November 7, 2005

L’attaque des colverts

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 9:58 am

(Invitation à l’Ornithocide)

C’est dit. Les oiseaux migrateurs auront tous la grippe cette année. Toutes les opinions s’accordent à ce sujet, tandis que l’O.M.S. crie à la pandémie. Cependant, lorsqu’il s’agit de déterminer qui s’est inquiété de leur moucher le bec, de les border délicatement et de leur porter bouillotte et tisane à la verveine dès l’apparition des premiers symptômes, c’est le silence, plus une voix ne s’élève, seuls quelques fusils embusqués opinent du chef en luisant… Il est de coutume de ne jamais s’enquérir de leur santé ou de chercher à savoir jusqu’où les mènent leurs pérégrinations estivales. La situation demande à être urgemment assainie. Il est temps de faire le point et de poser les questions qui nous brûlent les lèvres à tous : les canards vont-ils trop loin ? ou trop haut ? Se sont-ils aventurés une fois de plus dans un de ces pays pauvres, dans lequel l’empreinte hygiéniste de Pasteur n’a pas encore pénétré assez profondément les cœurs ? Les bottes du médecin fameux, semblables aux pas de Cybèle fécondant la terre et faisant fleurir des pâquerettes dans le désert, n’ont-ils pas écrabouillé et désinfecté à fond les maux des gueux de la terre entière et de leurs poules ? Le doute fait frissonner et laisse songeur… Impossible de continuer à importer d’orient de la volaille à cinquante centimes d’euro le kilo - id. est : de continuer à vivre - dans de telles conditions.
Qu’on se le dise. Les oiseaux sont d’irrespectueux vacanciers qui vont roter leurs microbes partout où les agences de tourisme s’empressent, à peu de frais, de déverser leur manne nauséabonde. Les oies ne pratiquent ni ne connaissent l’écotourisme et il serait de notre devoir de le leur enseigner, avant qu’elles ne viennent contaminer nos poulets nationaux ou tousser jusque dans nos assiettes. Toutefois, et en attendant ce jour où la pédagogie animale prendra le pas sur nos préoccupations les plus pressantes, nous vous invitons à trucider hirondelles suantes et autres migrants maladifs qui viendront voleter près de chez vous dès le printemps prochain. Petit oiseau mignon, tes yeux rougis par le germe malin te trahissent et tu n’auras pas nos miettes de brioche… Tu ne mérites que des coups de bâtons (comme dans la chanson) ou de carabine (pour être plus sérieux) ! Mais sois fier, une fois dégraissé à l’alcool pur, évidé, empaillé et peint en noir brillant tu feras un très joli petit trophée pour halloween 2006. Avec tes yeux sanguinolents et ta morve verte au nez, les enfants s’arracheront tes plumes dans chaque coffret happy-meal à la Toussaint.
Que l’on soit bien d’accord. Il s’agit évidemment là d’une affaire de professionnels, gare à l’amateurisme et aux initiatives personnelles ! Néanmoins, la mise en place du « B.O. » (Bouclier Ornithologique) nécessitera le concours de nombreux volontaires, auxquels sera fourni la combinaison anti-grippale H5N1. Les chasseurs accoutrés de la combinaison sont invités à se poster près des zones sensibles de la frontière française et à faire feu au moindre doute. Une équipe sera déléguée au ramassage des canards foudroyés en plein ciel.
Avant d’être ôtée, toute combinaison sera naturellement inspectée à la fin de chaque service par une équipe d’experts. La moindre lésion entraînera une mise en quarantaine immédiate de l’individu porteur. La combinaison de l’expert n°1 ayant examiné le vêtement incriminé devra elle aussi être inspectée par un expert n°2. En cas de lésion, l’expert n°1 devra lui aussi se soumettre à la quarantaine et l’expert n°2 devra laisser examiner sa combinaison par un expert n°3… Dans le cas où le nombre d’experts viendrait à être insuffisant, c’est à dire que le dernier ne puisse laisser inspecter sa combinaison par un pair, étant tous en quarantaine, nous prions ce dernier d’entrer avec les autres dans le sas et de bien fermer la porte derrière lui. Une équipe spéciale munie de lance-flammes sera instamment débarquée sur place pour statuer et veiller à ce que personne ne sorte. Sur ce, mes chers compatriotes, sus aux colverts et vive la France !

Philippe Barbereau

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October 3, 2005

OUF !

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 6:53 am

Ouf ! soupira-t-il en renfonçant enfin le dernier clou. Pourvu que ça tienne ! Le bois noir est depuis si longtemps vermoulu…
Epuisé mais tranquillisé par la solidité - très apparente - de son bricolage, il laissa la tension retomber et retrouva très rapidement l’inconfort qu’il avait cru pouvoir quitter.
Les yeux à nouveau tournés vers le plafond, il entreprit de faire, à l’intention de son voisin immédiat, son copain Sébastien, un compte-rendu détaillé de son aventure. Dès les premiers mots il comprit que l’autre, les yeux révulsés vers le haut, trop occupé à comptabiliser les marques de ses flèches, comme il le faisait compulsivement depuis bien des années, ne s’était rendu compte de rien – et surtout pas de son absence.
Incapable de garder pour lui ce qui venait de se passer, il se décida à lui raconter ce qui lui était arrivé comme si c’était l’histoire de quelqu’un d’autre, oubliant allègrement que certains détails le trahiraient pour peu qu’on leur prêtât un peu d’attention… Au dessus de sa tête, il ne pensait même plus à l’inscription pourtant imposante : “ I.N.R.I. ”, “ Institut National de Rééducation Intrapsychique ”, peut être ? qui avait été remplacée depuis peu par “ V.I.H. ”, “ Vouloir Intensément H..exister ”, puisqu’il est légèrement asthmatique ?
Donc le “ Je ” devint “ il ”.
Et se fit le récit :

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“ Ouf ! soupira-t-il en arrachant enfin le dernier clou, et il se laissa pesamment glisser le long du bois ciré qui lui sembla poisseux, puis le long d’un pilier suintant d’humidité glacée. Il resta quelques minutes à reprendre son souffle, allongé sur une dalle de marbre noir. Il se sentit envahi par le froid, éternua, se moucha dans le morceau de tissu qu’il trouva sous sa main, laquelle trembla un peu de la proximité d’une zone interdite. Il se releva avec peine, s’essuya les mains sur le même tissu, sans prendre garde aux traces bizarres qu’il y laissait, en plus de celles dont il était déjà maculé, et regarda autour de lui : la pièce était immense et sombre, un profond silence y régnait. Il remarqua qu’elle avait plusieurs portes, une monumentale et deux ou trois autres de moindre importance, et hésita longuement. A vrai dire il n’avait aucune idée de là où il était.
Il avait si longtemps dormi, bercé par des chants solennels, des musiques envoûtantes, des discours exaltés. Dans un vrai autre monde. Maintenu, également, dans cette espèce d’ailleurs, à la fois cotonneux et tranchant, par un flot de lumières imprécises et d’odeurs enivrantes.

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Voilà trois jours un rayon de soleil avait frappé violemment sa paupière droite, à travers une minuscule fenêtre ménagée dans le mur. Il avait donc ouvert l’œil en question, un peu inquiet quand même de ce réveil inattendu. Rien de cataclysmique ne s’étant produit, il avait ouvert l’autre. Mis un moment avant de recoller les deux images qui s’imposaient à lui et qui, du reste, ne lui faisaient pas voir grand chose. La tête, il pouvait la tourner : à droite, il voyait un peu de lumière, à gauche une profondeur noire où il ne distinguait absolument rien.
Il avait d’un seul coup résolu de s’enfuir. Mais d’où ? De s’échapper. Mais de quoi ? De sortir. Mais pour où ? En bref de plonger, s’immerger dans un monde dont non seulement il ignorait tout, mais de plus un monde dont il n’était même pas certain qu’il existât…
Il eut une pensée fugitive pour sa mère, dont il n’avait guère que deux souvenirs : le sein – n’en avait-elle qu’un ? - et les genoux –là il était sûr qu’elle en avait deux, parce qu’elle les écartait un peu pour qu’il s’y asseye plus confortablement, et il était parfois gêné par une odeur étrange. Quant à son père… il avait même du mal à concevoir qu’un jour il en avait eu un… du mal, en quelque sorte, à concevoir d’avoir été conçu…
Adossé à ce pilier suintant l’humidité, il sentait sa respiration reprendre un cours normal, et cela lui brûlait un peu les poumons ; le sang circuler à nouveau dans ses veines, et cela lui causait un léger fourmillement. Certes la tête lui tournait encore un peu, mais dans l’ensemble il se sentait reprendre des forces après l’énorme effort qu’il venait de fournir.
Il s’écarta de la pierre grise et fit une vingtaine de pas encore peu assurés vers la plus petite des portes qu‘il avait distinguées. Pris soudain de panique, il s’en arrêta à un mètre : il reconnut cette sorte de vertige qui l’avait souvent habité autrefois, lorsqu’il savait que le geste qu’il était sur le point de faire, la parole qu’il était sur le point de prononcer, allaient avoir des conséquences qu’il ne pouvait prévoir. Comme alors, il se sentit porté par une force invisible et terrorisante.
Il n’eut pas le temps de s’y attarder : derrière lui un bruit de talons claquait sèchement sur le sol. Aucune erreur possible, on se rapprochait de lui. Il ne pouvait pas rester là ! Il poussa donc la porte dépourvue de poignée et fut tout étonné d’en trouver une seconde. A travers l’imposte qui en perçait le haut, il vit une tache grise qui ne lui dit rien qui vaille – c’était le ciel, pourtant. Ce fut à l’origine de sa première hésitation. Faute de pouvoir revenir en arrière, et là fut le moment de son premier regret, il se résigna à peser sur le battant.
Il sortit. Se figea un instant, aveuglé par la lumière, assourdi par le bruit, assiégé par l’odeur, assailli par le froid. Il eut le réflexe de se blottir dans une encoignure, autant pour reprendre son souffle que parce qu’il avait en un éclair perçu qu’il était impensable qu’il fût vu. Effaré, il se sentit étreindre par la certitude glacée qu’il ne pourrait pas faire un pas de plus.
Il resta là un temps indéterminé, très long sans doute puisqu’à la nuit tombante il en était encore à chercher en vain des points communs – du moins de ressemblance – entre le monde tel qu’il l’avait connu avant sa mort prématurée quelques siècles plus tôt et ce qui s’offrait maintenant à ses regards.
Bleu de froid à présent, il se sentait à nouveau faiblir. Ses multiples cicatrices commençaient à le faire vraiment souffrir, et il avait, depuis le temps, oublié ce que c’est qu’avoir mal.
Il n’arrivait pas à détacher les yeux de l’espace où défilaient devant lui des lumières rouges et blanches qui passaient rapidement, accompagnées de traînées sonores et parfois odorantes. Jamais il ne s’était senti aussi près de l’étourdissement. Mais tomber dans les pommes, il ne pouvait vraiment pas faire ça à … tiens, à qui, au juste ? à ce couillon d’Adam ou à cette salope d’Eve ? Cela le fit ricaner. Quand il s’en rendit compte, il jeta un coup d’œil inquiet vers le ciel, espérant que personne là-haut n’aurait été témoin de sa grimace.
Une sensation étrange lui tordit soudain le ventre. Comment est-ce que ça s’appelait, déjà ? Ah, oui : la faim ! la dalle ! La dalle, sa dalle, un truc très lourd qui lui rappelait bien quelque chose de lointain qui lui avait vraiment pesé sur l’estomac, mais ce n’était pas le moment de se laisser aller aux souvenirs… La faim, donc. Cette histoire de pommes, peut être ? Ou, tout simplement, un signe de ce que la santé lui revenait ? Il sentait bien pourtant qu’il était pour le moment incapable de quitter le recoin où il s’était terré, atterré.
Au bout de quelques temps il décida de tenter de rentrer dans l’édifice d’où il était sorti et de se mettre en quête d’un peu de nourriture : il se souvenait avoir eu autrefois des talents certains pour fabriquer un bon repas à partir de pas grand-chose. Le tout était d’éviter l’économe et d’arriver à violer… la serrure de la réserve !
Chancelant, il poussa les deux portes dans l’autre sens, jeta un coup d’œil pour s’assurer qu’il était bien tout seul et se dirigea d’un pas hésitant vers ce qui devait être le garde-manger.
Celui-ci était surmonté d’une petite loupiote rouge qui n’évoqua rien pour lui : seul comptait à ce moment ce qu’il allait trouver à se mettre sous la dent ( “ sous l’Adam ” se dit il, et il pensa à nouveau à Eve avec un ricanement un peu nerveux ).
Il se mit à chercher, sans trouver, mais peut être cherchait-il mal - un outil pour …

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Ouf ! – soupira-t-il en venant enfin à bout de la serrure qui ne s’était pas facilement laissé faire. Il jeta négligemment à terre l’épingle à cheveux, par bonheur un peu grasse, qu’il avait finalement trouvée sous un banc et qui lui avait servi de sésame. Dans le garde-manger, qui avait extérieurement des allures de luxe – dorures, fausses perles et enluminures, bref du toc tape à l’œil – peu de choses. Mais il avait trop faim pour faire la fine bouche, et il avala, sans mâcher ni goûter, des biscuits insipides et un vin légèrement piqué. Sur ces agapes, la tête se mit à lui tourner et il s’affala sur le linge immaculé qui recouvrait une table de pierre. Il s’en releva avec difficulté, eut du mal à reprendre ses esprits, lui qui pourtant pensait n’ avoir jamais été quitté par eux.
Il était urgent d’examiner froidement – ça, ce n’était pas trop difficile ! – sa situation.
Que faire ? Quel parti prendre ? Celui de tenter à nouveau l’exploration du monde qu’il avait entrevu ? Ou bien de retourner à ses vieilles habitudes, aussi inconfortables fussent-elles parfois, mais, qui, au moins, lui étaient familières ?
Lui qui avait dans sa vie conquis tant de publics, qui avait entraîné dans son sillage tant de fans et de groupies qui en avaient souvent perdu et la tête et la vie, il se sentait à présent bien seul.
Il ne tourna même pas les yeux vers ses anciens camarades, de classe ou de combat, dont les portraits ornaient les murs. De quel secours lui seraient-ils, alors que c’est lui- même qui les avait toujours secourus ?
Tenter une autre porte ? Mais le monde, au-delà, serait-il différent de ce qu’il en avait perçu ? Y aurait-il autre chose que ces flaques de lumière, ces grondements et ces odeurs ? Il réalisa soudain qu’il n’avait rien vu qui ressemblât à un être humain. Et sentit aussitôt sa curiosité s’éveiller…
Il se décida pour une deuxième tentative, mais mieux préparée : il fallait trouver de quoi s’emmitoufler pour affronter l’air glacé du dehors. Il avisa alors une petite porte un peu dissimulée, dont la serrure succomba sans trop de résistance à l’épingle à cheveux, décidément providentielle, qu’il avait mis cinq bonnes minutes à retrouver.
S’approchant d’un meuble imposant de bois sombre composé d’une dizaine de grands tiroirs, il tira l’un d’entre eux. Il découvrit un immense vêtement blanc, vert et or, muni d’une étiquette XXL. Son âge - à peu de choses près. Mais ce vert ne conviendra pas à mon teint, se dit-il en pensant au dernier reflet de lui qu’il avait aperçu autrefois, - voyons à l’étage au-dessus ! Il tira les tiroirs les uns après les autres et découvrit dans chacun d’eux un vêtement de même coupe mais de couleur différente, portant chacun la même étiquette. Il n’en essaya aucun. Son choix se porta sur quelque chose de bleu et or, qui lui rappelait les robes de sa mère. Il s’en enveloppa, et sentit tout de suite une douce chaleur l’envahir.
Un peu empêtré dans le vêtement beaucoup trop ample, il choisit une porte du côté opposé à la première. Avant de se décider à la pousser il ferma brièvement les yeux, invoqua l’image de sa mère qui, elle, ne l’avait jamais abandonné, même aux moments les plus difficiles de sa brève existence. Et il se retrouva dehors.

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Tout à l’heure bleu de froid, maintenant ombre bleue. Il fut surpris de découvrir quelque chose d’un peu différent. La nuit était à présent totalement tombée et un fin crachin rendait le sol glissant. Il ne voyait même plus le ciel, comme si celui-ci avait enfin décidé de lui foutre la paix. De l’autre côté de l’espace toujours zébré des mêmes bruits, des mêmes lumières, des mêmes odeurs, il aperçut une silhouette qui lui sembla tapie, comme lui, dans un recoin, mais pour se mettre à l’abri, non pas des regards, mais de la pluie. Un être humain, enfin… Son oeil s’enflamma, mais la perplexité eut vite raison de cet embrasement.
A trente pas de lui ce quelqu’un sortit soudain de son abri, se trouva exposé et à la pluie et à la lumière étrange qui suintait d’un réverbère faiblard. Il vit avec terreur que s’approchait de lui une créature et il se mit à trembler – de quelque chose qui n’était pas de froid…
“ Eh ben mon coco, t’en as, une drôle de tronche, emmitouflé dans ton rideau bleu ! T’as pas envie qu’on se tienne chaud ? ”

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Il crut ouvrir les yeux et les oreilles à demi pour entendre les chants, contempler l’assistance qui le regardait avec une sorte d’adoration. Un demi-sommeil un peu engourdi, comme s’il revenait d’ailleurs.
Il se réveilla pour de bon, pas tout à fait quand même, entouré de ses vieilles connaissances : les frères Halopéridol, le fort et le faible, la drôle de chemise aux manches interminables dont on l’affublait parfois.
MAMAN ! ” hurla-t-il, et, pour la première fois de toute son histoire, elle ne répondit pas .
Ce silence le figea. Et, pour la retrouver, il décida de retourner là d’où il était si imprudemment descendu.
“ Ouf ! ” soupira-t-il en renfonçant enfin le dernier clou…

Perrine Detoeuf

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Chien céleste

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 6:51 am

Quand les yeux s’envolent comme deux ailes, celles du papillon d’un masque de carnaval ou de sommeil…
Je préfère être prophète dérangé que citoyen lambda. Il n’y a pas de lambada pour les prophètes. Que des carnavals de miroirs, d’horizons cassés et d’yeux qui s’envolent en papillon.
On s’en fait un nœud, nœud papillon. Nœud coulant pour se pendre à un astre à moitié pourri et dévoré par les astéroïdes, se pendre au crochet du vestiaire de son existence ou de la piscine municipale pour signifier post-mortem que je suis des leurs, de la brigade des poissons stupévolants.
Parfois dans mes suicides lents, un chien lape la lune et pisse là où fleurit le soleil qui grossit à mesure que la flaque s’agrandit, jaune, et que les couleurs partent en rayons, le chien pisse là contre le lampadaire de notre vie, celui du jour et de la nuit, et en repartant il l’éteint et part en fumant une Dunhill. Clébard sournois, lévrier céleste, cabochard à la langue pendue ! Tu claudiques là dans mes rêves, remuant l’espace privé de mes rues comme on fouille les organes d’un corps ouvert au grand jour, tu marques ton terrain et passes un tour de clé à molette sur mon cœur, tu rajoutes un peu d’huile là où ça fait mal, du sel dans les plaies. Quel fromage t’offrir, Chien, pour que tu délaisses les rues intimes et silencieuses de mon enfance, mes rives intérieures où pousse mon jardin secret ?
Quand le papillon de mes yeux se sera envolé, tu auras disparu. Car c’est un pacte de la nuit, celui des étoiles posées sur l’oreiller gonflé de rêves. C’est le carnaval de minuit, les chants sacrés pour que tu ne reviennes plus. Je deviens mon propre prophète et me surmultiplie en autant de moi-mêmes, et nous portons des masques de chat et de papillon et loin, loin nous lançons le bâton que tu iras chercher, sur l’autre rive de la vie.

Pit Bernal

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August 1, 2005

Feu de poutre

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 1:26 am

Les fleurs

J’avais des fleurs plein les mains, comme un vase. Saphir des sillons du point-rond, le busse crissait de ses pneus maquillés de vinyle, comme une cale qui sourd bruyamment ses matelots sur le pont. Assis sur un tronc, j’écopais des rats en campagne sur les affiches. J’éclusai de mes paupières la lumière des chaleurs, tandis que le car jouait des harmoniques en s’attardant à l’autre bout des rues. L’ennui… Pas une femme qui fourmille à ma vue de trottoir, pour massacre temporel. S’il y en eut, j’escomptais bien l’y remercier du regard à ses jambes de plastique sur fond de bitume. Mais bon… J’avais les fleurs en main et fixai les rétines dans mes roses.
Quand soudain se faufila une pensée à mes pieds, aux racines de la souche. Elle jaillit de trois mètres en haut comme de bas, sans mot dire. Bleue comme une violette et belle d’une beauté, elle ravit mon âme qui se remettait au saint des yeux. Trois mètres, ni moins et si vite ! Pour du bonheur s’en fut tout de go et l’attente autobusse me sembla disparue. J’explorai timidement la belle en sniffant à l’étale des pustules. Quelle en odeur de mon goût ! Elle odorait mon blason d’un sucre en poudrire d’oreiller, plongeait mon esprit dans les touffes délétères et frottait ma chemise d’un pollen somnifère.
Ses grands pétales égéries me comblèrent l’inconscience d’un grand calme hivernal. Ils étaient d’un somptueux coloré et m’ombraient du grand ciel. Un passant étourdi eut dit qu’elle brassait mes effluves embrassant mes deux corps de sa tombe. La caresse de sa soie vint d’ailleurs me chauffer au cou d’un frisson sépulcral. J’opalai mes lèvres humectées par la langue mortifiée du désir, un halo comme en pourpre nous cendrait d’une bulle. Pourléché, son contour exhalait notre bagne… j’y pris prison et choyai son ineffable grâce.
C’est alors que, la sève déboutonnée, elle m’invita dans ses flots bourgeonneux.
A l’intérieur de sa tige, il y avait comme une ville. Orchidées fixes et pensées volages s’ébattaient contre bas. Une route de feuilles ébruitait les nouvelles, j’y sombrai mon pied droit comme sur un matelas humide et venteux. Je marchai sur des feuilles. Ça croassa comme des chneus quand la coquille de noix passa à l’arrêt des brousses. J’y montai sans y plaindre les défuntes en route, qui continuaient à scandaliser les nouvelles. J’avais toujours mes fleurs plein les mains comme une vase. Le roulis de la coquille routait mon ennui vers sa fin. J’errai mes yeux vers l’horizon des placides et pris siège dans la noix. Un lilas contrôleur poinçonna mon bouquet en sifflant, tandis qu’un soleil architecte montrait son ventre de brûle aux fenêtres. La coquille, quant aux ailes, glissait sans fin sur la piste verte et s’arrêtait aux arrêts. Une belle tulipe rouge monta au suivant, et vint se planter sur l’écorce du siège voisin en m’offrant des sourires décolletés. J’étais heureux, j’avais mon busse.

Phil Barbereau

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Plongeon du jeton

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 1:25 am

Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais une pièce de cinq cents que l’on jetait dans le fleuve. L’une des faces de la pièce était frappée d’un emblème, il représentait une femme qui, du haut d’un pont, jette une pièce dans un fleuve.
J’ai ouvert les yeux, le reflet abominable des eaux jouait sur le plafond de la chambre de mon appartement. Je me suis levé pour fermer les fenêtres. Les flots étaient partout et éclaboussaient sur les vitres une eau trouble et agacée. Il devait être environ minuit et la lune flottait à l’horizon dans un bain de sang orangé. Inquiété par ce miroir aqueux, je revêtis mon imperméable en me blottissant sur ma couche. Je voulais me rendormir et rebrousser chemin jusqu’à mon rêve, pour me saisir de cette femme sur le pont afin de la précipiter à son tour dans le fleuve.
C’est alors que je me souvins qu’il y avait toujours deux fleuves. L’un immuable et idéel, - il est tous les fleuves et celui de mon rêve à la fois -, tandis que l’autre est tangible et poissonneux. Comprenant que la rencontre avec cette femme n’était possible qu’une fois dans chaque réalité, je renonçai à retrouver la piste de mon rêve et je décidai de descendre dans la rue inondée.
A ma grande surprise, la chaussée était à peine mouillée et parsemée de quelques flaques maladives. Un chien humide, surpris par l’ondée dans ses pérégrinations, traversa la rue déserte, désinvolte. Un arrêt de bus éclairé contrecarrait la nuit qui s’évertuait à sécréter l’obscurité parmi les néons. J’avais pour projet de rejoindre le deuxième fleuve, celui au bord duquel une femme, physique, jouait avec les derniers instants d’une pièce de cinq cents, - jouait avec mon âme -, en la faisant voler dans les airs. Pariant sur la rapidité de ma pensée et sur l’avance du monde idéel sur le réel, j’espérais qu’elle ne l’eut pas jeté dans les flots avant mon arrivée et arrêtai le premier taxi qui vint à moi.
S’engagea alors un course folle, dans les rues de la ville, pour le chauffeur que je tançais comme un arbre mort. Notre vitesse, quelle qu’elle fût, me semblait toujours insuffisante, et l’heure de plus en plus grave et poisseuse. Nous allions si vite que le moteur s’époumonait comme un baryton cherchant à atteindre un contre-ut.
Je crois me souvenir, - mon corps se souvient -, du sentiment de fraîcheur progressive qui m’inonda alors que nous foncions sur la rocade qui rejoignait le fleuve. Puis, le chauffeur pila en plein milieu du pont et laissa le moteur ronronner quelques instants, comme pour reprendre son souffle. Lorsqu’elle tourna la tête pour obtenir son paiement, elle ne trouva qu’une pièce de cinq cents sur le siège arrière vide.
Le chauffeur de taxi descendit de la voiture et vint ouvrir la porte arrière pour inspecter la banquette trempée. Il n’y avait personne, juste cette pièce rouillée, et l’eau imbibant la toile du siège. Légèrement agacée, mais surtout décontenancée par l’étrangeté ce qu’il venait de se produire à son insu, dans son véhicule, elle ramassa la pièce. Cette dernière comportait une gravure, sur une des faces, représentant un homme sombrant dans les flots. En faisant miroiter la pièce sous un lampadaire, il lui sembla voir le corps de l’homme s’enfoncer dans la profondeur de la pièce et devenir plus petit. Au bout de quelques instants, à force de nettoyer la pièce pour en ôter la pellicule de rouille, l’homme ainsi que toute inscription avait disparu de sa surface. Cette dernière était devenue totalement vierge, lisse comme la coque d’un bateau, et seule sa couleur et sa taille pouvait laisser accroire qu’il s’était agit autrefois d’une pièce de cinq cents.
La jeune femme hésita un instant, scrutant la pièce et espérant voir resurgir l’homme sur l’une des faces. Elle songea tout d’abord à la conserver, dans l’hypothèse où l’homme à l’imperméable réapparaîtrait, dans la réalité pour réclamer sa pièce ou dans la pièce pour réclamer sa réalité. Puis, se rendant compte de l’absurdité de son raisonnement, et faisant appel à son sens des responsabilités, elle prit une longue inspiration et se jeta du haut du pont dans le fleuve, la pièce à la main.

Phil Barbereau

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July 4, 2005

Feu de poutre

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 12:31 am

L’instinct

Ce matin, l’image que j’eus en sautant mon lit m’irradia des pousses de joie. Quelque chose y fut qui n’y était point avant. C’était comme une femme apparue du soleil. Défenestrée elle était belle, Claire de nom, d’esprit aussi, et mignarde de cœur. Elle m’eut plu à même l’instant, malgré son relief crénelé de château…
Elle poussait des cris peureux sur ma couche, mais y revenait telle une guerre de soif amusée. Puis elle prenait des airs de fuite sans se croire, dans les couloirs du sombre. Je l’emboîtais au pas dans la maison en sommeil. Elle ménageait des pirouettes de sa robe noire intercalaire et me poussait, tel un trottoir de tarte, dans les coussins rassis du salon. J’orgasmais en négatif…
J’eus voulu saisir ses branches pour m’y accrocher la main et le reste, mais elle y prenait garde comme des loups en cage. Pas question de s’estourbir la passion ! Il fallait y suivre l’instinct ou bouler, en somme… Je m’enrobais la volonté au bras du corps et fronçais d’ennui pour l’y choquer d’une ruse.
Dans l’effet, ce fut chose aisée tant elle prit mouche à la minute… Tandis que du ventre elle dansait en surface sur une libido endiablée de double basse, l’écoualizeur du tuneur sombra dans la disgrâce, et d’un air de tango il vira aux infos. Elle reprit son esprit d’un brutal et se vexa à me voir enfoncé dans une lecture. La ruse combinait à mon souhait, et je ricanais en chien dans mon intérieur inventif et content de soi.
D’un semblant univoque je me dirigeai insensible au jardin. De la véranda jardinée émanait la fragrance délictueuse en série des vrille-soleil. Ils dodelinaient des têtes à queue au son de la zique. Du jaune et vert au cœur, je respirais en sac plastique. J’y prenais ma récréation, m’efforçant le corps de paraître tangible et froid. Du sang bouilli dans les joues, et les yeux cotonneux, la montée des désirs perçait des troubles de vice dans mon corps. Il me picotait les bouts de doigts cachés en poche, et flottait mes jambes en chenilles.
Alors que je dénombrais les pétales d’un oedème printanier, elle songea à paraître dans mon dos. Au son d’une mélodie des vocales, je fis d’abord mine de plomber les ambiances en l’écoutant de moitié…
- “ Tu veux aller au jardin mon chéri ?…
- … Hmm… Pour s’y repaître l’âme des plaisirs stratosphères ?… D’un accord du total ma chère ! Je m’entends, par les ailleurs, vous y faire quelques grâces et, si l’on m’y permet, vous y dévorer entre les mots…”
Pour ces paroles, la grâce plut comme d’un coup du tonnerre. Ses yeux étaient d’un caressant familier du tendre, comme surprenants et complices… Plus d’intercalaires ou d’esquives, tant de moi que de celle. Une soie de ses seins veloutait d’étincelles mon regard, qui cherchait étonné la robe antécédente. Sans emballe parmi les bourgeons, j’y plongeai le corps pour m’en assurer des formes.
C’était bon et serpenté dans les douves… Comme une vieille chausse que l’on choit, que l’on aime… A la fin, je m’ensommeillai le corps dans des herbes tranquilles. J’avais débarrassé, comme elle, la pellicule de frustre des flux antithétiques. Acquiessant le tracé d’un boïngue liminaire, je closai mes esgourdes focales…
Puis, d’une calmeté sans impulse je dormis, muni de l’espérance inquiète de me réveiller l’âme, aux matins, près de la même inconnue.

Phil Barbereau

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June 6, 2005

Les roses

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 12:22 pm

Depuis vingt ans, rien n’a bougé. J’imagine que quelque soit le jour de l’année, depuis mon départ de la rue Saint Lazare, sur la table basse du petit salon où j’entre, plongé dans le même grand bocal à confiture, un bouquet de roses fraîches s’épanouit. Je me souviens des voluptueuses Iced Gingers rose pâle et des Keepsakes plus foncées et plus pulpeuses ; des Shirvilles, petites, discrètes, mais tellement profondes, et des capiteuses Troïkas, si chatoyantes, presque irréelles ; à chaque saison sa couleur, jaune et orange pour l’hiver, rose et blanc pour le printemps et l’été, et rouge pour l’automne, tout dédié aux impétueuses Alexanders, aux vibrionnantes Royal William et aux flamboyantes Alec’s Red, immuablement, depuis vingt ans.
Aujourd’hui ce sont de superbes Glenfiddich jaune sucré. Il y avait aussi je crois une Variegata moribonde et une petite Chartreuse en pot qui ont disparu. De part et d’autre de la table basse, les deux vieux fauteuils au cuir élimé s’avachissent encore dans la contemplation du pot à confiture. Derrière le plus gros des deux, la petite fenêtre sur cour balaye pareillement la pièce d’un faisceau oblique de lumière difractée par de fins rideaux de lin. Dans le fond, toujours le même secrétaire en acajou sur lequel on tenait religieusement à disposition un encrier, une plume assortie, diverses feuilles de papiers et quelques enveloppes. On avait probablement changé le tapis persan, mais j’y reconnais les mêmes diaprés ocres, pourpres et bleu roi. Alors, comme rien n’a changé de place, cérémonieusement, je reprends la mienne, sur la chaise du secrétaire, et me laisse emporter vingt ans auparavant par l’odeur de violet de gentiane.
Prendre les notes d’un millionnaire arthritique, nourri, logé, blanchi, dans le charme luxueux d’un appartement haussmannien. Une aubaine pour l’étudiant désargenté que j’étais. Me voyant déjà tuteur de sa cadette, dépuceleur de sa benjamine, amant de sa fort belle femme, j’acceptais sans même demander de salaire l’offre de monsieur Loncet. D’autant qu’à ma première visite, ce petit salon coquet, dépourvu de bibliothèque, m’avait à tort laissé entrevoir un boulot paisible. J’en fus pour mon compte, monsieur Loncet me prenait quatre soirs par semaine de six heures à minuit, et se lançait dans une dictée interminable. Un courrier impressionnant, des monsieur-le-professeur, des monsieur le-président-directeur-général, des monsieur le-directeur-de-cabinet, et parfois même des monsieur-le-ministre ou monsieur-le-député ; des articles aussi, des litanies de mauvaise foi réactionnaires et débiles à manger pour les tirages les plus conservateurs, des discours enragés, des essais douteux, des nouvelles piteuses et même des poèmes, seul trait de sa logorrhée qui ne me fut pas en quelques semaines positivement écoeurant. J’en arrivais rapidement à ne plus écrire que machinalement, en prêtant le moins d’attention possible au sens des phrases dont je noircissais chaque soir deux ou trois dizaines de pages ; j’appris vite, comme le bouquiniste de la nouvelle, à balancer doucement la tête pour ne plus comprendre ce qu’il disait, et me contentais de le retranscrire bêtement. Voilà d’ailleurs pour qui tout le monde me prenait, quelqu’un d’assez bête pour être inoffensif ; on appréciait notablement dans cette vieille famille française, percluse d’intrigues et de secrets infamants, ma totale indifférence quant à la substance littéraire de « Monsieur » ou aux éventuels aveux qu’il aurait pu me faire dans l’intimité laborieuse de nos soirées. On m’embaucha probablement aussi pour mon manque de compassion à son égard. J’acceptais froidement mon emploi, sans plus de zèle que pour un homme valide. Lui ne se plaignait que rarement, le plus souvent de mon manque de rapidité, parfois de douleurs que je feignais de ne pas voir par pure sympathie. J’essaie de me souvenir du jour de mon départ, il y avait le docteur…
« Joseph, toujours dans les nuages ! »
Un homme s’est assis dans le fauteuil en contre jour, il est entré sans que je le voie, ou alors il est apparu… Je n’en crois pas mes yeux ! Le même borsalino ! Le même vieux costume en lin ! La même barbe touffue et piquante !
« Docteur ! »
« Merci d’être arrivé si vite. »
Je ne réponds pas. Je le regarde, halluciné, assis exactement à la place où il était le soir où j’ai quitté la maison, il y a vingt ans. Il était saoul, assis là, et moi debout, à côté de Loncet qui n’arrêtait pas d’écrire. Je me souviens exactement des mots de Loncet ce soir là :
« Docteur Boomgard, vous êtes un génie. Votre baume… C’est un miracle. Je ne sens plus rien… » Puis à moi, Joseph, « C’est avec l’angoisse d’avoir à accomplir la tâche qui était jusque là la vôtre que je vous congédie »
Il était saoul lui aussi, saoul, mais soigné…
Je me lève et vais m’asseoir là où Loncet, il y a vingt ans, m’invitait chaleureusement à m’asseoir et profiter, pour la première fois disait-il, du confort du petit crapaud en cuir. Se retrouver face de la même personne, au même endroit, à vingt ans d’intervalle, je n’y crois pas, et pourtant…
« Ca ne va pas Joseph ? »
Je me sens pas très bien, comme si je n’arrivais pas à saisir quelque chose d’évident, sous mon nez, je n’arrive pas à parler, je reste hypnotisé par les larges pétales échancrés des Glenfiddich. Ma mémoire fait un nouveau bon…
Ce n’était pas la première fois que je me lovais dans le petit crapaud. Lors d’une de mes premières visites, sa femme m’avait pris à part pour m’expliquer comment me comporter avec Loncet. Deux bonnes heures pour me dire en gros qu’il ne fallait rien lui refuser tant que ce n’était pas ouvertement illégal, qu’il ne fallait jamais le contredire ou chercher à argumenter une de ses conclusions, et avant tout ne jamais lui donner une occasion de se mettre en colère. Je me souviens qu’elle portait une robe assortie à un bouquet touffu de Luteas. Sa femme, Loncet, les pétales un peu fanés des Glenfiddich, non, je ne vois pas. Alors je bafouille : « Où est mad… euh, monsieur Loncet. »
Il me regarde un instant, silencieusement, puis lance d’un ton docte et solennel. « Monsieur Loncet est mort mercredi dernier.
- Comment !
- Un terrible accident de voiture. La famille est dans le plus profond désarroi. »
Il m’assène ces phrases comme pour mieux me faire taire, puis reprend sur un ton nettement condescendant. « Je vous remercie d’être venu Joseph. Vous n’êtes pas revenu ici depuis si longtemps, je comprends votre étonnement. Mais il faut que je vous dise une chose au nom de madame Loncet et de ses filles. Monsieur Loncet n’a pas laissé de testament à leur connaissance. »
Je distingue à peine les deux perles brillantes de ses yeux chafouins qui me fixent avec emprunt et solennité. Je ne réponds rien, je cherche à prendre mon souffle pour comprendre. Il poursuit un peu plus bas. « Voyez-vous Joseph, mon métier m’a appris à parler de ces choses là de manière directe. Monsieur Loncet a, de son vivant, clairement laissé entendre que si il avait bien envoyé ses dernières volontés à un ami proche, il n’avait pour autant rien déposé chez le notaire. La famille aimerait savoir si vous avez jamais eu connaissance d’une telle lettre. »
Je le regarde, toujours plus circonspect, qu’est ce que j’en sais moi, vingt ans !
« Peut être bien que oui. Peut être bien que non. »
Des pas qui descendent l’escalier en cavalcade, des petits cris stridents et nerveux, un domestique qui ouvre brutalement la porte sur madame Loncet, elle non plus n’a quasiment pas changé. A ma vue elle semble contenir une vive colère, son visage se transforme. Encore une fois mes souvenirs se mélangent, cette moue agressive, cet œil un peu trop brillant, ceux de Loncet, ceux qu’il fallait éviter, sa fille ? Elle commence à parler calmement.
« Ah, docteur ! Vous faites vite, comme à votre habitude. »
Puis son ton se fait vivement plus hargneux.
« Vous n’espérez tout de même pas que je vais vous laisser monter votre petite arnaque bidon. »
Boomgard essaie de répondre, d’un ton chevrotant.
« Sophie. Je fais ça pour votre mère et vos sœurs… »
Sophie ! Vingt ans, mon dieu. Elle reprend d’un ton plus calme, presque poli.
« Monsieur Joseph. Merci de vous être déplacé.
- A vrai dire j’étais sur Paris, si j’avais imaginé, je serais venu plus tôt.
- Le docteur vous a parlé de l’héritage ?
- Vaguement.
- Il l’a fait en notre nom j’imagine.
- Sophie, pardonnez moi, mais j’ai peur de ne pas comprendre.
- Oh c’est très simple, le bon docteur Boomgard cherche encore, et de manière absolument désintéressée évidemment, à se rendre utile à la famille, alors qu’il a tué…
- …Sophie, je vous interdis…» coupe le docteur qui reste étonnamment calme et continue à me fixer du regard.
Exactement comme son père, elle reprend, furieuse.
« Espèce de petit escroc, ignoble magouilleur d’héritage. Je suis certaine que tu ne lui as pas encore proposé d’argent. Vautour, tu comptais peut être même ne pas le payer du tout.
- Sophie, je vous en supplie, calmez-vous. Pour l’amour du ciel reprenez vous… »
La scène est étrange. Le docteur reste calme, placide, et même un peu las. Sophie, terriblement pâle, au bord de la crise d’apoplexie, elle grogne comme son père grognait lorsqu’il ne se résolvait pas à reprendre de la morphine.
« …Non je ne me reprends pas, filou. Puis à moi, écoutez Joseph, ne vous laissez pas avoir, il va tout vous prendre. Tout, et puis, et puis, il va vous, vous… oh papa… »
Elle gémit, fond en larme, aux pieds du docteur.
« Sophie, allons, venez, levez-vous, vous avez besoin de repos. »
Elle se relève en glapissant. Lui aussi. Il la prend par le bras. Au pas de la porte, il m’invite du regard à l’attendre ici.

Je regarde longuement les onze Glenfiddich qui s’épanouissent désespérément dans leur ultime beauté. A l’échancrure des délicats pétales tullés je dirais qu’elles sont de l’avant veille.

Il revient, s’assoit dans le contre-jour, s’allume une cigarette, et reprend, comme si de rien n’était, sur un ton un peu distant.
« Pauvre Sophie, ses nerfs n’ont pas tenu. Elle viendra tout à l’heure présenter des excuses. »
Puis, plus amical.
« Malheureusement sa façon de voir les choses n’est pas absolument inexacte. Je m’étonne que vous n’ayez pas encore été sollicité par quelque relation peu scrupuleuse de monsieur Loncet. Nul doute qu’une telle personne se fera un jour connaître. C’est pour cela qu’au nom de madame Loncet et de ses filles je vous assure que vous ne serrez pas oublié. Vous pouvez le prendre comme une marque de sollicitude ou une menace. »
Diable d’homme ce docteur ! Il en viendrait presque à m’accuser.
« Croyez moi, si on me faisait une telle proposition je refuserais et écrirais sur le champ et en mon nom propre une lettre à madame Loncet pour la dénoncer.
- Et vous ne vous souvenez toujours pas avoir écrit une lettre testamentaire sous la dictée de monsieur ?
- Non, mais j’ai bien pu oublier.
- Et si on vous la montrait.
- Je pourrais l’authentifier à coup sûr. Je pourrais même donner l’heure à laquelle je l’aurais écrite en regardant l’inclinaison des jambes. Saviez-vous qu’il est très difficile de contrefaire l’écriture d’un gaucher ?
- Non, mais si vous vous en sentez capable, j’aimerais que vous me donniez un première idée sur cette lettre. »
Il sort une vielle enveloppe jaune, la pause sur la table et m’invite à la prendre. Je sors la lettre, ouvre la feuille. L’encre sent encore le violet de gentiane. Comme par reflex, j’approche mon nez. L’encre sent encore frais ! Et il sent drôlement fort… Tout se met à tourner…

« Monsieur Joseph, réveillez vous »
« Quoi, que s’est il passé ? »
« Eh bien vous vous êtes évanoui. Laissez-moi prendre votre pouls. »
Il ramasse la lettre, la pose à coté du vieux pot à confiture, puis il remonte ma manche, prend mon poignet et regarde sa montre.
« Vous avez mangé aujourd’hui ?
- Oui
- Beaucoup ?
- Assez, mais je suis comme fatigué. Je suis resté longtemps endormi ?
- Deux minutes au plus. Vous dormez bien.
- Peu mais bien.
- Et ça vous arrive souvent.
- Jamais, c’est la première fois.
- Eh bien je ne vois pas.
- Moi si. C’est quand j’ai ouvert la lettre. J’ai inhalé de l’éther ou quelque chose comme ça. »
Je prends la feuille de papier. Elle ne sent presque pas l’encre et plus du tout l’éther.
« Mon Père,
Gardez cette lettre pour moi jusqu’à ma mort car elle a pour objet mes dernières volontés.

A ma femme et à mes filles iront notre propriété de Rueil, celle de Chambon en Ariège ainsi que celle de Deauville

Qu’on ouvre un compte à la banque de France pour recueillir le fruit de la vente du reste de ce que je possède. Ce compte devra jusqu’à épuisement subvenir aux besoins de ma femme et de mes filles et à alimenter la fondation Jacques Loncet.
… »
« Oui, c’est bien mon écriture, mais la lettre que j’ai eue entre les mains à l’instant sentait l’éther.
- Vous êtes un peu perturbé, calmez vous et réfléchissez. Vous souvenez vous avoir écrit cette lettre ? Je vais vous chercher quelque chose à boire. »
Le docteur me reprend la lettre en me soufflant sa bouffée de cigarette dans la figure. J’essaie de la retenir mais elle m’échappe des mains. Il la replie et la remet précautionneusement dans l’enveloppe jaune. Puis il se lève et sort. Ma tête tourne encore, comme un petit vertige. Je me rafraîchis le regard dans les reflets de l’eau claire du pot à confiture qui envoie de petites étoiles dansantes et chamarrées sur les broderies du napperon. Les Glenfiddich se balancent doucement sur un léger courant d’air qui emporte la fumée de cigarette vers la fenêtre. Je jette un œil sur l’enveloppe. « Père François, église saint Pierre, Nauyeux. »
J’essaye de me lever pour la prendre mais je reste paralysé sur le fauteuil. J’arrive à tourner la tête, à fermer les yeux, mais le reste de mon corps est amorphe. Je n’arrive pas non plus à crier. D’ailleurs je ne panique pas, j’ai l’inquiétante impression que tout va bien.
J’entends Sophie descendre les escaliers, elle parle avec le docteur et entre.
« Ah, mon pauvre Joseph. Vous voilà perdu. »
Elle prend l’enveloppe, ouvre la lettre.
« Voyons ça ? »
Le docteur entre, un verre à la main.
« Tout y est docteur, c’est parfait. »
Elle a changé de ton, et même de voix. Calme et détendue, presque joyeuse, elle me regarde. Ses yeux ne sont que deux énormes pupilles, me sourient.
« Je vous avez dis de vous méfier, maintenant vous êtes perdu. Vous auriez dû directement proposer vos services. »
Elle marque une pause, me dévisage, un peu interrogative, et poursuit à l’adresse du docteur. « Pourquoi l’avez-vous réveillé ?
- Il fallait qu’il lise une fois la lettre en toute conscience, sinon le souvenir de l’avoir écrite dans un état second aurait pris le dessus. Maintenant il n’y a plus qu’à remettre un peu d’ordre dans la tête de notre cher Joseph. »
J’essaie de parler, mais ma gorge et ma langue s’engourdissent. Ma bouche s’assèche. Le docteur s’approche et porte le verre à mes lèvres.

Gatien Noé

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Feu de poutre

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 12:17 pm

Le Bon sens

Un jour, il se produisit de sinistres événements dans ma hutte. Comme s’il fut un temps de fée, ou enchanté, les objets, que pourtant rien n’amuse, se mirent à tomber de bon matin. Le temps qui, comme une balancelle fragile, les flanquait debout à terre, semblait en effet une dame rusée et négligente.
Mon moi, que ce manège agaça, eut tôt fait d’épancher l’âme au téléphone en ramassant son réveil et sa brosse à dents. L’idée de m’entretenir avec Celui me vint assez vite, mais n’ayant pas d’ivresse en mon sang, je ne pus. Il avait fait le monde en un jour qui valait six à l’horloge des suisses, et ne daigna pas m’entendre. Point d’alcool, ni de fumée de flûte veloutée, pas d’écoute. On est pas dieu qui le peut…
Dans ces conditions, je décidais donc de m’entretenir seul au jardin, et d’y accomplir quelques actions démentes. Les nuages s’enivraient, depuis un jour, de ne plus me voir sans fenêtre accrochée au visage. Ils poivraient le sol. Quant au bassin, il bouillait d’impatience comme une fleur. Je les rassurais tous de bon aloi, pour m’en aller froquer mes pâquerettes qui faisaient des trous au fond des terres.
Lorsque je suis revenu, calmé, vers mon bureau, le papier, qui débordait de bon sens, prenait tout de bas ou comme de haut. Il était fier, pédalant et déballait tant d’injustices… J’entrepris de ranger les calepins, mais c’était bien trop tard. Ne parvenant plus, dès lors, à décompter qui de quoi ou quand, je me mis à chercher l’origine des choses, qui comme on le sait, en est leur fin. Faisant de deux choses l’une, je préférais joindre l’outil à l’agréable, et mettre les sioux dans une boite à chaussure idoine.
“Si les objets de bas en haut s’éteignent, comme des parapluies…
_ … et si et seulement si les heures tournent sans s’écrémer…
_ … alors et seulement alors les précolombiens pourront combiner le boulanger…
_ … qui n’aura alors plus qu’à ouvrir une boutique de badges iroquois.
_ La solution du problème qui me taraudait l’éveil en était donc l’éclipse diesel !!”
Posant un pas devant et derrière, je décidais de calmer l’ensemble de mes faits et pensées, qui s’agitaient comme des fleurs. La folie avait bien parlé, oh oui ! Maintenant elle fallait se taire. Il s’agissait de se remonter les bredouilles en cherchant la sortie dans des bouches de langue. Mais souvent elles s’enferment sans la clé et j’ai la peur. Personne n’est là, en bave, j’entends des fois un rot… Je culbute les idées, la moquette en papillon donne de l’étoupe. Ils cherchent en les parois du monde une récompense de souffrance. Ramper jusqu’en la chambre, m’y étendre comme les chiens en chrysalide, qui dorment entre deux pattes…
Puis enfin j’ai réussi à me glisser jusqu’à la porte d’une sortie, tant bien que mal. L’ensemble des hommes était là au soleil, et m’accueillait dans des filets, comme les poissons. Cela me rassurait le bon sens, j’en étais donc un aussi.

Phil Barbereau

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February 7, 2005

Untitled

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 2:29 pm

Un petit gnome m’interpella subitement, et j’arrêtai ma promenade, me tournant vers la petite créature. Il était bleu, probablement de la race des gnomes vivant dans les champs de lilas. De petite taille pour un gnome, j’imaginais que c’était encore un enfant, à peu près de l’âge de douze ans. Sachant que les gnomes ont une durée de vie entre treize et quatre vingt sept ans, il était assez difficile de savoir s’il était jeune ou sur le point de mourir… mais je ne m’en souciais pas tellement.

« Vous avez fait tomber votre mouchoir » me dit-il, me rendant l’objet à bras tendu. Je me baissai pour prendre le mouchoir et lui proposai un simple « merci » suivi d’un petit sourire. Il l’accepta volontiers et me rendit mon sourire.
Je me redressai et repris ma promenade, mon mouchoir en poche.

Edouard Strauser

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July 5, 2004

L’Ange

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 11:35 pm

C’était un soir de début d’automne, alors que la grosse fourmilière Paris-banlieue tournait à plein régime, à l’heure où justement les laborieux cadres alignaient leurs rutilantes berlines sur le pont de Suresnes pour retrouver les appartements cossus ou les pavillons coquets à Rueil, Vaucresson, Bougival et jusqu’à Saint Germain. Côté Paris, entre la Seine et l’hippodrome, autour d’un petit étang, deux personnages marchaient plus ou moins côte à côte. Le premier, vêtu d’un vieux costume en velours beige et d’un col roulé vert passé, portait une épaisse barbe poivre et sel, une pipe droite, et une chevelure parsemée. Il ne parlait pas, affectait même un regard profondément absent, laissant ses yeux flâner au gré des irisations de l’onde calme sous les caresses déjà fraîches d’une bise précoce. L’autre, quoique n’avançant pas plus vite, marchait d’un pas nerveux et n’avait de cesse d’essayer de percer l’énigmatique regard de son interlocuteur. Il portait une longue veste en cuir noire, un pantalon de tweed gris, une large étole rouge autour du cou et n’arrêtait pas de parler.
« …les Etats-Unis vivront probablement une crise majeure dans les cinquante prochaines années. Le onze septembre pourrait n’être qu’un sombre présage comme le fut le passage de la comète de Halley pour les Anglais du onzième siècle. La démocratie, comme la plupart des idées vertueuses, ne s’exporte pas à bon prix. Les Français du XIXe en vinrent aussi à l’impérialisme pour « sauver » les peuples d’Europe oppressés par leurs tyrans monarchiques. Mais la France d’alors était un vrai bouillon politique, pas moins de six régimes en une centaine d’années. En cela elle diffère des Etats-Unis d’aujourd’hui, dont le Congrès siège depuis la fin du dix-huitième. Ils ont, certes, connu des crises, mais rien de comparable aux guerres napoléoniennes, aux guerres mondiales et aux sinistres révolutions qui les ont accompagnées. Ainsi ils se présentent comme la plus grande nation du monde, seule apte à gérer la part de César ici-bas… »
L’homme à la pipe restait silencieux, profondément transporté par le spectacle flamboyant de l’automne dans les feuillages encore vifs quoique déjà parsemés d’ocres, d’orangés et de rouges. Passant son regard impassible sur les reflets des branches de saule dans l’eau, il n’écoutait pas, ou plutôt semblait ne pas entendre. Le plus jeune continuait, sans attendre plus d’attention de son interlocuteur.
« …l’économie d’un pays se présente comme un bilan de santé de sa population. Ainsi, par le biais d’indices chiffrés (aussi divers que les indices boursiers, l’espérance de vie des nouveaux-nés ou l’énigmatique taux de croissance) les analystes tracent des profils de prospérité. Tout en haut, il y a les Etats-Unis. Comme dans tous les jeux stupides, le meilleur change les règles ou recompte les points à sa guise. Donc, juste à côté des Etats-Unis, il y a le monde occidental libre, démocratique et passablement judéo-chrétien. Et en face, depuis la chute du bloc soviétique, il n’y a plus rien, si ce n’est les démons qui suintent des plaies purulentes que la guerre froide a infligées au tiers monde… »
Au niveau d’un bosquet touffu, l’homme en col roulé, toujours à ses pensées, bifurqua et sortit du chemin jusqu’à un banc ombragé. Le jeune lui emboîta le pas tout en poursuivant ses péroraisons. Une fois assis, l’homme passa un long regard attristé sur la ribambelle de phares alignés qui attendaient sur le pont. Il avait de petits yeux argentés, intensément bleus, qui lui donnaient cet air éveillé, intelligent et curieux des hommes sages qui ont su garder quelque chose de l’étonnement infantile. Il sortit un paquet de tabac dont il bourra sa pipe, et, sans porter plus d’attention au jeune homme à l’écharpe rouge, en tira deux longues bouffées. Ce dernier, après un silence un peu perplexe, reprit sa fiévreuse litanie.
« Pathétique ! Même d’ici on les entend ronfler. Des dizaines, des centaines, sûrement des milliers de bagnoles. Chacun la sienne, et toujours une bonne raison de ne pas prendre les transports en commun. Quant à l’offensant spectacle de la puissance et de l’opulence d’une somptueuse berline arrêtée à côté d’un bus bringuebalant et bondé, l’indignation me laisse sans voix. »
Un bref instant, le regard aiguisé de l’homme en col roulé se troubla. Il tourna lentement la tête vers le plus jeune et le fixa avec toute l’intensité de sa concentration.
« Vous n’existez pas. Je ne devrais même pas prendre le soin de vous le dire, mais, sur les conseils de mon ami, le docteur Charel, je me résigne à vous apprendre de vive voix que vous êtes une création de mon esprit. Vous n’existez pas. »
Il avait détaché sur un ton presque incantatoire les syllabes de la dernière phrase. L’autre resta silencieux, marcha trois pas, se retourna, et poursuivit d’un ton frappé d’étonnement et de raillerie.
« Comment ? Vous me voyez et m’entendez depuis tout à l’heure !
- Depuis le chêne de l’autre rive.
- Et vous pensez que je suis le symptôme d’une maladie psychiatrique. Ben on me l’avait jamais faite celle-là ! »
Suivit un long silence entre les deux hommes qui se fixaient du regard. L’homme en col roulé essayant de faire ainsi disparaître son hallucination. Le plus jeune, debout, cherchant à comprendre ce qu’il lui arrivait.
« Bon, très bien, je n’existe pas. Alors je vais vous laisser. Mais avant, il faut que je vous dise, je viens assez souvent ici. Alors, dans l’éventualité où nous serions amenés à nous y recroiser, je vous serais redevable de ne pas venir me déranger pour me faire disparaître. A dieux, comme on disait. »
L’homme réajusta sa veste en velours avant de rallumer sa pipe. Il jeta un dernier coup d’œil à l’ombre qui disparut dans le chemin. Il resta là un moment, d’abord concentré, puis, après quelques épaisses volutes de fumée bleu âcre, plus détendu. Il repartit d’un pas léger, calme et rassuré.

Le lendemain, le long du petit chemin qui longeait l’étang, un jeune barbet acajou batifolait avec un vieux berger malinois encore ingambe. Plus loin, deux dames suivaient calmement, la laisse à la main.
« Et le petit Jean-Pierre ?
- Il réussit bien, et en tout. Il étudie à la Défense. L’année prochaine il sera ingénieur commercial ! Et votre Loïc ?
- Il écrit des articles, pour des journaux. C’est effroyable comme son père le prend mal. L’armée, vous comprenez, on le prendrait presque au sérieux ce vieil ours réactionnaire. »
Quelques pas derrière, un journal dans la poche, le jeune homme en pantalon de tweed gris marchait et semblait écouter avec beaucoup d’attention les deux dames sans que celles-ci n’affectent même de l’avoir remarqué.
Les deux chiens jouaient, aboyaient un peu, puis se mirent à courir l’un après l’autre. Les dames et le jeune homme se laissèrent distancer en poursuivant leur discussion sur les affaires de Philippe qui n’en pouvait plus des 35 heures, des syndicats, des banques, et surtout des politicards. Sur quoi l’autre coupa net, intimant qu’on ne lui parle pas de politique et poursuivit en parlant d’un article de magazine édifiant sur les allergies. Elles échangèrent quelques noms de remèdes anciens et de médicaments miracles, une anecdote sur le beau père de l’une d’elles qui était allergique à l’encre et comment il avait été soigné par homéopathie. Le jeune homme écoutait tout d’une oreille attentive et concentrée, tel un habitué avide des nouvelles révélations de son feuilleton préféré. Il trépigna même, quand la digression devenait trop longue.
« Et madame Giselet, pourquoi ne me parlez-vous pas de madame Giselet et de son procès contre l’hôpital ? Et Christelle, qu’est ce qu’elle devient ? C’est ça qui est important. Moi, je suis allergique aux discussions qui ne mènent nulle part. Allons mesdames, un petit effort. »
Les deux dames ne réagirent pas. Elles poursuivirent leur discussion comme si de rien n’était et en vinrent, naturellement, au procès en question.
« Vraiment, cette madame Giselet. On ne peut pas dire du mal d’elle. Mais bon, quand même. Attaquer un hôpital pour voie de fait, au motif qu’un interne lui aurait pratiqué un toucher rectal injustifié.
- Et pourquoi pas faire mettre l’interne en examen pour viol, torture, ou même acte de barbarie ? Savez-vous qu’elle a appelé la télévision. Ils sont venus hier soir, discrètement.
- J’en étais sûre, tout ce qu’elle veut c’est qu’on parle d’elle. Mais à mon avis, ça n’ira pas plus loin que ses putatifs déboires avec la police américaine lors de son tout aussi putatif voyage aux Etats-Unis.
- Je vous l’accorde, je dirais même qu’elle est passablement mythomane.
- Elle ne pense pas à mal…
- A ce propos, savez-vous comment on reconnaît un mythomane, à une table de paranoïaques ? C’est celui qui se lève, insulte tout le monde, et part sans payer. Ah… »
Un jappement douloureux vint couper son rire. Les deux dames se mirent à courir en se dandinant et à appeler Bison et Rolf qui étaient en train de s’écharper au détour d’un bosquet.
L’une des deux, une petite dame un peu enveloppée, s’arrêta, reprit sa respiration et souffla énergiquement dans un sifflet. Les jappements du barbet se firent alors plus intenses. Rolf, le vieux brisquard, était en train de mettre une rouste au jeune barbet qui avait dû être un peu trop entreprenant…
« Mais arrêtez de souffler là-dedans, vous voyez bien que vous les excitez !
- Le vétérinaire m’a dit que… si Bison devenait méchant… Oh et puis courir… ouf…
- Allons madame Branon, je vous l’avais dit, le tabac. Allez vous asseoir. »
L’autre dame disparut derrière le bosquet, en sortit le molosse malinois par le collier, puis se rendit d’un pas conquérant jusqu’au banc où la petite madame à la mine cramoisie s’était assise.
« Le vôtre est en train de se cacher… Vous n’allez pas bien madame Branon ?
- Moi… courir… vaut mieux pas… le docteur a dit… »
Resté en retrait, le garçon en pantalon gris songeait, dubitatif.
« …à insulter… sans payer… mmm… »
Derrière lui, d’un pas calme, une pipe à la bouche, l’ombre de l’homme de la veille s’allongeait sous le soleil rasant.
« Alors c’est vous qui remplacez tous les autres, et je ne pourrais vous voir qu’ici. Mon thérapeute pense que c’est une évolution lente.
- Vous me voyez toujours. Et vous êtes revenu pour le vérifier. Vous êtes effectivement quelqu’un d’assez malsain. Mais moi, je n’y suis pour rien. Je ne suis pas un de vos fantômes.
- Pourquoi m’avez-vous dit tout ça hier soir ?
- C’est une méthode éprouvée pour faire fuir les gens qui viennent seuls.
- Vous avez quoi contre les gens seuls ?
- Ce sont les criminels les plus violents, et les plus imprévisibles. Ce sont surtout des gens qui ne parlent pas. »
Contrairement à la veille c’est l’homme barbu qui fixait le jeune de ses yeux devenus verts sous la fraîcheur matinale, et c’est le plus jeune qui regardait au loin, vers le banc où la petite dame commençait à étouffer.
« Elle va claquer. Allez voir. »
L’homme à la pipe s’exécuta. C’est lui appela les secours et pratiqua les premiers soins à madame Branon qui lui fut à jamais reconnaissante.

Une brume épaisse s’était avachie dans toute la vallée de la Seine, les grands lampadaires verts du pont de Suresnes perçaient de leurs faisceaux de lumière dorée les feuillages du vieux saule. Le petit étang dormait profondément sous la couverture ouatée du brouillard, bercé par le chant calme de la bise dans les cimes des peupliers trentenaires. Tout était calme, silencieux. L’eau semblait même avoir pris une consistance visqueuse, les vaguelettes semblaient plus lentes, plus rondes. Sur la rive, le long du petit chemin, deux ombres blanchâtres et fugaces couraient l’une après l’autre en fendant l’épaisse fumée humide.
« Je sais que vous êtes là ! Apparaissez !
- Vous allez vous épuiser avant moi. Restez de ce côté-ci du pont. »
Les claquements des pas rapides du pantalon gris s’étouffèrent lourdement dans la nuit froide. Encore dans les feuillages du vieux saule, au pied du petit pont qui enjambait un ruisseau affluent, l’homme barbu s’arrêta.
« Pourquoi vous cachez vous ?
- Je ne me cache pas, je fuis.
- Mais c’est bien vous qui êtes venu me raconter des histoires la première fois.
- Je ne vais pas vous réexpliquer pourquoi, mais sachez que si vous êtes convalescent de troubles psychiatriques graves, nos rapports ne peuvent que vous être nuisibles.
- Je n’ai pas peur de vous. Je suis soigné.
- Vous avez bu, foutez-moi la paix.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis une création ad hoc de votre pathologie psychiatrique.
- Vous mentez !
- Non, j’invente. Mais présentez-vous vous-même.
- J’étais… Non, je suis journaliste…
- …Vous avez fait une dépression nerveuse et vous sortez de l’hôpital. Ca arrive souvent, vous n’êtes pas le premier que je vois…
- Mais je suis le premier qui vous voit.
- Vous êtes complètement saoul et non, vous n’êtes pas la première personne qui me voit.
- Mais je suis le seul à savoir que vous êtes transparent.
- Ne traversez pas le pont ! Vous me prenez pour l’homme invisible ! L’alcool ne vous réussit pas. »
L’homme au col roulé alluma une lampe torche. Sur l’autre rive, la silhouette du jeune homme se dessina en nuance de gris. Le barbu plissa les yeux et remonta la lumière pour distinguer le visage. La tête ne se détourna pas. Les joues, le front et le nez étaient si pâles qu’ils semblaient presque briller comme de l’émail sous l’éclairage amorti par la brume. La bouche et le menton étaient voilés sous le foulard carmin qui dansait dans les petites bourrasques de vent frais. Tel un spectre, le jeune homme restait debout, sur l’autre rive, sans être gêné par le faisceau de lumière de la lampe torche. Ses yeux ne se fermèrent pas, ils scintillaient de petits éclats verts et pourpres. Ils ressemblaient à s’y méprendre à deux petites billes noires et vitreuses remplies d’un mélange d’encres colorées.
Un long frisson de stupeur parcourut, telle une cohorte d’insectes paniqués, le dos de l’homme en col roulé jusqu’à lui engourdir l’échine et à l’étourdir un instant. Il ne croyait pas ce qu’il voyait. Il sentait pourtant une peur profonde, concrète, une peur saine, toute différente de celle de ses hallucinations morbides. Une peur raisonnable et impérieuse. Luttant pour ne pas fuir, il fut pris de vertige. Pourquoi rester ? Pour savoir qui il est ? Ou plutôt ce que c’est ? Si ce n’est pas une hallucination, c’est une apparition. Une apparition de quoi ? Un fantôme ? Qu’est ce que je raconte, c’est une hallucination, évidemment. C’est la maladie qui continue. Pourquoi est-ce que je suis revenu ? Pour le vaincre ? Il faut que je traverse le pont.
« Qui êtes-vous ?
- Je ne suis pas. Je me suis noyé il y a quelques années au fond de cette flaque. Je reste là parce que je m’y sens bien. Je prends beaucoup de plaisir à lire le journal, à écouter les gens parler en se baladant. J’adore les discussions des habitués, je suis, en quelque sorte un poisson dans un bocal. Je regarde et j’écoute, mais je n’existe pas. Il est important que vous vous mettiez ça dans le crâne, et que vous ne traversiez pas ce pont. Arrêtez ! »
L’homme en col roulé avait entamé le pont du tiers. Il commençait à reprendre ses esprits. Charel était catégorique, le traitement était adapté, il était soigné. Cette nouvelle apparition n’était, au plus, qu’un épiphénomène. Il ne semblait même pas l’avoir pris au sérieux et avait fait vaguement allusion à sa consommation d’alcool.
Il était passablement pris de boisson.
Il ralluma la lampe et la braqua directement sur le visage du jeune homme. Une poupée déguisée ? La silhouette, jusqu’alors immobile, se mit à avancer vers le pont d’une démarche étrangement saccadée, les jambes semblant fonctionner indépendamment des hanches et des épaules, la tête et les bras immobiles.
« Retournez sur l’autre rive ! »
« C’est quoi ? Un automate ? » Il éteignit la lampe et rebroussa chemin.
« Très bien, je retourne de mon côté. Je peux vous poser quelques questions ?
- Non. Maintenant que vous êtes calmé, rentrez chez vous et ne revenez plus.
- Très bien, je vais partir. Mais je reviendrai.
- C’est votre psy qui vous l’a conseillé, je parie… »

Confortablement allongée sur le sofa de cuir beige, Alex zappait sur le câble, laissant les chaînes défiler une dernière fois avant de s’endormir.
« …Robert Crawford s’est enfui avec le processeur. Les hommes de Trenton sont à ses trousses.
- Bob n’aurait jamais fait ça !… »
« …Parfois ils viennent la nuit, alors il faut toujours avoir les valises prêtes. Au début j’avais quatre valises, j’en ai donné une à un cousin, la police m’en a volé deux. Maintenant j’ai une valise et je ne sais toujours pas où la poser… »
« …Le Nasdaq prend 0,95 pourcent, notons que l’indice des valeurs technologiques entre dans sa deuxième semaine de croissance. De là à y voir le signe d’une reprise économique outre-atlantique il y a un pas que les places européennes ne font pas… »
« …un très bel après-midi d’ensoleillement sur tout le pourtour méditerranéen, accompagné de températures sensiblement plus basses que ce week-end, mais toujours au-dessus des normales saisonnières. On attend 18 à Montpellier, 19 à Marseille, 17 à Cannes… »
« …Votre honneur, messieurs et mesdames les jurés, vous avez entendu comme moi le témoignage de madame Macfindey. Le vendredi 30 août, entre dix heures et onze heures trente, elle était avec mon client… »
« …Michel sait qu’avec le plan Profigagne, son épargne peut lui rapporter jusqu’à 4,8 %… »
« …selon une étude du cabinet White & Blackfast publiée par le Washigton Post. Les Européens seraient conscients à 73 % de la différence de niveau de vie entre les occidentaux et le tiers-monde, contre 25 % des Américains… »
« …Transfert toujours. Mais cette fois-ci on quitte Manchester pour le Japon où le transfert de Iro Katatsuna a battu le record de l’archipel… »
Les images clignotaient sur son visage impassible. Elle ne regardait plus, elle n’écoutait même pas. Elle éteignit la grande télévision, baissa la lumière, et resta allongée un moment. Qu’est ce qu’il fait ? Il est rentré saoul, débraillé, il s’est enfermé dans le bureau, et depuis une heure, silence.
« Je vais me coucher.
- J’arrive… Euh, non, viens voir. Ca te dit rien Antoine Cadal ?
- Cadal ? Non, je vois pas là.
- Noyé dans l’étang de Longchamp dans la nuit du six juin 1993. Il a été retrouvé par la dame que j’ai pratiquement sauvée hier ! »
Le bureau baignait dans la fumée lourde d’une vielle pipe racornie qui ne quittait jamais la pièce, pas plus que l’odeur de miel et de lavande qu’exhalait le subtil mélange de tabac parfumé. Alex restait appuyée dans l’embrasure de la porte, elle n’aimait pas cette pièce, c’était son antre. Silencieuse un instant elle l’interrogea du regard.
« C’est marrant ! Et t’as passé la soirée à faire ça. Tu t’occupes sainement je vois.
- Sérieusement. J’ai vu, ou plutôt on m’a montré ce type, trois fois en deux jours. Alors tu comprends, si c’est une blague…
- Mon pauvre, l’alcool te réussissait mieux avant ! Bon, je vais me coucher. »

« … les Américains accordent trop de valeur à leur vie. Même en cela ils sont atteints de leur folie des grandeurs et de leur goût immodéré du business. Imaginez-vous dans la peau d’un américain blanc, protestant, républicain, riche, probe et bien portant. Imaginez maintenant la valeur que cet homme accorde à sa vie sachant que chaque matin il consomme plus d’eau d’essence et d’électricité (ma répugnance pour la cuisine américaine m’interdit ici de porter la comparaison sur le plan nutritif) que n’importe quelle famille du tiers-monde (qui est au monde ce que le tiers-état fut au royaume) pendant une semaine. Et bien sachez qu’il n’en accorde aucune, tant qu’il s’agit de défendre les valeurs essentielles de tout homme du monde libre. Mais en l’occurrence, pas d’inquiétude à se faire, il est riche, les gens riches ont trop de valeur pour qu’on les perde au combat. Tant que ça ne tombera pas sous le fusil d’un révolutionnaire, ça tombera sous le sens. Et tant que ça n’ira pas à l’échafaud, ça ira de soi… »
Le garçon à l’écharpe rouge n’arrêtait pas de parler. A ses côtés, un homme d’une trentaine d’années marchait en lisant nerveusement les pages saumon d’un journal qui mériterait d’être entièrement imprimé de cette couleur et sur un papier aussi molletonné que la verve de ceux qui y écrivent. A quelques pas du pont, il s’interrompit tout en continuant à le suivre.
« Oh non, le revoilà… » puis plus fort, au loin, « Ne vous ridiculisez pas à me parler dans le vide ! »
Arrivé au niveau de l’homme barbu il fit demi-tour et lui emboîta le pas.
« Vous avez un portable ? Alors prenez-le, comme ça nous pourrons parler, si c’est ça que vous voulez.
- Pourquoi toute cette mascarade hier soir ?
- Je hantais. C’est une méthode plus appropriée que les litanies pour tenir les noctambules alcoolisés à distances.
- Bon. Très bien. Et vous vous êtes noyé ici il y a dix ans. C’est ça ?
- Oui, c’est ça.
- Vous vous appeliez Antoine Cadal ?
- … Vous vous êtes renseigné sur moi je vois. Ah oui, vous m’avez dit être journaliste… je vois.
- Vous prétendez être un fantôme ?
- Si j’en crois le récit que madame Branon en fit à madame Giselet, je me serais noyé ici, il y a une dizaine d’années, victime d’un bizutage. Pour ma part, je ne prétends rien, ni être fantôme, ni être une création de votre esprit. J’existe, mais je ne suis pas réel, exactement le contraire de vous. Au reste, et si ça peut vous rassurer, vous n’êtes pas le premier qui me voit. Beaucoup de gens me voient sans me remarquer, sans se poser de question. J’ai été assez troublé la première fois qu’on m’a salué. Ca arrive une ou deux fois l’an au plus. Tenez, je sais que ce jogger qui passe là-bas me voit. Alors je me tiens bien. »
Un voile passa sur le regard de l’homme barbu. Il s’arrêta, chercha le jogger du regard et se mit à courir dans sa direction en l’interpellant :
« Monsieur, monsieur !…
- Pardon ?
- Bonjour monsieur, désolé de vous déranger. Puis-je vous poser une question ?
- Comment ?
- Voyez-vous le garçon avec l’écharpe rouge là-bas ?
- Euh, oui. Il me semble.
- Merci monsieur. »
Le jogger repartit de sa petite foulée. Son ombre s’allongea sous le soleil, laissant derrière elle les deux silhouettes, se faisant face, à quelques mètres l’une de l’autre. Une fois l’ombre disparue, le garçon à l’écharpe brisa le silence.
« Les faits éprouvent la raison. J’ai depuis longtemps abandonné d’y comprendre quoi que ce soit.
- Moi non.
- Si vous avez une explication, je suis tout prêt à l’entendre.
- Tout ça n’est qu’un canular. Je ne sais pas qui vous êtes, mais tout ça n’est qu’une manipulation. Je ne sais pas pourquoi ou pour qui vous faites ça, mais vous êtes sacrement dérangé. » Le ton de l’homme montait, il commençait à s’agiter, à chercher une caméra du regard. Il fut interrompu par deux vielles dames qui arrivaient derrière lui.
« Mais ça va pas de parler tout seul comme ça, en criant ?… »

Gatien Noé

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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