Diapason Chapitre 11
Mes démons sont légions, satyres muses et faunes, ils louvoient, obliquent, conquièrent miettes à miettes ce que je ne défends plus. Quels que soit leurs noms et génériques, ils sont bien là.
Face à moi.
J’aime ma femme pour ce qu’elle n’est pas, et Sam, pour ce qu’elle ne sera jamais.
Et le désert de bord de mer pour vous deux.
Sam, qui appelait mes mains, et ma femme, partie sous les coups.
Le désert, et le bord de mer.
Mais après tout – maintenant je peux le dire : Sam n’existe pas, n’est ce pas ? Ou alors dans mes rêves, ou alors c’est un anagramme, une déformation fantoche…
C’est elle, pour toutes les autres, c’est elle, pour moi. Elle ne m’a jamais quitté, je ne suis jamais parti, nous ne nous sommes jamais aimés comme dans mes rêves, parce qu’après tout ce ne sont que des rêves et certainement pas de l’amour ; elle a tous les visages, toutes les facettes de mon imagination, non parce qu’elle m’habite mais parce que je la possède, fantasme crée par mes couilles juteuses, et mon cerveau trop en phase avec elles. Elle est la synthèse de mon manque, girouette, symptôme et paradis. J’aurais pu tomber dans des obsessions bien plus crasses et vulgaires, et des amalgames plus paisibles, mais non, il a fallut que je me consume en drogues romanesques.
Sam. Toujours plus.
Devant moi les nuages du soir, blanchis par le soleil d’automne, attendent de cramoisir en s’étiolant ; l’écume effervescente vomit aux cieux les prochaines pluies, et les vagues sans localisation, souffle tiède, chatouillent mes pieds. Devant moi.
Quoi que je puisse savoir de moi je le saurai ici, bientôt, car ces escaliers ne vont que vers là-bas.
Le sable, le désert, l’océan, pour bien me refléter.
Je m’enfonce toujours, mais dans un tel fantasme de plénitude que c’en est enivrant, et presque serein, bien comme il faut dans ces « occasions ».
Puis-je contempler autre chose que moi, ici, dans vos yeux ou dans les flots ? A voir…
Parler, sortir ces phrases incantatoires de ma tête - mais sont-elles incantatoires uniquement parce qu’elles sont dans ma tête ? Ou étant évidemment le seul à les entendre je leur prête mille talents illusoires ? Ou bien marchent-elles un peu, vraiment ? Et puis quoi ?
Ce ne sont pas des voix, mais juste des phrases qui défilent les unes après les autres sans arrêt dans ma tête ; elles font seulement de brèves pauses - que je les force à prendre, pour les parler, les éjecter, et m’en souvenir un peu.
Alors je parle, mes mots sans voix sont avalés par les embruns et la nuit qui chuchote, crapoteux, mes pieds eux aussi s’enfoncent, mangés par le sable et la vase ; j’entends un orgue par-dessus les vagues sonner un vain tocsin, cent touches frappées à l’horizon, mille tuyaux d’airain vibrer sous la croûte mouvante du sol, et grimper, accompagnant le ballet de la marée tout autour de moi : ce n’est plus un appel au secours, mais un salut, et un adieu.
Je m’enfonce, dans une bouche juteuse et gigantesque, une langue de 360° me suce, m’aspire.
J’ouvre les bras, mais ne saurais dire si mes yeux sont ouverts, je gratte l’Aleph perché sur mon front, et crache le Verbe de ma bouche.
Aucune force ni contrainte, si ce n’est celle du temps - qu’on est pas encore assez costaud pour combattre - plus aucun poids, ni pesanteur, ni même de mémoire trahie d’amertume, plus rien, plus rien que le vent qui mêle le sable aux gouttes comme mille perles dansant la tarentelle autour de moi.
Je ne sais plus si je parle, mais je sais enfin que je n’ai plus rien à dire.
FIN