December 5, 2005

Atar sur le tard

Catégorie: Chroniques voyages — mis en ligne par carlotta @ 9:50 am

Mauritania. Desert. Coldness in the night. Nous ai acheté deux duvets en plume d’oie, pas en fibre synthétique. Une traversée du désert en sept jours, à raison de vingt kilomètres par jour, à pied ou à chameau, pour la jouer Théodore Monod. A la petite semaine. Trois jours en case et quatre en bivouac dans le désert, en buvant le thé (amer, vaguement néo-colonial et amical) avec nos guides midi et soir. Du vent et du sable partout. au réveil, des dunes oreillers partout aux alentours. Retour illusoire but sublime à l’état de nature. Toilettes à ciel ouvert.

Qu’on se figure un territoire deux fois grand comme la France et peuplé par deux millions d’habitants, pour la plupart pauvres comme Job… Facile de jouer les explorateurs fatigués, voire obscènes. Mais le coeur, le corps et l’exaltation y sont.

La vraie vie pourvu qu’elle ne dure pas trop longtemps, pensa l’urbaine créature, qui, parfois, gémissait qu’elle n’arrivait pas à dormir de la nuit dans la tente qu’il fallait démonter tant bien que mal au réveil.

Un désert de lumière, de toutes petites tempêtes de sable, les dunes figurant autant de hanches féminines et de bassins méditerranéens.

J’ai mangé un tagine cuisiné au chameau, ma foi succulent…

De A à Z, immensité, absolu, paysages lunaires, dunes tranchantes ou rondes qui affûtent l’esprit comme autant de scalpels sensuels… Marcher, ça te fait oublier ton petit ego roi. N’empêche que j’étais le nombril du désert : un petit rien du tout inspiré par l’infini, un temps habité par un souffle vital à l’origine incertaine et à la fin certaine.

Un absolu grisant.

Later.

Du haut d’une dune,
Assis pieds nus dans le sable chaud du crépuscule,
Je contemple la naissance de la lune.

Chaque soir,
Une fois le bivouac choisi
Et les tentes installées,
On y grimpait
Pour voir le coucher du soleil,
Qui ne donnait jamais pleine satisfaction.
De-ci, de là, on entendait quelques réserves
De membres du groupe sur la qualité vespérale.

Ah, solitaire, par deux fois, il s’en fut
S’en fumer un au Manali
Du haut de sa dune de Mauritanie.
Suavement assassines,
Acres, les volutes haschischines
L’envoyaient en l’air
Sans en avoir l’air ;
À perte de vue, le sable
A reflet d’or rangé,
Ocre, jaune selon l’heure

Grognon ou béat
Selon l’humeur.
In the mood for desert,
Except in the morning.

Se réveiller, prendre un petit-déjeuner
De grosse miche pas assez cuite
(Pain cuit au feu de bois la veille au soir), puis marcher deux ou trois heures, le temps de s’éveiller au monde de silence environnant. Ah le vent se lève, hélas, charriant du sable plein les yeux. Puis, une fois qu’on a chaud, une petite heure de chameau. Jusqu’à la pause déjeuner, avec sieste forcée dune heure trente pour respecter la coutume locale. Puis, repartir à flancs de Blacky, mon noiraud préféré, qui blatère à tout va et tente d’éjecter son occupant pendant les phases de décollage et d’atterrissage, le temps de digérer.

En tête de caravane, les cent pour cent purs marcheurs : Jean-Pierre (prof de physique à la fac de Pau), Jean-Paul (kiné de l’équipe de rugby paloise) et Robert (technicien à France Télécom).

Quand on se sent reposé, de nouveau alerte, marcher encore, dans la chaleur et la poussière de sable, jusqu’à l’étape du jour, bivouac ou auberge au confort sommaire. Il pense que ce développement qu’on voudrait durable a du plomb dans l’aile. Faire un plein d’énergie, mais pas fossile. Invoquer plutôt un dieu de Eoliennes. Espoir pour la soif.

Etre enfin Alexandrine, Alexandra… David Neel (qui demanda le renouvellement de son passeport à cent ans, à la grande surprise préfectorale de sa région française d’élection) ou un personnage de David Niven. Laurence d’Arabie à Petra, sans la British Petroleum. Juste comme ça. Ne pas braquer des sculptures précieuses à Angkor Vat comme un sagouin enministrable.

En ce début de vingt-et-unième siècle, on a l’aventurisme éclairé qu’on peut. Vivre des aventures exploratrices sans mot dire. Débarrassé du bagage colonial, harassé par une saine fatigue randonneuse en fin de journée. Débarrassé du langage. Faire cap sur les pôles, sans malle Vuitton ni Degrifftour du voyage de masse en kit. Tracer la méridienne d’une poétique sans heure de pointe. L’épopée intérieure de la re-découverte de soi à l’aune de l’autre. Et vice versa. Un troisième thé chaud à la pause-chameau pour fêter ça.

A Ouadane, à Shingetti, villes fantômes et, jadis, comptoirs portugais répertoriés par le germano-portugais Valentim Fernandez in the beginning of sixtine siècle (comme écrira dans la suite du Code Da Vinci un littérateur anglo-saxon à fort tirage). Y arraisonner le roulis du temps. A raison d’une minute par grain de sable.

De Ouadane, à Shingetti, villes fantômes et, jadis, comptoirs portugais répertoriés par le germano-portugais Valentim Fernandez. Y arraisonner le frottis du temps tempête . A raison d’un grain de sable renouvelable. Espérer qu’en 2100, qu’en 100002, les énergies de substitution ne se déroberont pas. Le désert ne se refermera pas sur les papas.

Christophe Riedel

• • •

April 5, 2004

Crocodile indésirable

Catégorie: Chroniques voyages — mis en ligne par carlotta @ 12:53 am

Sur une autoroute du sud de la France, quelque part vers Montpellier (ma mémoire s’embourbe dans le goudron fondu de ce tronçon de route), à quelques centaines de mètres d’une sortie, on peut lire ce panneau, accompagné d’une flèche : « ACCES FERME AUX CROCODILES ».
Au volant de ma voiture, je m’agite, je m’insurge et manque d’avoir un accident : l’accès est fermé aux crocodiles ? Voici bien le genre de choses qui écorche mes idéaux de justice et d’égalité. Pourquoi cette discrimination envers la gent saurienne ?
Je voulus en savoir plus, et me voilà déjà en train de téléphoner au standard des autoroutes du sud de la France, scandalisé, et voici qu’on m’éructe que je suis dingue, que les gens ne savent plus quoi inventer, on me raccroche au nez (aux naseaux : face à une telle offense envers ces nobles animaux, je me sens moi aussi un peu crocodile), et puis je continue ma route jusqu’à Paris, résigné, impuissant, sentant déjà naître dans mes yeux quelques larmes.
Arrivé à la capitale, j’en parle à un ami qui m’explique qu’il fallait probablement lire « accès ferme aux crocodiles » au lieu de « ACCES FERME AUX CROCODILES » ; que les lettres capitales ne portant généralement pas d’accent, j’ai dû en placer abusivement sur le e de « FERME », ce que je vérifie sans tarder en consultant le bottin : effectivement, il y a bien une ferme aux crocodiles dans les environs de Montpellier.
Cependant, voici que mon âme assoiffée de justice refait surface : les crocodiles sont saufs mais la lettre capitale est en revanche dénigrée, amputée de ses accents, on la rend ambiguë, on essaie de détourner ses significations. Les lettres et les mots sont censés désigner des choses claires et bien définie, lorsqu’on les malmène, ils se sentent avilis et négligés. On feint de mettre les lettres capitales sur un piédestal en les écrivant en grand, en leur attribuant le rôle d’initiale de phrases ou de noms propres et en fin de compte, on les tronque, on les réduit.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là : si l’on use d’ambiguïtés dans le choix des lettres de ce panneau, et bien qu’il y ait là effectivement une ferme aux crocodiles, c’est peut-être que les crocodiles sont tout de même indésirables dans ces parages, mais on le dit à mots couverts (ou plutôt à lettres découvertes), de peur que des justiciers comme moi ne réagissent. Il y a le discours officiel et le discours officieux : on annonce « ACCES FERME AUX CROCODILES » et moi je comprends « accès fermé aux crocodiles » ; car si l’on ajoute mentalement un accent à « accès », pourquoi ne le ferait-on pas pour « fermé » ? Je pourrais déballer encore beaucoup d’arguments mais je suis sûr que vous êtes déjà convaincu et que vous partagez mon indignation.
Pendant l’année qui suit, donc, j’échafaude un plan d’attaque : j’effectue dans le plus grand secret plusieurs voyages à Cuba, corromps un certain nombre de personnes à l’ambassade, verse des pots de vins aux plus hauts responsables de l’aéroport de la Havane et l’été suivant, une fois que tout le processus a été bien préparé, je fonce vers Montpellier au volant d’une camionnette en location avec un crocodile de trois mètres de long à l’arrière. J’arrive enfin à l’endroit en question, emprunte la fameuse sortie interdite aux crocodiles et par chance, tombe sur un cordon de policiers qui m’arrête. On remarque la bête à l’arrière, on essaie de me faire des problèmes et au final, on me confisque l’animal et le tribunal me condamne à une forte amende pour (je cite) « possession illégale d’un animal sauvage de catégorie C » (c’est la version officielle de ces hypocrites). Mais moi, je sais bien que les crocodiles sont indésirables sur cette autoroute, qu’on continuera à maltraiter les majuscules au milieu d’une souveraine indifférence. Et tant que je serai vivant, il y aura toujours quelqu’un prêt à défendre les causes perdues. Je veux le chanter en majuscule, QUE LES CROCODILES PUISSENT ALLER OÙ BON LEUR SEMBLE, QUE LES OISEAUX ENTRENT PAR LES FENÊTRES ET QU’ON LAISSE LES SAXIFRAGES POUSSER PARTOUT.

Pit

• • •
"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

Moteur : WordPress • design : Wench + anatsuno [Merci beaucoup !]