C’est la décision qui nous possède et jamais l’inverse :
Jérusalem.
Jérusalem vu par l’ange « google earth » ressemble à une boule de cheveux emmêlés blonds et bruns. A droite et à gauche, à l’est et à l’ouest, deux joues de ciel dur.
J’ai décidé d’être juif et je vais à Jérusalem, un peu par hasard, enfin non, pas vraiment au hasard, pas indifféremment en tout cas. J’ai décidé d’être juif car être palestinien pour un Français élevé à l’eau de rose comme moi fait un peu « dogmatique ». J’ai décidé d’être juif, car dans un monde sans logique, le don de soi n’a pas de raison à avoir. Par là même, je suicide la mort qui me gangrène, et enfouis loin en moi des secrets déjà inaccessibles.
Je travaille juif, je réfléchis juif, je lis juif, je parle juif depuis des mois de travail, d’écoute, de recherche, d’emmerdement. Avant, ma connaissance du judaïsme se limitait aux visionnages de Rabbi Jacob et aux conneries de lectures ésotériques pendant mon adolescence. Maintenant je suis incollable, je connais mon rôle, classe comédien de l’école russe. Ce n’est pas un défi, mais ça n’empêche pas d’être exigeant.
Islamiste, je pourrais le faire en banlieue à coté de chez moi ; mais non, ce n’est pas cela, ce n’est ni la distance, ni l’exotisme, ni la recherche de difficulté, pas même la politique, ou la rêverie mystique, qui ont dicté mon choix. Je n’ai aucune vision phalanstérienne de kibboutz joyeux et autogéré, aucun désir de communauté égalitariste. Je suis moderne, je n’ai aucun idéal, mes rêves sont réalité.
Je veux qu’«autrement» ne soit pas seulement «ailleurs».
Demain je pars pour toujours, je pars pour Jérusalem.
Produire les papiers relatifs mon aliyah est finalement très simple. Et puis, qui serait assez bête pour se prétendre juif et vouloir s’installer dans un pays en guerre ?
En moins d’un mois toute la guirlande trans-méditerranéenne des autorisations et des visas est tendue, lumineuse et sûre. C’est un escalator merveilleux, où, à chaque palier, des hôtesses souriantes ont pour fortune d’offrir colliers de fleurs, brochures de félicitations musicales.
Ici le rêve est courant et commun. Ici le soleil est d’or, l’air de bronze et le parfum d’acier.
Jérusalem.
Le débarquement :
Je monte dans un bus blanc poussière. Les épices de la sueur du bout du monde picotent mes narines, et me donnent l’impression de sentir affreusement mauvais moi même. Je cuis au soleil derrière un carreau de verre crasseux, et ne discerne rien de la longue route qui mène à la capitale, hors un bandeau de poussière éclatant qui ronfle tout le trajet. Passée cette brume, les pépites de signalisation se multiplient, minute après minute, tel un compte à rebours, et, salué par la huée des avertisseurs, le bus s’enfonce en sifflant dans les indescriptibles bouchons de la proche banlieue.
« Jérusalem… », je n’arrive pas à me souvenir des paroles de cette comptine lue dans un livre d’Arthur Koestler, « Croisade sans croix » ; mais ce n’est pas grave, je n’ai pas peur. Les juifs n’ont pas d’enfer. Ils ont toujours su qu’il ne se trouvait pas ailleurs que sous leurs pieds. Poussière de ciel brûlant, four sans limites aux frontières d’acier bleu.
S’il y a quelque chose à faire dans ce monde, quelque chose qui ne soit pas équivoque, lâche ou monnayé, c’est bien ce que je fait. C’est un hasard subjectif, une morale donnée au gratuit.
Je descends du bus. La chaleur désertique de l’aéroport s’est muée en chaleur animale, celle de la ville capiteuse et moite, ombre vénéneuse.
Le régime d’une nouvelle vie :
Je ressens cette sensation qu’à tort on appelle « sentiment du touriste », mais qui n’est pas uniquement cela. C’est une sensation de liberté et de joie. De légèreté, propre au déraciné qui ne prend pas soin de regretter ou de faire les comptes de ce qui peut rester derrière lui. Dans une ville, un pays étranger, on se sent toujours plus vivant, on parle toujours plus fort, on ne prête jamais attention au regard prochain. Ce sentiment est universel, unisexe, il ne connaît ni age ni distinction. C’est une courtoise euphorie, la certitude sans nom d’opportunités nouvelles et réjouissantes. Tout est possible sur un sol inviolé, et toujours en mieux, de la dissipation la plus licencieuse aux retraites les plus doctes. Tout, pas moins.
Je suis d’accord avec ce que disait Feuerbach du sentiment religieux, mais pour me sublimer, puis-je rêver meilleur tremplin que cette ville, Jérusalem ?
Mais dans mon cas, je n’appréciai ce « sentiment du touriste » que plus tard.
Je n’avais pas à l’avance recherché d’endroit où dormir. C’était la seule démarche incomplète de mon voyage. Mais aussi une façon typiquement virile de marquer le coup, le « saut dans le vide », et toutes ces conneries de Spartiates sodomites. Mon « vide » à moi était ferme et bien réel.
C’était la poussière au creux de la goutte de pluie.
A la nuit tombée j’optais pour un parc public baigné par la lumière blafarde d’une rognure de lune étrangement ovale, espérant y dormir ; le passage régulier de policiers en tenue et de groupes de jeunes gens chantant me fit déguerpir et reprendre ma traque absurde sur les grands boulevards, noyé sous les néons clignotants et les nuages de graisse ronronnant au dessus des fourneaux.
Je marchais, la nuit avançait.
Puis je m’arrêtai, la nuit continua. Puis le ciel devint rose. L’air vibrait. Le sol était plus lourd, le sol était plus chaud. Le soleil allait se lever dans moins d’un quart d’heure ; il ferait jour, les doutes se condenseraient en rosée euphorisante, je serais à Jérusalem, debout dans l’air fruitée par l’odeur du pain matinal.
Je suis juif libéral, c’est quand même plus simple et plus pratique que d’être juif orthodoxe. Ici la religion est affaire de quartier, et il faut bien venir de quelque part. On ne peut pas être athée à Jérusalem, ou peut-être seulement en prison, mais à l’air libre, la religion est le vecteur de temps et de gravité. Ca n’a finalement plus rien à voir avec tel ou tel dieu, c’est un lien sanguin et moyenâgeux, fraternel et barbare, une langue commune avec ses argots et ses échelons. Quand ils disent « Dieu », ils entendent « Nature » (les insulaires québécois de Pierre Perrault ne disent pas autre chose…).
Je suis un juif libéral, je ne suis ici ni pour les rites, ni pour les brassards. Je suis ici pour ce désert surpeuplé, cette langue de terre aride et crevassée.
Ce néant cœur du monde.
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Les jours suivants sont plus constructifs.
Je trouve une jolie pension aux balcons fleuris, tenue par un couple de retraités français arrivé deux ans auparavant de la même région que moi ; ils me présentent nombre de leurs amis, et dix jours plus tard, je suis engagé par Monsieur David pour livrer ses oranges, ses poires, ses salades, ses tomates et ses betteraves à travers toute la région. Le rêve.
Deux semaines après mon arrivée, je suis donc engagé à mi-temps comme chauffeur pour ce négociant en fruits et légumes ; je ne connais rien à la région, mais accepte d’être payé une misère : je fais l’affaire tant que le fils du patron est retenu sous les drapeaux. Je m’occupe des tournées en compagnie d’un juif non pratiquant, Saul, il parle arabe et a fait ses études en Egypte. Il me forme au métier et au marché noir de ferblanterie dans la région.
Je m’y plais bien. Les journées passent agréablement. Je me sens si jeune…
Je n’ai pas une seule fois à prouver que je suis juif, on ne me le demande même pas. Monsieur David est un ancien militaire, modérément pratiquant, père de quatre filles et d’un unique garçon. C’est un gros bonhomme farouche et madré qui ressemble à Telly Savalas. Je lui cause rarement tant que nous n’avons pas trop de retard sur les livraisons, et avec Saul comme pilote, ça n’arrive presque jamais.
L’argent mis de côté après la vente de l’étude - ponctionné de la pension versée à ma femme - cumulé à ma paye de chauffeur livreur, devrait, d’après mes calculs, me laisser assez pour vivre ici deux ans. Continuant à me nourrir majoritairement de dattes séchées, d’une soupe le soir, et d’un morceau de viande le dimanche.
Je tiendrai ce régime deux mois.
Explosion de vie :
Le grincement félin des volets de bois me tire d’un affreux cauchemar. Le vent glacé qui serpente par ma fenêtre froisse les poils de ma poitrine.
Je fais des cauchemars tous les dimanches, et, ne voyant pas d’autre explication logique, je décide, ce lundi, 2h56 du matin, les oreilles encore bourdonnantes de cris, d’arrêter de manger des pièces d’agneau le dimanche soir.
Vers 4h je réussis à me rendormir.
A huit heures trente précise nous partons avec Saul pour le quartier arabe. Le soleil se décalotte par dessus les toitures ondulées de la ville ancienne, et met le feu au pare-brise couvert de crasse. L’Orient est un brasier frais, plein de vie et d’ombres déambulant, de voix muées par le capharnaüm incessant en esperanto primitif.
Le lever de soleil est plus admirable en plaine, indéniablement.
Nous avons six livraisons à faire, à des épiceries, et une à des amis de Saul. Un couple rencontré pendant ses études. Evidemment nous ne parlons pas de cette livraison à Monsieur David.
C’est un couple charmant. Ils vivent dans un grand appartement lumineux au troisième étage d’une jolie enfilade de bâtiments de pierre blanche. Les balcons forgés tournent sur les trois façades de l’immeuble, place coudée où se rencontrent les voisins autour d’une cigarette, d’une marmite crépitante. Nous sommes invités à prendre le thé, Saul accepte avec un évident plaisir, et se met en devoir de présenter son « ami français ». Je balbutie quelques mots d’arabe, mais Nasser, notre hôte, me fait signe de la main et me dit dans le plus parfait des français : « Nous parlons français ma femme et moi, nos parents étaient Libanais ! » je souris, cramoisi, et tourne ma langue dans ma bouche. « D’ailleurs Saul parle un peu français, lui aussi, mais il est trop timide pour parler devant vous, je suis sûr ! » Saul rougit à son tour, jurant.
Nous trinquons à la paix des peuples tandis que Sofia, la femme de Nasser, tente de rattraper ses deux fils courant alternativement d’un balcon a l’autre, et du salon aux chambres, hurlant tels deux esprits malins. Avant midi, et après nous être excusé de ne pouvoir rester à déjeuner, nous repartons les bras chargé de pâtisseries tièdes.
A treize heures nous sommes bloqués à la Porte du Lion par le premier check point.
Saul n’a pas beaucoup parlé depuis le départ. Je devine à ses mains crispées sur le volant qu’il cherche à me dire quelque chose, mais ne sait pas par où commencer. Sa chemise remonte sur ses avant-bras velus, et découvre un drôle d’ouroboros tatoué sur son poignet.
La file d’attente interminable est le signe qu’il attendait que Dieu lui envoie.