Minute métaphysique
Le bâton, l’ombre et le soleil
Le plus grand miracle technique de l’Homme est probablement l’invention de la montre ; sa plus grande vanité, aussi, vouloir enfermer le temps et le dompter dans un petit cadran, lui faire tourner des aiguilles comme un cheval de labour qui actionne une meule. D’un temps linéaire comme une droite que l’on trace sur un tableau, passé, présent et futur, on a fait une triple flèche, secondes, minutes et heures, qui pointe circulairement tout autour d’elle, pour un jour cribler notre cœur sans cible, la corde de l’arc a lâché et l’on meurt. Car à vouloir le mesurer, c’est l’Homme qui a inventé le temps, maladroitement, sans s’en apercevoir, il a échafaudé son propre écoulement et sa propre fin.
On mesurait autrefois le temps à l’aide d’un bâton fiché dans le sol. Le soleil, le bâton et l’ombre, voilà quel était le sommaire et gigantesque instrument calculateur de la durée qui fuit ; l’ombre fine qui avance, se cache sous la tige plantée dans la terre, puis passe de l’autre côté. Et voici le véritable tour de force technique de l’Homme : un beau jour où le soleil était couvert et l’ombre invisible, il inventa la montre, c’est-à-dire que le bâton, l’ombre et le soleil, il réussit à les réduire en un petit objet que l’on applique au poignet. Pour reproduire le soleil, il affecta sa forme au cadran ; le bâton, ce fut l’aiguille ; l’ombre, le reflet terne de notre œil sur la petite vitre obscurcie de mort et de néant.
Mais on n’enferme pas le temps si facilement. Il existe, sur chaque horloge, des interstices invisibles à l’œil nu, par lesquelles il s’écoule. Quand elles seront enfin toutes complètement imperméables, alors le temps cessera son joug sur les pauvres petits êtres limités que nous sommes. J’ai commencé par ma propre montre, elle s’est arrêtée tout à l’heure, elle affiche minuit vingt-trois et elle affichera minuit vingt-trois pour l’éternité, mon heure est fixée. J’ai vu le flux se réduire et s’arrêter tout autour de ma ROLLEX, comme une cheminée qui cesse de fumer progressivement, l’air a décrit des iridescences temporelles et j’ai senti qu’une emprise se détachait de mon bras, en une caresse dont le début, le milieu et la fin étaient mêlés. Tout autour de moi, une bulle comme de savon érigeait sa paroi fine et diaphane, et le monde extérieur acquérrait un flou déformant, jouant avec les silhouettes, les ombres et la matière toute entière, et les gens paraissaient pressés, s’affairaient derrière la mort, la poursuivaient.
Ma montre est maintenant refermée comme un cercueil, à moi l’éternité. « Maintenant », c’est maintenir l’instant ; mais toutes les montres de la Terre encore ouvertes et dégoulinantes pressent contre ma cellule temporelle et menacent de la briser, provoquent une porosité dont je ne suis pas tout à fait sauf. Serai-je donc condamné à une courte éternité, ou à une demie éternité, ou à des miettes d’éternité ? Peu importe l’expression, à vrai dire… Pour moi — pour moi d’abord — et pour le salut de l’espèce humaine, il me faut juguler ce flot de toute part, isoler toutes les montres de la Terre. Ce sera ma tâche. Je suis un prophète. Je suis Chronos, et je vais le suicider.
Je me souviens, ce devait être le jour de mes 13 ans, et mes parents m’offrirent une montre, une vraie avec des aiguilles et plus ce stupide écran à cristaux liquides où il suffit de lire des chiffes abstraits. Une vraie montre aux aiguilles piquantes, qui demande une lecture conceptuelle, qui demande à ce qu’on établisse un rapport entre les aiguilles. Apprendre à lire ce genre de montres, c’était apprendre une parcelle de la Kabbale, un secret que l’on nous souffle pour nous signifier qu’on devient un peu adulte, que l’on est initié au premier grand mystère, le temps. Et le cadran incarne notre chemin de vie, comme un paysage ou une route que nous aurions à parcourir, assis sur les trois aiguilles à la fois comme une diligence tirée par trois chevaux ; la vie est un voyage forcé que l’on paye à la fin. Pas de fraude possible, on s’acquitte au fond de sa tombe de son petit ticket ; le contrôleur, à la fin, le poinçonne avec sa faux.
C’est à 13 ans que le temps a commencé à creuser le fond de ma tête et de ma vie. C’est à 13 ans que la belle étoffe que j’étais a commencé à se détricoter, à s’effilocher, travaillée par un temps aux dents longues. Et à cet âge, face à une telle énigme, on n’a nulle part où se raccrocher. C’est à 13 ans que le glas a sonné, et il avait déjà le goût de ma mort. Merci Papa et Maman. Merci pour la Flick-Flack, dont chaque aiguille représentait un bonhomme souriant, immonde hypocrisie. Merci pour le temps, la vanité et la mort.
Mais j’ai déjà beaucoup parlé, j’ai perdu du temps. C’est l’heure d’imperméabiliser toutes les montres du monde, de combattre le bâton, le soleil et l’ombre.
Pit Bernal