January 5, 2009

Le Yéti d’Albi - Mardi. 9h30.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 3:28 am

Apolline respirait régulièrement.
La piqûre du docteur Perret aidant, elle avait fini par trouver le sommeil, sa main gauche serrée dans celle de Donatien et l’autre posée à plat sur son ventre dans un geste instinctif d’apaisement.
Ses yeux clos étaient bordés d’un profond cerne bleuâtre et sa joue tuméfiée disparaissait en partie sous le pansement qui lui couvrait la pommette.
Donatien la trouva belle, même ainsi. Il eut immédiatement honte d’une pensée aussi futile dans un pareil moment.
Mais il ne put s’empêcher d’admirer avec dévotion la naissance de la poitrine d’Apolline dont la chair douce et blanche attirait irrésistiblement son regard. Il s’en voulut encore et tenta de se replonger dans ses réflexions.
En bon fonctionnaire de haut rang, « La Préfectorale » lui ayant façonné le caractère, il s’efforça d’analyser rationnellement et froidement la situation.
Le calme relatif de ce début de matinée n’allait pas durer car il lui faudrait bientôt affronter sa mère et ses inévitables questions. Il mit donc à profit ces précieuses minutes pour se forger une opinion ainsi qu’une attitude adéquate.
Mais ses yeux revenaient souvent vers Apolline dont la présence le troublait et l’empêchait de se concentrer.
Presque inconsciemment, il se pencha sur son front où perlait un peu de sueur. Il y déposa délicatement ses lèvres et en profita pour humer le doux parfum de sa peau.
Apolline poussa un profond soupir et parut de détendre enfin, car sa main droite quitta son ventre et sa bouche s’entrouvrit pour rencontrer celle de Donatien.
Il la prit dans ses bras avec d’infinies précautions et ils demeurèrent ainsi, endormis l’un contre l’autre, longtemps après que Margueritte Armand eût regagné son domicile avec toute la discrétion dont elle était capable.
Elle poussa même le savoir-vivre jusqu’à éviter le couloir desservant « sa propre chambre », mais ne put résister à sa curiosité dévorante ni aux consignes de Léonie.
Sur la pointe des pieds, aux alentours de midi, elle regarda subrepticement par le trou de la serrure et ce qu’elle y vit la conforta dans l’idée qu’elle s’était déjà faite.
Donatien et Apolline dormaient côte à côte, main dans la main.
Il était évident que ces deux oiseaux-là s’aimaient d’amour tendre.
Margueritte s’en retourna vers sa cuisine, puis d’un air décidé, elle décrocha son torchon et sur le coup de midi, l’agita trois fois de haut en bas en se mettant à la fenêtre.
Ce sémaphore domestique lui permettait de communiquer avec Léonie en s’épargnant des allées et venues fastidieuses et peu discrètes.
Ce qui, au regard de la situation, n’apparaissait pas superflu.

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November 3, 2008

Le Yéti d’Albi - Mardi. 8h45.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 9:22 am

Tout en peignant machinalement son épais collier de barbe du bout des doigts, Michel Laurens rêvassait, assis sur le petit banc de pierre qui jouxtait la porte arrière de sa cuisine.
Il s’étira lentement, puis se redressa pour suivre des yeux le vol saccadé d’un couple de mésanges bleues. Leur plumage varié contrastait avec le gris de plomb dont le ciel se chargeait.
Michel Laurens réprima un léger frisson et se résolut à regagner la douce atmosphère de son antre. La chaleur que dégageaient les fourneaux venait ajouter à la sensation de sécurité procurée par les crépitements du feu qu’il entretenait soigneusement depuis le matin.
La cheminée, dans laquelle s’ouvrait la bouche d’un four à pain, occupait tout le pan de mur orienté au nord.
Il commença posément sa préparation, sortant une multitude de plats, bols et ramequins où résidait déjà la base de son œuvre à venir.
Pendant ce temps, Pernilla dirigeait sa mise en place en veillant aux moindres détails. Elle s’attachait à concocter – elle aussi, dans sa spécialité – un ensemble parfait.
Michel avait apprécié la retenue toute nordique de sa chef de rang suite au dimanche passé en compagnie de son ami Féfé. La discrétion dont elle avait su faire preuve concernant l’attitude fort chaleureuse qu’il avait eu à l’égard de Josy, lui avait épargné des explications laborieuses. En retour, il avait pratiquement ignoré, ou feint de ne pas remarquer, la relation très cordiale que Féfé et son employée semblaient avoir noué durant leur promenade forestière.
Par contre, lorsque Pernilla lui avait demandé d’un petit air innocent si sa monumentale commande de fleurs était destinée au restaurant, Michel avait rougi, puis ne trouvant pas ses mots, il s’était littéralement plongé dans ses marmites, fuyant toute discussion et se perdant dans un bredouillis incompréhensible.
Bien qu’il ne la sût pas jalouse et qu’elle n’ait d’ailleurs aucun motif de l’être, il avait reçu cette petite pointe féminine avec agacement.
Il se rassura en pensant que son célibat prolongé l’avait tenu à l’abri de ce genre de frictions. En effet, malgré son physique avenant et sa personnalité attachante, Pernilla n’avait jamais été pour Michel que sa chef de rang. Il s’était toujours refusé à la considérer en tant que femme au sens biblique et attrayant du terme.
Au cours des premiers mois de leur collaboration professionnelle, Pernilla avait apprécié cette retenue, puis s’en était étonnée au fur et à mesure qu’elle apprenait à connaître son patron.
Elle en vint presque à se vexer, lorsque pour finir, mise en confiance par la bonhomie respectueuse du Chef, elle lui suggéra habilement de pousser leur collaboration vers des domaines plus intimes.
Rougissant comme puceau, Michel trouva son salut dans la fuite après s’être emmêlé dans de confuses justifications.
Lui qui savait si bien réussir les mélanges et les unions subtiles dans ses casseroles mit pêle-mêle dans sa réponse des arguments qui n’en étaient pas, des dénégations qui ne s’adressaient à personne ainsi que des amorces de confession qui s’arrêtèrent toutes au stade de l’intention.
Ce fut leur seule fâcherie et Pernilla n’en conçut pas de rancœur. Elle en avait retenu l’essentiel, à savoir le peu d’attrait charnel qu’elle inspirait à son patron.
Ce qu’elle avait pris pour de la timidité et de la délicatesse n’était donc qu’une absence d’intérêt sexué. Elle l’admit, décida de tourner la page et se résolut à éviter le sujet.
Toutefois, la commande de fleurs du Chef lui avait mis la puce à l’oreille et elle n’avait pu s’empêcher de lui en faire la remarque, prenant ainsi un malin plaisir à le mettre dans l’embarras.

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September 1, 2008

Le yéti d’Albi - Mardi. 8h10.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 10:32 pm

Hyppolite venait à peine de mettre en route les ventilateurs, et le vrombissement des moteurs électriques envahissait déjà l’atelier, lorsque le voyant lumineux du téléphone lui arracha un juron. Il garda son casque anti-bruit à cause du vacarme ambiant et rejoignit le bureau où il s’enferma.
C’était Raoul. Hyppolite le titilla d’entrée.
– Ho ! Tu es tombé du lit ou tu peux plus te passer de moi ! Ca va vieille truffe ? Tu l’as bien digéré le champagne de la victoire ? Moi, il m’a fichu un de ces maux de crâne que …
– Ecoute-moi au lieu de déconner, c’est sérieux. Margueritte vient de me joindre. Comment t’expliquer ; c’est la petite, Apolline, elle a des ennuis, des vrais. Hyppolite, il faut qu’on se voie rapidement ! Elle a besoin de nous.
– Qué, besoin de nous ? Qu’est-ce que tu me chantes-là, compère ? Et ta cousine Margueritte, qu’est-ce qu’elle vient faire avec Apolline, c’est quoi ton embroul ?
– Je peux pas au téléphone, pas comme ça … J’arrive, ne bouge pas, je suis là dans dix minutes.
Hyppolite resta perplexe. Il reposa le combiné et, sans remettre ses protections auditives, il retourna dans l’atelier pour couper les machines.
La plume attendrait.
Il alla dans le bureau et commença la préparation d’un café à l’aide de son antique percolateur à l’italienne.
Le liquide fumant était prêt à servir lorsque Papi Raoul fit irruption dans la pièce, l’œil inquiet et la narine reniflante.
– Alors ? Qu’est-ce qui t’arrive Roméo ? ricana Hyppolite.
– Mais tu veux pas arrêter de dire des conneries ? C’est plus fort que toi, même dans les pires moments il faut que tu fasses la bouche … C’est grave je t’ai dit. C’est l’autre fumier de flic, tu sais, celui dont Gonzalve m’avait parlé : Berger ! Tu vois de qui je parle ?
– Aquel saloupaillé ! Si je le vois ? Pardi ! Celui-là c’est le pire. Déjà que je peux pas les voir les perdreaux, alors cette empoutèque, ne m’en parle pas. Il est déjà venu nous casser les bonbons pour des broutilles à l’époque des grèves, quand on avait fait des actions avec les copains de la C.N.T. C’est une vermine ce type. Mais quel rapport avec Apolline ? Elle exerce plus d’après ce que tu m’as raconté, non ?
– C’est pas la question, cette ordure l’a tabassée devant la porte des Faragnan, hier soir, tard. C’est Margueritte qui m’a prévenu à sept heures ce matin. Enfin, prévenu n’est pas exact : elle m’a appelé pour me demander de me renseigner sur ce flic, discrètement, par la bande, mais elle ne savait pas que je fréquentais Apolline, ni même que je la connaissais … Et tu penses bien que j’allais pas m’en vanter. Mais ce que je ne comprends pas bien, c’est pourquoi elle m’a demandé de « les » renseigner, elle et sa copine Léonie Faragnan, sur ce cochon de poulet.
– Le porc et la volaille, ça fait trop pour un seul bonhomme, Raoul ! Ne te fâche pas ! C’est pour te détendre que je dis des couillonnades, tu me connais… Sérieusement, j’y comprends pas grand chose à ton histoire. Assieds-toi, bois un jus et reprends-moi tout ça depuis le début. On va faire comme les bèdis ! Allez, tu vas me raconter ce que tu sais, on va réfléchir et après on agira. T’en fais pas Raoul, on en a vu d’autres, non ?
Papi Raoul acquiesça sans conviction mais s’appliqua néanmoins à détailler les évènements de la nuit passée dans l’ordre et sans rien omettre. Ce fut difficile, mais cela eut pour effet de le calmer, en dépit de sa vive inquiétude et des trois cafés qu’il avala presque coup sur coup. Au fur et à mesure qu’il avançait dans son récit, il eut le sentiment d’y voir un peu plus clair, ce qui ne le rassura pas, bien au contraire.
Ils allaient devoir se serrer les coudes une fois de plus, comme ils l’avaient toujours fait depuis l’époque des cours de récréation et, plus tard, au combat.
Mais cela, c’était une autre histoire.

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March 3, 2008

Le yéti d’Albi - Mardi. 5h50.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 11:14 pm

_ Vous disiez quelque chose, ma chère ?
_ Non ! Je disais juste qu’il s’agissait tout de même de ma propre chambre.
_ Allons Margueritte, le moment est mal choisi pour affirmer votre instinct de propriété ! Le Docteur nous a demandé de sortir afin de pouvoir examiner Mademoiselle … Supporteriez-vous que j’assistasse à vos rendez-vous médicaux dans leur intégralité ? Soyez simplement patiente, voilà tout.
La présence de Donatien mit tacitement fin à l’échange pincé des deux vieilles dames. Sa mère le dévisagea sans trop d’insistance, puis s’adressa tout naturellement à Margueritte, comme si la situation qu’ils affrontaient était parfaitement ordinaire.
_ Ce coquin de carabin
A beau être républicain
Il est pourtant parmi les médicastres
Le plus fiable jusques à Castres ! chantonna-t-elle.
En réalité, elle ne trompa personne. Le docteur Perret ne s’était d’ailleurs pas privé d’exprimer son étonnement quant à la présence de Madame de Lasprades au chevet d’une jeune femme violentée à pareille heure.
Donatien mit un terme à ses débordements poétiques.
_ Maman, comme vous en faisiez très justement la remarque à cette chère Margueritte, si l’heure est mal choisie pour la curiosité, elle ne se prête pas non plus aux rimes faciles. Puis-je vous rappeler d’autre part, que mon grand-père, puis mon père et enfin moi-même sommes depuis presque un siècle au service de cette république que vous raillez tant. Enfin, n’oubliez pas que la discrétion du Docteur n’est pas la moindre de ses qualités. Vous en savez là-dessus au moins autant que moi …
Un silence durable s’installa dans le salon-boudoir de Madame Armand.
De la chambre voisine, quelques mots leur parvenaient, assourdis par l’épaisse porte capitonnée de satin.
Le claquement caractéristique que la sacoche du médecin produisait en se refermant leur signala la fin de l’examen.
Ils se levèrent dans un ensemble aussi parfait qu’involontaire, ce qui les gêna quelque peu tous les trois et c’est dans cette position que le docteur les trouva en ouvrant la porte de la chambre.
Il fit signe à Donatien de venir, s’effaça pour lui laisser le passage et referma aussitôt derrière lui.
Léonie se redressa de toute sa taille, affichant une petite moue pincée que Margueritte s’empressa d’imiter tout d’abord par solidarité, puis, elle réalisa que le médecin venait de lui interdire pour la seconde fois l’accès à sa propre chambre pour n’y accepter que Donatien. Elle se renfrogna, croisa ses bras sur son ventre et pointa sonnez vers le plafond, l’œil fixe et la paupière plissée.
Les deux amies restèrent figées dans leur pose réprobatrice et gardèrent un silence guindé dont le but inavoué était de saisir des bribes de ce qui se disait dans la chambre interdite.
Elles s’efforcèrent de rester dignes lorsque le docteur les rejoignit après quelques minutes interminables. Ce dernier poussa un peu plus loin son effronterie en ne leur adressant pas un traître mot.
Exaspérée par ce mutisme délibéré, Léonie changea radicalement d’attitude et se fit tout à coup souriante et un brin enjôleuse. Elle pensait ainsi mettre à profit le souvenir lointain des attentions que le médecin avait eu pour elle dans sa jeunesse.
Ce fut peine perdue.
Paul Perret lui retourna un sourire charmeur et passablement teinté d’ironie, à son goût du moins.
Il rouvrit sa sacoche déformée par le temps et l’usage, en retira son ordonnancier et s’installant paisiblement face à elles, il se munit de son stylo plume et rédigea sa prescription en les regardant de temps à autres, avec ce même petit air de défi.
Profondément vexée par son échec, Léonie se désintéressa définitivement du docteur et se plongea dans la lecture d’un magazine de mode qui traînait là. Elle sursauta pourtant lorsqu’il prit congé :
_ Pour la visite rien ne presse, nous verrons cela une autre fois … Bien le bonjour Mesdames, puisqu’il est déjà fort tard. Toujours à votre disposition …
Paul Perret quitta la pièce sans plus attendre, après une ultime et symbolique inclination en direction des deux femmes.
Margueritte tressaillit lorsque la porte d’entrée claqua. Ce bruit eut pour effet de tirer Léonie de la torpeur qu’elle affectait.
Elle se lança dans une diatribe aux accents sifflants et sa voix partit très vite dans les aigus :
_ Roturier, athée, soupçonnable d’anarchisme s’il se trouve, et pour couronner le tout, le voilà devenu un mufle parfait. Ce fils d’un pousseur de clystère ! Pour qui se prend-il ? Nous faire cet affront ! Chez vous Margueritte, chez vous !
Celle-ci s’apprêtait à surenchérir lorsque Donatien ouvrit brusquement la porte, leur intima l’ordre de faire silence et fixant sa mère en particulier, il lui suggéra dans la foulée de regagner ses pénates et d’offrir par la même occasion un petit déjeuner réparateur à Margueritte qui semblait en avoir bien besoin.
La porte se referma aussitôt, sans leur laisser la possibilité d’objecter quoique ce soit .
Comme hébétées par l’outrage, elles se levèrent mécaniquement et obéirent sans un mot à la « suggestion » de Donatien.
Margueritte maugréa tout de même lorsqu’elle franchit le seuil de son appartement. Les émotions accumulées au cours des deux dernières heures l’avaient complètement chamboulée. Un peu trop sans doute, car repensant au comportement du médecin, elle lâcha une phrase aussi superflue que risquée :
_ Mufle parfait, mufle parfait, cela n’a pas toujours été le cas si mes souvenirs sont bons.
Cette allusion aux relations discrètes que Léonie avait entretenues, voici vingt années, avec Paul Perret fut la flèche du Parthe.
Si peu habituée à de tels actes de rébellion de la part de Margueritte, Madame Faragnan se drapa dans sa dignité et fit la sourde oreille aux insupportables provocations de son amie.
Clémente, elle décida de mettre ce débordement sur le compte de la fragilité de caractère de Margueritte et sur son absence de jugeote. Elle se jura pourtant de lui rendre un jour ce coup de Trafalgar. Œil pour œil.
C’était oublier un peu vite le rôle capital joué par Madame Armand dont la courageuse apparition avait mis en fuite l’ignoble agresseur d’Apolline. C’était elle qui l’avait secourue la première, donnant simultanément l’alarme à toute la maisonnée des Lasprades. Enfin, c’était encore elle qui s’était chargée de prévenir le docteur Perret plutôt que les services de secours, car elle avait pu identifier sans une hésitation le faciès grimaçant de l’inspecteur Berger pendant que ce dernier vitupérait et violentait « cette pauvre petite ».
Elle s’en ouvrit à Léonie au cours d’un petit déjeuner surréaliste, où le café fut accompagné de ce qui leur tomba sous la main, sans distinction de goût.
Les deux vieilles dames refirent ensemble la chronologie des évènements récents et envisagèrent avec gravité les conséquences possibles.
Il en ressortit qu’un grand danger menaçait Donatien, ne serait-ce que par ses liens avec cette jeune femme. Il importait donc qu’ils aient une conversation franche afin de parer en famille aux risques de scandale et de manipulation que cette situation pouvait engendrer.
Elles réfléchirent de concert à la meilleure manière d’aborder la question sans froisser un Donatien que l’amour avait rendu vindicatif et méconnaissable.
Décision fut prise de contacter sur-le-champ Raoul Ponsolles, le cousin germain de feu Monsieur Armand, dont les connaissances en tous genres leur apporteraient peut-être des éclaircissements sur les manigances de l’inspecteur psychopathe.
_ Encore un fameux produit de la grandiose République celui-là !
Telle fut l’acide conclusion de Léonie

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January 7, 2008

Le yéti d’Albi - Mardi. 4h00.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 12:53 pm

La radio grésillait, soufflait et craquait même parfois comme le font les vieux meubles. Cela avait l’avantage de le maintenir éveillé dans sa voiture de service et pouvait aussi se révéler intéressant lorsque certaines communications étaient audibles.
Ce fut le cas pour cet appel d’urgence que le standard mit un moment à basculer sur le bon poste de garde, à savoir celui de la caserne des pompiers.
Au milieu des errements radio-téléphoniques de l’employé de veille, une adresse vint capter l’attention de l’inspecteur Berger : le Café des Berges.
Parlant tout seul entre ses mâchoires serrées, le flic monta le volume de son récepteur et démarra sans attendre, négligeant une fois de plus les consignes de son chef qui lui enjoignaient de ne pas bouger de son emplacement jusqu’à la relève de six heures.
Berger s’en moquait éperdument. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois qu’il désobéirait à Matherond pendant ses planques. Il avait bien mieux à faire, estimait-il, donnant ainsi la priorité à ses propres affaires et intérêts.
Il se trouvait assez loin du centre, car le commissaire semblait trouver un malin plaisir à l’envoyer sur des surveillances de seconde zone dans les cités ouvrières ou les quartiers déshérités et ne lui adjoignait plus personne dans ses missions, aucun de ses collègues ne souhaitant travailler avec lui en binôme.
Berger s’accommodait fort bien de cet isolement professionnel mais il n’appréciait pas les tâches qui lui étaient attribuées : des planques minables sur les petits dealers des cités, des vols à la gomme ou des trafics de pacotilles.
Pendant ce temps, d’autres se gobergeaient avec du terrorisme d’opérette et faisaient galoper leur avancement en toute injustice.
Il parvint en face du Café des Berges peu de temps avant le VSAB des pompiers.
Sans bouger de son véhicule, il assista au départ du docteur Perret puis à l’évacuation du blessé qu’il ne put reconnaître tant celui-ci était engoncé dans le matelas coquille que les secouristes embarquaient avec précaution.
Il hésitait encore à quitter sa voiture pour aller fouiner aux abords du bar lorsqu’il vit sortir le patron en compagnie de la seconde prostituée qu’il avait interrogée pendant la nuit de la Saint Sylvestre.
_ Tiens, tiens … fit-il en se recalant dans son siège. Il s’y tassa instinctivement et rentra la tête dans les épaules pour disparaître derrière son volant car le couple se dirigeait vers lui.
Il les laissa démarrer et les suivit en se tenant à distance respectueuse jusqu’au petit hôtel particulier où Féfé déposa Josy sans s’arrêter plus de dix secondes.
Quand il eut la certitude que le cafetier était à son tour rentré se coucher, l’inspecteur prit tranquillement la direction de l’hôpital afin d’y glaner quelques informations au sujet du blessé qui venait d’y être admis.
Un petit sourire satisfait s’afficha sur son visage lorsqu’il consulta sa montre ; il aurait largement le temps de regagner sa planque officielle avant l’arrivée de la relève. En attendant, pour parer au grain, il serait à l’écoute de sa radio.
La tournure prise par les évènements commençait à lui plaire.
Il y avait détecté la subtile odeur du profit, et même si cette impression restait approximative, elle le motivait déjà ; malgré le froid, la fatigue et le ciel de plomb qui annonçait encore une journée sinistre.
En quittant le service d’admission de l’hôpital général un quart d’heure plus tard, Berger était presque euphorique. Logiquement, cela ne serait réjouissant pour personne d’autre que lui.
Il regagna son poste et attendit patiemment l’équipe chargée de le remplacer.
Il souhaita une bonne journée à ses collègues et les salua de la main.
Ces derniers, peu habitués à ce genre d’amabilités, échangèrent un regard aussi surpris qu’incrédule.

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December 3, 2007

Le Yéti d’Albi - Mardi. 3h00.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 12:52 am

Restés seuls avec le problème Gonzalve, Féfé et Josy convinrent d’une version des évènements qui pût paraître plausible au médecin lorsqu’il poserait des questions.
Josy releva qu’avec un peu de chance, la réputation d’ivrogne de Gonzalve et l’absence de témoin direct de « l’accident »   contribueraient à accréditer leur version.
L’offre implicite de faux témoignage et la détermination affichée par son amie touchèrent Féfé et lui redonnèrent le courage indispensable pour affronter la suite de la nuit.
Ils attendirent l’arrivée du docteur Perret aux côtés du blessé, tentant de le réconforter de leur mieux. Mais l’évanouissement prolongé de Gonzalve ainsi que la position angulaire de ses jambes par rapport à son bassin ne les rassurèrent pas sur son état, bien au contraire.
Ils échangèrent un regard dénué d’optimisme et se resservirent une tournée de liqueur verte afin de rendre l’attente plus supportable.
Le docteur, comme à son habitude, déboula sans préambule et mit moins de deux minutes pour leur annoncer son diagnostic : Paralysie partielle probable des membres inférieurs, accompagnée d’éventuelles lésions cérébrales nécessitant un transfert immédiat à l’hôpital.
Tout en composant le numéro de téléphone d’un ambulancier de garde, le docteur Perret ne quittait pas Féfé du regard.
En guise de réponse, Féfé offrit un verre de liqueur maison au médecin qui s’empressa de l’accepter. Il vida le verre à petits traits et alors seulement, après s’être soigneusement essuyé les commissures des lèvres à l’aide de son mouchoir brodé, le docteur Perret s’intéressa aux circonstances de l’accident.
De petite taille, l’œil vif et les membres secs, le médecin n’avait pas pour habitude de perdre son temps. Il allait à l’essentiel, pesait, jaugeait, puis édictait un jugement en économisant ses mots.
_ Je suppose que cet assoiffé a voulu descendre s’abreuver directement à la source … Ce n’est pas bien prudent de votre part, Monsieur Cavagnac. S’agissant d’un énergumène comme Gonzalve, il est même surprenant que vous le laissiez se servir lui-même. Enfin, ce que j’en dis … Cela ne me regarde pas mais je crains que vous n’ayez à vous justifier, si par hasard, la famille venait à porter plainte. Bref, je ne veux pas vous embêter mais il me semble que vous devriez vous y préparer.
Il n’attendait visiblement aucune réponse et ne fut donc pas déçu par le mutisme de Féfé.
Josy préféra rester aux abords de la trappe, d’où elle surveillait l’évolution de l’état du blessé. Ce dernier geignait toujours par intermittence sans qu’aucun mouvement ne vînt indiquer une reprise de conscience.
Les toutes premières lueurs de l’aube pointaient déjà dans l’horizon lorsqu’un véhicule d’urgence des pompiers s’immobilisa devant le Café des Berges.
Féfé interrogea le médecin du regard. N’avait-il pas contacté un ambulancier ?
Josy marmonna entre ses dents :
_ Pour ce qui est de la publicité, là, on va être servi.
Alors que le médecin capitaine entrait dans le bar, suivi de deux de ses hommes encombrés par le matelas coquille, le téléphone portable antique du docteur Perret se mit à couiner bruyamment.
Il s’écarta de quelques mètres, tout en désignant la direction de la cave aux pompiers.
Pendant que les secouristes se mettaient à l’ouvrage, le docteur rangea son matériel dans sa grosse sacoche de cuir noir héritée de son père, le respecté vétérinaire Gustave Perret.
Il venait de couper la communication et un masque soucieux s’était posé sur son visage ordinairement avenant.
_ Décidément, c’est ma nuit ! Je file, on m’attend pour une autre urgence. A bientôt monsieur Cavagnac, madame …
Il salua Josy d’une brève inclination du chef, puis se dirigea aussitôt vers la trappe où les pompiers, lancés dans une manœuvre délicate, s’efforçaient d’évacuer le blessé sans trop le secouer. La tâche était difficile et le capitaine ne releva pas la tête lorsque le docteur lui annonça son départ immédiat pour raison professionnelle.
Josy et Féfé, secoués par toutes ces émotions accumulées, se resservirent machinalement un verre de liqueur, puis, vu l’heure matinale, le patron lança une tournée de cafés. Il en proposa aux pompiers, d’abord un peu décontenancés par cette décontraction apparente ; mais ils acceptèrent finalement tous.

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November 5, 2007

Le yéti d’Albi - Mardi. 2h10.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 2:17 am

Fidèle à son sens pratique, Josy avait opté pour des mocassins légers, délaissant pour une fois ses chaussures à talons hauts.
Ce détail inhabituel rendait sa démarche particulièrement rapide et sautillante.
Josy se dandinait presque mais n’en avait cure.
Elle était au bord de l’essoufflement lorsqu’elle parvint en vue du Café des Berges et un vieux réflexe l’amena à vérifier son aspect dans le reflet de la vitrine toute proche. Bien que les circonstances lui aient semblé graves, elle ne souhaitait pas apparaître dans le bar le teint cramoisi ou la chevelure en bataille. Malgré toute la hâte dont elle avait fait preuve pour répondre à l’appel de Féfé, Josy ne perdait ni ses repères, ni son sang froid. Pourtant, le ton sépulcral du patron ainsi que son laconisme l’avait inquiétée au plus haut point.
Pendant les quelques minutes qui lui étaient nécessaires pour rallier le café, elle avait évité de laisser vagabonder son imagination car elle refusait de s’attendre au pire.
Se jugeant suffisamment présentable, elle entra dans l’établissement désert.
Toutes les lumières étaient éteintes et la salle plongée dans l’obscurité l’intimida. Elle lança d’une voix mal assurée et presque chevrotante :
_ Féfé ? Tu es là ?
Il n’y eut pas de réponse.
Au bout d’une poignée de secondes, elle allait réitérer sa question en y mettant un peu plus de fermeté lorsqu’un bruit vint de la cave sous-salle.
Un léger rai de lumière filtrait par les bords disjoints de la trappe en bois.
Josy s’en approcha et tapa dessus de son talon plat. Elle regretta le claquement sonore que ses escarpins coutumiers auraient produit à la place de ses mocassins.
Contrainte de donner de la voix, elle renouvela son appel mais en criant carrément :
_ Féfé ? Où es-tu ?
Son timbre, poussé en amplitude, se perdit dans les aigus.
Enfin, Féfé lui répondit. Sa voix provenait de dessous la trappe et bientôt, cette dernière s’entrouvrit, laissant deviner le nez puis le visage entier du patron.
Il soufflait comme un bœuf et peinait à s’extraire de son sous-sol.
_ Aide-moi Josy, j’en peux plus … Qu’elle est lourde cette trappe !
Josy ne discuta pas et soulagea du mieux qu’elle le pût la pression exercée par le pesant panneau de chêne sur les épaules de son ami.
Quand il émergea enfin, elle ne put retenir un cri aigu en voyant son visage et ses mains maculées de sang.
_ Mais qu’est-ce que tu as fait ?
Elle reculait, l’air horrifié, prête à prendre la fuite tant la vue du sang la terrifiait.
La mine fatiguée, Féfé la calma :
_ Arrête-toi de crier, tu veux… C’est pas moi Landru ! Je vais t’expliquer, j’ai tué personne. Enfin, pas vraiment…
Le cafetier ne réalisa pas l’ambiguïté de sa phrase.
Josy changea alors de centre d’intérêt et en profita pour regarder au bas de l’escalier qui desservait la cave. La veilleuse était restée allumée, lui révélant, sous un angle dramatique, la présence de Gonzalve au pied des marches. Il semblait mort.
Josy ne put retenir un second cri perçant.
Exaspéré, Féfé lui intima l’ordre de se taire.
Elle obéit, mais pour son malheur, elle se tourna vers le comptoir dans l’intention d’y attraper un grand verre d’eau.
Ce qu’elle vit déclencha son troisième et dernier cri strident de la soirée.
Antonio, la tête également couverte de sang encore frais, reposait de tout son long sur le praticable.
La respiration coupée, Josy s’affaissa littéralement contre le zinc en suppliant Féfé de la soutenir. Il la fit s’asseoir et lui servit un verre de sa liqueur de verveine qu’elle engloutit cul sec.
Après une grande inspiration elle le questionna :
_ C’est toi qui as fait tout ça ?
Féfé leva les yeux au ciel. Ses avants bras musculeux s’élevèrent eux aussi dans un geste de désespoir.
_ Mais comment tu peux dire des choses pareilles ? Tu me connais, non ?
C’est cette andouille de Gonzalve qui a tout provoqué ; il s’est fait mal tout seul ce con.
_ Et Antonio ? Demanda Josy.
_ Oh ! Lui, heureusement qu’il a l’habitude des châtaignes, parce qu’avec le coup de carafe que l’autre ensuqué lui a mis sur le cap, j’en connais beaucoup qui respireraient plus.
_ Et il respire ? L’interrogea Josy.
_ Oui, d’ailleurs, tiens, il revient à lui.
Effectivement, dans une succession de borborygmes sourds, l’inaltérable rugbyman émergeait de son inconscience. Féfé parut soulagé et retourna s’occuper de son beau-frère passablement commotionné.
_ Et tu as prévenu qui d’autre que moi ? Demanda Josy d’une petite voix craintive.
Féfé lui répondit sans se retourner, trop absorbé par les soins qu’il tentait de prodiguer au blessé.
_ Ne t’inquiète pas, j’ai appelé ma sœur Juliette, elle ne va pas tarder à arriver.
Puis il lui raconta, sans se répandre en détails, l’enchaînement catastrophique des évènements qui avaient émaillé la soirée.
Dehors, la nuit était d’un noir d’encre. Le froid, qui devenait chaque jour un peu plus vif, les fit frissonner presque en même temps.
_ Et Gonzalve, il est mort ?
_ Mort, non ! Mais sacrément amoché, ça oui. Il ne s’est pas raté le pauvre. Il faut dire que ce soir, il avait vraiment mis le quiche. Ca lui a pas réussi …
Pendant ce temps, Josy réfléchissait.
«  Pas les flics », fut sa première pensée mais elle ne la formula pas. Elle aurait eu l’impression d’achever son ami en évoquant la force publique.
_ Où est Antonio ?
La voix sonore de Juliette les fit sursauter. Ils ne l’avaient pas entendu arriver et durent prendre toutes les précautions imaginables pour que Juliette ne défaille pas au vu de l’état de son mari.
Antonio, aidé par Féfé, revenait à lui par paliers, processus qui fut grandement accéléré par la présence de sa femme.
Après l’avoir réconforté dans ses bras affectueux, Juliette se ressaisit et se dirigea sans un mot vers la réserve dont elle revint munie d’une trousse de secours.
Elle commença par nettoyer le pourtour de la plaie à grande eau, redonnant ainsi au visage de son homme un aspect rassurant.
Une fois le pansement terminé, elle se tourna vers son frère et lui demanda ce qu’il comptait faire de Gonzalve.
Ce dernier gisait toujours immobile en bas des marches, laissant juste échapper de temps à autre, un gémissement plaintif.
_ On peut pas le laisser comme çà ! trancha Josy. Je vais rester là avec toi. Juliette n’a qu’à rentrer avec Antonio le plus discrètement possible.
En attendant, je vais prévenir le docteur Perret, ça vaut mieux que les urgences. Enfin, pour l’instant …
Un silence accueillit sa proposition. Ils pesaient tous les conséquences probables d’une intervention extérieure. La solution du docteur Perret leur apparut finalement comme un moindre mal, car ils approuvèrent unanimement Josy.
Aidée de son frère, Juliette embarqua un Antonio vacillant dans son fourgon et démarra sans perdre un instant.

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October 1, 2007

Le yéti d’Albi - Mardi. 1h20.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 9:57 am

La sonnerie du téléphone l’interrompit dans ses essayages et la contraignit à sautiller dans tous les sens pour se débarrasser d’une jupe décidément trop moulante avant d’atteindre le combiné.
La voix de Féfé résonna de façon lugubre dans le pavillon du répondeur :
_ Josy, c’est moi Féfé. Il faut qu’on se voie. Viens vite, c’est grave !
Le déclic qui coupa la communication ne lui laissa pas le loisir de répondre. Ne sachant plus que faire, elle lança la jupe maudite sur le fauteuil voisin et se sentit presque irritée par cette douche froide téléphonique.
Fidèle à son caractère, elle se ressaisit promptement et commença par ranger les vêtements qui jonchaient la moquette de sa chambre.
Pendant ce temps, elle pourrait retrouver son calme, mettre de l’ordre dans ses idées et éventuellement, retrouver un peu de sa bonne humeur initiale.
Féfé ne serait que mieux soutenu pour faire face à un problème « grave » dont elle ignorait présentement tout.

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September 3, 2007

Le yéti d’Albi - Lundi. 23h45.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 12:53 pm

Apolline eut la vague intuition d’une présence toute proche mais il était déjà trop tard.
La gifle, extrêmement violente, lui atteignit la joue sans qu’elle la vît arriver. Dans le vacarme qu’elle déclencha à l’intérieur de son crâne, Apolline perçut le mot « morue », puis elle s’affaissa presque contre le pilier d’entrée, se retenant par réflexe à l’interphone qui s’y trouvait.
Elle luttait pour ne pas sombrer lorsqu’un coup sec lui écrasa le ventre, lui coupant brusquement le souffle et l’obligeant à se plier en deux vers son agresseur.
Ce dernier la rattrapa par les cheveux et la força à relever son visage.
Apolline cherchait désespérément à retrouver son souffle et ne vit donc ses traits qu’à travers un brouillard parsemé de petits points blancs.
La douleur était intolérable. Elle sentit les larmes ruisseler sur ses joues, brouillant un peu plus l’image déjà trouble de l’inspecteur Berger.
L’incompréhension teintée de peur qu’il lut dans les yeux de la jeune femme lui arracha un ricanement de satisfaction.
_ Je t’avais dit que je supportais pas la morue ! Tu as eu tort de ne pas m’écouter, pouffiasse ! Mais maintenant, tu m’entends mieux, non ? Avec vous les putes, c’est toujours pareil, vous ne comprenez que les coups. Je ne me trompe pas, hein ? Répond !
Pendant qu’il débitait ses insanités, le policier ne l’avait pas lâchée. Bien au contraire, il la contraignit à garder son visage au même niveau que la braguette de son pantalon.
Poursuivant ses efforts pour revenir à elle, Apolline commençait à saisir la gravité de la situation. Pourtant, toute réaction lui était encore impossible. Elle se sentait trop mal. La douleur ne faisait qu’augmenter, lui déchirant le bas-ventre, résonnant avec une amplitude insupportable dans ses tempes.
Un peu de liquide chaud et collant s’était mêlé à ses larmes, sans en avoir le goût salé. Elle réalisa qu’elle saignait en même temps qu’un filet d’air envahissait enfin ses poumons.
Le bout de son nez écrasé contre la fermeture éclair du jean crasseux de l’inspecteur acheva de l’aider à reprendre ses esprits.
En bon professionnel, le flic ne lui en laissa pas le temps et lui administra une seconde gifle, moins forte cette fois, et lui dit :
_ Celle-là, c’est pour que tu te souviennes de mon pied, salope ! Il me fait encore mal.
Soucieux d’appuyer ses propos par des gestes, Berger conclut par un coup de pied qui atteignit Apolline à la cuisse et lui arracha un gémissement aigu.
_ Et maintenant, ma petite pute en histoire de l’art ? Tu fais moins la fière … Tu veux qu’on le réveille ton protecteur de sous-préfecture ? Hein ?
Grisé par son omnipotence passagère, rendu hargneux par sa fin de semaine laborieuse et humiliante, le policier se délectait trop de la situation pour ne pas en profiter pleinement.
Du moins était-ce son intention.
Le rectangle de lumière qui se dessina à cet instant sur le trottoir provenait d’une fenêtre de la maison d’en face. Une silhouette en contre-jour s’y détacha avec une insistance qui incita le policier à lâcher sa victime pour se retirer, comme à regret, vers la partie sombre de la rue où une portière claqua.
Le bruit du véhicule qui s’éloignait motiva Apolline pour tenter de se relever. Mais la souffrance qui la terrassait était bien trop intolérable pour qu’elle y parvint.
La voix familière de Margueritte Armand vint lui redonner un peu de courage mais pas sa lucidité.
Sentant que des bras protecteurs l’entouraient, elle se laissa enfin glisser dans l’inconscience, échappant ainsi à la sensation d’écrasement qui la submergeait.

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August 6, 2007

Le yéti d’Albi - Lundi. 23h30.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 10:41 am

Selon sa propre expression, Gonzalve avait déjà fortement chargé la mule avant son arrivée tonitruante dans le Café des Berges.
Soutenu dans son effort éthylique par le pire de ses compagnons de beuverie, il faillit dans un premier temps dégonder la porte de l’établissement, puis tanguant dangereusement jusqu’au comptoir, il s’y raccrocha in extremis en beuglant de façon inintelligible.
Son comparse avait conservé une diction relativement correcte et la mit à profit pour réclamer une bouteille de pastis et deux verres à momie.
Antonio et Féfé échangèrent un regard lourd de sous-entendus. La suite de la soirée s’annonçait plutôt mal. Elle risquait même de devenir brûlante tant les humeurs de Gonzalve pouvaient se révéler génératrices de désastres.
Comme à son habitude, le patron voulut désamorcer gentiment le climat d’agressivité qu’il sentait poindre derrière l’attitude des deux ivrognes.
Mais c’était peine perdue, car les hostilités commençaient déjà :
_ Alors Pâtron, le beauf a fait son rapport ! On fout les bons clients à la porte un peu trop souvent ici ! Nom de Dieu !
Le tout fut éructé par un Gonzalve à l’élocution pâteuse mais suffisamment vociférante pour être ouïe de tous.
Antonio, passablement échaudé par les incidents de l’avant-veille, ne semblait pas disposé à garder toute la maîtrise de ses émotions. Féfé s’en rendit immédiatement compte et le pria à l’oreille de bien vouloir l’attendre dans la réserve.
Antonio n’insista pas et battit en retraite vers l’arrière-salle. Il connaissait ses propres faiblesses et faisait confiance à son beau-frère pour en juguler les excès.
Par bonheur, il y avait très peu de monde dans le café ce soir-là.
Féfé voulut naïvement prouver sa bonne volonté. Il offrit sa tournée aux deux poivrots, espérant secrètement qu’ils en oublieraient leur commande initiale.
Ce fut peine perdue. Gonzalve fit étalage de sa richesse à même le zinc et réitéra sa demande avec obstination.
Toujours optimiste, le patron répondit en concrétisant son offre : il servit les deux pastis et les déclara offerts par la maison.
Pensant avoir réglé momentanément le problème, Féfé se dirigea à son tour vers la réserve pour y retrouver Antonio et convenir d’une attitude commune en cas de dérapage gonzalvesque.
Il n’en eut pas le temps.
L’insulte, car c’en était une, le cueillit au détour du comptoir.
_ Dis, c’est pas parce que tu joues les maquereaux du dimanche que tu vas pas nous servir ce qu’on t’a commandé, Môssieur Féfé !
Gonzalve enchaîna par une de ses pantalonnades usuelles au cours de laquelle il prétendit interpréter une vieille chanson d’avant-guerre dont le refrain commençait par : « Prosper, youp la boum ». Il remplaça ce prénom désuet par celui de Féfé.
Gonzalve n’avait pas vu arriver Antonio. Lancé comme à l’entraînement, tête légèrement baissée et l’épaule vers l’avant, Antonio chargeait.
Féfé ne réagit pas ; tout se passa trop vite.
Se saisissant de l’ivrogne à bras le corps, le seconde-ligne le fit décoller du sol d’un bon mètre en lui intimant l’ordre de se taire.
Perdant toute contenance, le second poivrot s’enfuit vers la sortie sans demander son reste.
Pendant ce temps, Gonzalve avait retrouvé un peu de ses esprits et tentait de se libérer de l’étreinte du rugbyman en gesticulant comme un possédé. Il hurlait, menaçait, tempêtait contre les deux beaux-frères mais ne parvenait toujours pas à se dégager. Il eut alors un geste fatidique.
Lançant son bras au hasard le long du comptoir, il sentit sa main buter contre la poignée d’une carafe à eau. Cette dernière était malheureusement pleine, ce qui endommagea profondément le cuir chevelu d’Antonio lorsque Gonzalve réussit à la lui fracasser sur le crâne.
Féfé vit rouge. Il ne se contrôla plus.
Ils étaient seuls à présent dans le bar, et la vue de son beau-frère étendu à terre, la tête ensanglantée, le conduisit à commettre l’irréparable.
Oubliant malencontreusement le peu de distance qui les séparait de la trappe de la cave restée béante, Féfé se jeta sur Gonzalve avec la ferme intention de l’assommer.
Dans un éclair de lucidité, le poivrot se jeta de côté, évitant le poing massif du patron mais il perdit par la même occasion le peu de sens de l’équilibre dont il jouissait encore.
Féfé eut un ultime réflexe charitable. Il tenta désespérément de saisir le col de veste de Gonzalve lorsque celui-ci passa à sa portée, le corps littéralement plié en deux, totalement déstabilisé par sa manœuvre d’esquive. Poursuivant irrésistiblement leur trajectoire, ses jambes lancées dans un jerk désordonné, finirent par rencontrer le vide causé par l’absence de la trappe.
Gonzalve voulut crier mais il bascula la bouche grande ouverte, sans émettre un son, si ce n’est celui que produisit sa chute et son immobilisation finale parmi les fûts vides.

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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