Turpitudes d’un Saintongeais turlupiné
L’avant-première
Il y a des soirs… me dis-je en pensant au titre du deuxième opus d’un chanteur de ma région natale qui me manque (la région bien sûr) …où ce n’est pas facile pour tout le monde me permets-je de compléter. Et en ces soirs de profonde solitude et de désarroi dignes d’un adolescent autrichien en pensionnat militaire, je prends la cagouille – mélancolique – par les cornes et m’oblige incontinent à sortir de mon terrier de neuf mètres carrés que je partage – aux dépens de ma santé mentale – avec un autochtone laconique et sa compagne qui manque d’éducation mais pas de pusillanimité.
Alors je me retrouve sur les grands boulevards à marcher le long des échoppes et des bouges qui me baignent et me bercent de leurs effluves âcres, chargés de nicotine et de la lumière glauque et scintillante de leurs néons chamarrés. Je pense au héros de Taxi Driver dont le nom me reviendra plus tard et me sens l’envie d’acquérir une paire de bottes en croco si l’occasion se présente.
Mais pour l’heure, je concentre toute mon attention à détecter, parmi la charge des vapeurs de fromages et saucisses frites, une exhalaison de sauce aigre-douce. Ce soir, c’est chinois ! J’aime aller dîner – seul ou accompagné – dans les restaurants chinois ( entendez « chinois » comme un terme générique regroupant toutes ces provinces d’Extrême-Orient aux dialectes aussi exotiques que variés, au tourisme bon marché et à la fécondité restreinte ). Ces pays reflètent généralement une image fidèle des cultures qu’ils investissent.
Dans le mien, celui que je choisis ce soir, il y a un écran plat géantissime où l’on passe des rediffusions de matchs de tennis, et une chaîne hi-fi que je ne peux voir, probablement retirée dans un coin de la cuisine, qui diffuse de la techno au rythme peu entraînant. Mais tous ces détails ne compensent guère le choc culturel imposé par la décoration traditionnelle, en vermillon et bleu nacré.
Aussi, j’ai horreur d’avoir l’air d’un touriste – comme bien des gens voyageant à l’étranger – et me précipite donc vers une table avec autant d’assurance que si j’y avais vu mon nom, mention « réservé », avant que l’on n’estime nécessaire de me prendre en main.
Acclimaté et installé, grand seigneur, je contemple la salle avant de commander un rouleau de printemps et des crevettes au curry. Le rouleau, c’est par gourmandise car je n’ai pas si faim que ça. Mais j’en savoure déjà la fraîcheur des feuilles de menthe. Comme je le disais, ce type d’établissement s’adapte très bien aux pays qu’ils colonisent insidieusement. Un peu à la manière des Mcdonald’s qui proposent des fish and chips en Angleterre, de la bière en France et en Allemagne, et dissimulent le jus de viande de vache dans le ketchup en Inde. De la même manière donc, le rouleau de printemps en Tchéquie est servi frit ! sur un mince et délicat revêtement d’huile encore bouillante. Je commençais – à peine – à regretter.
J’écluse ce hors d’oeuvre avec l’habileté nécessaire pour ne pas me brûler ni me tacher ( je remarque au passage qu’il n’y a pas de baguettes ! ), avec un bon demi demi-litre de bière. Et attends patiemment la suite.
A cette heure, je misais tout sur le plat principal, sachant que je ne demanderai pas la carte des desserts. Et me fis cette réflexion : « Dans un pays où l’on boit un demi litre de bière en apéro et un autre en mangeant, et l’on se fait servir par des gens qui ont le sens de l’économie, je vais être lésé sur les quantités, ça ne va pas faire un pli. Je me serai rincé la dalle une fois de plus mais en sortant j’aurai les crocs (cf. voir ci-dessus l’autre chaîne de restauration rapide mentionnée). »
La serveuse arrive avec mon plat – garni ! – et s’enfuit aussitôt après l’avoir soigneusement déposé, comme pour ne pas insister sur l’erreur de mon jugement hâtif. Je me débarrasse rapidement des crevettes et demande l’addition – le temps presse car je ne veux pas arriver en retard au cinéma, c’est une avant-première et j’aime profiter des bandes annonces. La personne qui s’occupe de moi depuis le début de la soirée me rend la monnaie en étalant les billets en éventail avec une vulgarité qui chez eux doit susciter le respect. Je range le tout et, là-dessus, apparaît une autre femme encore plus petite, qui dépose solennellement devant moi un petit verre. Un digestif ! A l’œil ! Chic ! C’est une espèce de vin cuit. Un Porto peut être… ou bien, non, un Ambassadeur. Hé bien moi, en tant qu’ambassadeur de la Saintonge, j’aurais préféré un Pineau.
Je lève le coude d’un geste sec, et sors. Me voilà dans la rue. Dans quelques minutes, j’ai rendez-vous avec ma nostalgique et prime jeunesse, figurée en la personne de John Rambo.
J’aurais bien pris des raviolis, mais je ne sais pas le dire en tchèque.
Cyril Gay