stupidité. Il n’osait imaginer la profondeur de la connerie du reste de la phrase d’Elois ou la raison pour laquelle il regardait d’un air sadique le pauvre chat qui venait de lui couper la parole.
Trois étages plus bas, l’énorme chat salua M. et Mme. Petrossian, puis sortit par la fenêtre. M. Petrossian qui déposa le lendemain plainte au comité d’immeuble mourut au camp de X.
Nills Consuolevski, passa une excellente nuit, à peine perturbée par les essais de la D.C.A. A six heures du matin, les salauds, pensa-t-il avant de se rendormir profondément.

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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