(ne peut être vendu séparément)
Par Yann Bernal
Pièce de théâtréalité créée à l’occasion du Prix Lycanthrope 2006, premier du nom, dont le Jury s’est réuni à midi et demi le 3 décembre 2005 au pied de la Butte Bergeyre, Paris XIXe, sous l’égide de Charlotte.
Auteurs-personnages
Par ordre d’apparition : en qualité de jurés : Perrine (présidente), Priscille, Odette, François, Robert, Myriam ; grande ordonnatrice : Charlotte ; président du Prix Nocturne pendant : Benoît.
Et, par ordre de non apparition : Fabienne et Eugénie.
Dans le public : Edouard, Marina, MC et Yann.
Excusé : Pit.
Antre des Chaufourniers. Le Jury est presque au complet. Seules Fabienne et Eugénie restent invisibles, malgré les efforts de Charlotte pour les rameuter. Les membres pour la plupart ne se connaissaient pas, et restent tapis dans une certaine réserve. Sous un soleil de midi grisé par la nuit de 2005, les jurés se jaugent.
La conjuration lycanthropique peut commencer. Perrine, la présidente du Jury, propose aux membres d’expliquer en une minute trente par livre pourquoi ils retiennent deux, trois, quatre livres sur les sept en lice (La nuit du Minotaure de Marc Agapit, 1965, Trois récits de Jean-Pierre Attal, 1965, Harengs frits au sang de Jean Duperray, 1954, La marraine de sel de Maurice Fourré, 1955, Neige d’Anna Kavan, 1967, La cité des asphyxiés de Régis Messac, 1939, Gog de Giovanni Papini, 1931).
Et, au fil des livres invoqués… les forces nocturnes surgissent… MC en oublie ses talents émétiques, coi. Il remarque la métamorphose : les mânes qui montent croisent les loups (1) qui tombent… La meute qui cerne le félin nyctalope a déjà dévoré des bouquetins ; la voici discutant le bout de gras, entre le poireau et le fromage.
Priscille
J’ai beaucoup aimé les Trois récits de Attal, ça m’a rappelé Bove. C’est écrit autour d’un vide, une espèce de masse. Il y a comme ça une espèce de distance, « je regarde les insectes ».
J’ai beaucoup aimé Agapit. J’ai d’ailleurs manqué deux trois fois ma station de métro tellement j’étais absorbée ! C’est un personnage schizophrène, avec donc une perception externe et une perception interne. C’est construit en miroir.
Chez Messac, il y a plein de jeux de mots, une déformation du langage. Un gars est plongé dans un espace qu’il ne connaît pas, il y a beaucoup de lapsus. On s’attache à un univers qui dégouline des murs.
Odette
Attal. C’est un roman de jeunesse, de vie, de subversion. Mais aussi de possession, d’adulation adolescente. Le thème, c’est : vivre hors du sérieux, du temps. Comment ne pas céder à la facilité, la norme. La masse, c’est le plus politique, qui introduit le rêve et le fantasme dans une réalité qui serait trop pratique. Dans L’oiseau, il y a une opposition entre celui qui rêve et celui qui ne supporte pas l’incohérence.
Les Harengs : j’ai été intéressée pas par le sujet lui-même, mais surtout par l’écriture, extrêmement musicale, comme un symphonie. C’est une écriture par moments très classique – qui s’approche de l’alexandrin – donc c’est très beau. J’ai été touchée par la vie du héros. Ça colle bien au Lycanthrope. C’est un homme de souffrance qui fait souffrir ; il a tellement souffert qu’il en devient monstrueux. L’écriture traduit bien le méli-mélo des sentiments.
La marraine du sel, c’est pas l’intrigue qui m’a intéressée, mais l’écriture, très théâtrale. Au début elle m’a irritée, et j’ai été peu à peu séduite, envoûtée comme madame Alespick, enroulée dans les mots et les phrases.
François
La cité des asphyxiés. C’est une vision différente du futur. C’est l’évolution de l’homme, mais aussi sa régression. Le système n’est pas aussi infaillible. J’ai bien aimé parce que le personnage au début est dénigré par la narratrice, mais il devient attachant.
La fin laisse sur sa faim.
Agapit. C’est ancré dans la réalité, une écriture assez claire. J’ai aimé le mystère autour de cette histoire, mais toujours ancré dans la réalité, avec ce labyrinthe inconcevable.
Enfin Neige. L’histoire change en cours de route, comme le narrateur et la ville – elle était délabrée et tout à coup elle est moderne. J’ai aimé cette poursuite de la femme qui le déteste. Et j’ai aimé la fin, assez positive.
Robert
J’aurais du mal à en défendre trois ! J’étais très en colère contre Benoît pour ses choix, parce que je les ai tous détestés, le premier et les suivants encore plus. Donc je vais vous parler du premier, que j’ai moins détesté que les autres.
C’est Harengs. Dans les sept, c’est l’une des écritures les mieux maîtrisées. Dans d’autres, on sent que certains ont un projet. Au moins celui-là a un vrai projet. Ce qui est défendable, c’est l’intrigue, relativement mince et pas le sujet principal. Le sujet, c’est un monde bien cerné (c’est aussi le cas dans La cité, mais il y a d’autres défauts). On rentre, on adhère. Les personnages ont une psychologie certes taillée à coups de serpe, mais concrète. Il y a de vrais personnages. Ce qui me plaît pas trop, c’est la tentation de transmettre les odeurs et les couleurs. La marraine, je suis pas entré dedans. Harengs je suis rentré dedans. J’ai même compté le nombre de fois avec des couleurs et des odeurs dans une page, pour m’amuser, ça fait beaucoup. La fin se termine en queue de poisson. Ce qui est le plus intéressant, c’est de voir la campagne des Cévennes dans les années 30.
Trois récits. Le premier : minable. J’ai horreur de ce récit (l’écriture et le fond). Le deuxième est défendable. Le troisième, c’est du sous-Nothomb, en un peu plus nerveux, mais flottant, mou.
Myriam
Trois récits. C’est lourd à lire, j’avais besoin de m’aérer en lisant autre chose pour sortir de cette grisaille. La masse, c’est d’abord une atmosphère, on sent que ça va exploser et ça explose. Il est froid par rapport aux morts. Monsieur X : j’ai aimé le début et la fin, très inattendue. On se demande à qui on a à faire : est-ce le diable ? On entre dans le fantastique.
La cité. C’est un livre assez difficile. J’ai ressenti pas mal de colère, je me suis sentie exp(l)osée deux ou trois fois. On doit pas le détruire, il peut servir à un Prix Environnement… mais pas pour le Prix Lycanthrope. Il a ce mépris de la narratrice. Le personnage monte en grade puis redescend. L’atmosphère de danger est bien restituée.
Neige : c’est très froid, circonscrit à une femme, le danger, la neige…
C’est très limité. Pas Lycanthrope en tout cas.
La marraine : j’ai bien aimé l’atmosphère. Je m’imaginais les années 50 avec peu de mouvement, assez grises. Je voyais pas ça comme ça. L’atmosphère est assez bien reproduite. Je le détruirais pas.
Perrine
Gog : j’ai aimé le puzzle. Les parties sont différentes, certaines loupées, d’autres réussies, comme la visite à Ford avec les explications industrielles. Sous des dehors rigolos, il y a un vrai sens. A côté, il y a des trucs complètement loupés. Or quand c’est court ça dure pas plus de quatre heures. C’est pas trop long : j’aime pas les pavés. Y a des bouquins où je me suis emmerdée. Celui-là est très différent des autres.
La cité : il y a des trouvailles, des jeux de mots, mais aussi des descriptions redondantes, il y aurait pu y avoir 80 pages de moins.
Et j’ai été déçue par l’introduction avec la révolte des esclaves.
Harengs. Au début, la description de la nature : ça m’a barbée. Puis j’ai été prise par la ligne. J’ai vu que c’était lourd, mais on continue à adhérer. C’est le seul des sept qui m’a fait un film dans ma tête.
Charlotte, au nom d’Eugénie, donne sa voix à La nuit du Minotaure. Et précise que, ayant lu trente pages de chacun des sept livres, son chouchou, c’est La marraine.
Perrine fait les comptes à l’issue de ce premier tour de table : quatre livres : un cité quatre fois, trois cités trois fois. Quatre titres, on en garde deux. Débat informel avant le premier tour du vote.
Myriam pensait que les livres seraient plus lycanthropes, ajoutant qu’elle a été influencée par l’Homme-lycanthrope qu’était Petrus Borel.
A propos de Gog, Perrine précise qu’on n’est pas obligé d’aimer la fin.
Robert avance que c’est le livre le plus méprisable, qui a une vision noire de l’humanité, bourré de gens nuls, stupides, imbéciles.
La présentation, c’est un fou, donc « il dit qu’il est l’homme le plus riche du monde et qu’il est fou, donc il peut tout se permettre… »
Benoît lui demande qui il préfère, Bill Gates ou Gog ?
Robert répond que si Bill Gates écrit aussi mal que Gog…
Vote. Dépouillement par François, benjamin de l’assemblée. La nuit 4 voix, Harengs 3 voix, Trois récits 4 voix, La cité 1 voix. La cité, cité une fois, est éliminé.
Priscille
On ne peut pas passer à côté de La masse, il ne doit pas être l’oublié de la littérature française.
Perrine
Je pense qu’il faut l’enlever, j’y ai rien trouvé !
Priscille
Justement y a rien.
Perrine
Il n’a aucun intérêt. J’ai pas vu ce que vous y avez vu.
Odette
Est-ce qu’on peut distinguer les trois récits ?
Perrine
Le plus intéressant, c’est La masse ?
Robert
Oui, c’est le mieux construit.
Myriam
J’ai bien aimé la perception de la société.
Perrine
J’ai trouvé ça facile.
Robert
Ce qui me gêne, c’est la tentative de l’humour qui n’est pas drôle.
Perrine
On réduit donc les Trois récits à La masse ?
Robert
Monsieur X, ça part en couilles. Il va aux putes avec son gourou !…
J’ai pas aimé La nuit, c’est une écriture automatique. « Je sais fabriquer des livres, des récits, comme un artisan. Dès que j’ai une idée, je construis autour de ça et je suis capable d’en écrire 10 par mois… » Il maîtrise parce que c’est son métier, c’est un professionnel. C’est de la littérature de gare au mauvais sens du terme.
Odette
Tout est prévisible. Comme dans la littérature de gare, on est entraîné plus loin, mais dès qu’on a refermé le livre, on l’oublie.
Perrine
C’est prévisible quand on l’a refermé…
Odette
Non, à chaque étape.
Perrine
Ce qui est loupé dans La nuit, c’est le personnage de la femme. C’est pourtant pas mal parti, quand on se demande lequel des deux est fou. Et puis on en a ras le bol d’elle dans ce labyrinthe raté.
François
J’étais plutôt pour La nuit. A vous entendre, j’ai réfléchi. J’irais vers Neige. Mais difficile d’en parler. C’est spécial. J’ai bien aimé l’obsession de la femme, elle ne supporte pas le narrateur. Il passe sa vie à essayer de la sauver mais il n’a pas de reconnaissance…
J’ai beaucoup aimé La masse. Monsieur X, c’est un peu fastidieux, j’y ai pas trouvé d’intérêt. Harengs, c’est beaucoup trop chargé, à la limite de l’illisible, j’ai même sauté des paragraphes. La marraine, j’ai trouvé ça prétentieux, avec des effets de style pseudo-poétiques.
Myriam
J’ai pas été séduite par l’écriture dans les quatre. Dans La nuit, l’écriture n’est pas fluide, c’est pas respectueux du lecteur. J’ai pas été séduite par une tournure de phrase ; j’aime beaucoup la friandise du livre…
Robert
Dans les sept, Harengs c’est celui que je déteste le moins. C’est la description d’un monde, un espace géographique cohérent, des personnages qui existent. On a envie d’y croire. Le parti pris de l’écriture est respectable, et même s’il m’a un peu emmerdé, il s’estompe, ou bien je m’y suis habitué. J’ai été déçu par la fin, sorte d’échappatoire, un défaut, un manque. Mais en même temps c’est pas important, parce que c’est pas l’intrigue le plus important. Ce qui est intéressant, c’est l’évolution du monde entre l’avant-guerre et l’après-guerre.
Priscille
Ça m’a rappelé Giono, c’est super-lourdingos, avec un côté régionaliste… C’est de la poésie en prose, et j’aime pas ça. C’est une maison surchargée, et j’étouffe. Trop de mots, d’odeurs et de couleurs.
Dans l’ensemble, le défaut des livres, c’est les personnages.
Deuxième tour du vote : un livre doit être élu avec la moitié des voix plus une, soit quatre voix. Dépouillement. La nuit 2 voix, Harengs 3 voix, Trois récits 2 voix. Pas de majorité donc il faut refaire un tour, entre La nuit et Trois récits pour désigner le finaliste face à Harengs.
Robert soulève le fait qu’il pourrait alors voter pour le moins bon ou celui qui sera assez mauvais pour perdre contre Harengs… Perrine propose de revoter sur les trois. François annonce qu’il pourrait changer de vote. Robert souligne que François est édité par Charlotte, « vous voyez la manipulation ! ». Mais La marraine et Neige ne sont plus en lice, répond Charlotte.
Dépouillement. Harengs 3 voix, La nuit 1 voix, Trois récits 3 voix.
Débat sur la procédure. Charlotte au nom d’Eugénie doit voter pour La nuit, éliminée. Elle l’appelle donc au téléphone.
Robert
La masse, c’est Clochemerle à côté de la plaque !
Charlotte
J’ai pas pu la joindre. Comment continuer ?
Robert
C’est la voix de la présidente qui est prépondérante.
Myriam
Pourrait-on remettre les critères à plat ?
Charlotte
Le Prix Lycanthrope, c’est les forces nocturnes qui surgissent, c’est le pendant du Prix Nocturne.
Benoît
Le Prix Nocturne consacre un livre oublié, insolite ou fantastique. C’est l’oubli, l’originalité dans l’écriture, la part d’invention.
Lecture d’un extrait du début de Harengs par Myriam.
Myriam
La phrase est déjà trop longue ! Et moi j’aime les phrases courtes. Je suis déjà essoufflée.
Perrine
Regarde la dernière phrase de la page 95.
Robert
Des fois une phrase ça rattrape un bouquin entier !…
Myriam lit.
Perrine
T’as été éclairée ?
Myriam
Oui mais j’ai été déséclairée par ce que j’ai lu avant.
François
J’ai trouvé ça beaucoup trop lourd.
Vote entre Harengs et La masse. Dépouillement par Myriam. La masse 2 voix, Harengs 3 voix, 2 blancs. Perrine proclame Harengs frits au sang lauréat du Prix Lycanthrope 2006.
François révèle que les résultats du Prix Nocturne ont été mis sur Internet, et qu’il en a pris connaissance par hasard, en cherchant des informations sur les livres et les auteurs en lice. Benoît ou Charlotte le remercie(nt) de n’en avoir rien dit auparavant. Il rappelle que samedi 26 novembre, Gog l’a emporté par 4 voix contre 2 à Neige et 1 à Harengs.
Benoît
Je me félicite du bon choix du Lycanthrope, c’est un auteur merveilleux et fantastique. J’ai trouvé ça exigeant et courageux.
Priscille (dépitée)
Donc c’est Gog qui a gagné…
Robert
C’est honteux.
Charlotte
Le Jury Lycanthrope est ainsi constitué et j’espère pour longtemps. Maintenant, je vous propose de boire.
(1) « Derrière mon loup, je fais ce qui me plaît me plaît, car aujourd’hui… tout est permis… »
FIN