July 4, 2005

Minute métaphysique

Catégorie: Chroniques intimes, Minutes métaphysiques — mis en ligne par carlotta @ 12:25 am

Le bâton, l’ombre et le soleil

Le plus grand miracle technique de l’Homme est probablement l’invention de la montre ; sa plus grande vanité, aussi, vouloir enfermer le temps et le dompter dans un petit cadran, lui faire tourner des aiguilles comme un cheval de labour qui actionne une meule. D’un temps linéaire comme une droite que l’on trace sur un tableau, passé, présent et futur, on a fait une triple flèche, secondes, minutes et heures, qui pointe circulairement tout autour d’elle, pour un jour cribler notre cœur sans cible, la corde de l’arc a lâché et l’on meurt. Car à vouloir le mesurer, c’est l’Homme qui a inventé le temps, maladroitement, sans s’en apercevoir, il a échafaudé son propre écoulement et sa propre fin.
On mesurait autrefois le temps à l’aide d’un bâton fiché dans le sol. Le soleil, le bâton et l’ombre, voilà quel était le sommaire et gigantesque instrument calculateur de la durée qui fuit ; l’ombre fine qui avance, se cache sous la tige plantée dans la terre, puis passe de l’autre côté. Et voici le véritable tour de force technique de l’Homme : un beau jour où le soleil était couvert et l’ombre invisible, il inventa la montre, c’est-à-dire que le bâton, l’ombre et le soleil, il réussit à les réduire en un petit objet que l’on applique au poignet. Pour reproduire le soleil, il affecta sa forme au cadran ; le bâton, ce fut l’aiguille ; l’ombre, le reflet terne de notre œil sur la petite vitre obscurcie de mort et de néant.
Mais on n’enferme pas le temps si facilement. Il existe, sur chaque horloge, des interstices invisibles à l’œil nu, par lesquelles il s’écoule. Quand elles seront enfin toutes complètement imperméables, alors le temps cessera son joug sur les pauvres petits êtres limités que nous sommes. J’ai commencé par ma propre montre, elle s’est arrêtée tout à l’heure, elle affiche minuit vingt-trois et elle affichera minuit vingt-trois pour l’éternité, mon heure est fixée. J’ai vu le flux se réduire et s’arrêter tout autour de ma ROLLEX, comme une cheminée qui cesse de fumer progressivement, l’air a décrit des iridescences temporelles et j’ai senti qu’une emprise se détachait de mon bras, en une caresse dont le début, le milieu et la fin étaient mêlés. Tout autour de moi, une bulle comme de savon érigeait sa paroi fine et diaphane, et le monde extérieur acquérrait un flou déformant, jouant avec les silhouettes, les ombres et la matière toute entière, et les gens paraissaient pressés, s’affairaient derrière la mort, la poursuivaient.
Ma montre est maintenant refermée comme un cercueil, à moi l’éternité. « Maintenant », c’est maintenir l’instant ; mais toutes les montres de la Terre encore ouvertes et dégoulinantes pressent contre ma cellule temporelle et menacent de la briser, provoquent une porosité dont je ne suis pas tout à fait sauf. Serai-je donc condamné à une courte éternité, ou à une demie éternité, ou à des miettes d’éternité ? Peu importe l’expression, à vrai dire… Pour moi — pour moi d’abord — et pour le salut de l’espèce humaine, il me faut juguler ce flot de toute part, isoler toutes les montres de la Terre. Ce sera ma tâche. Je suis un prophète. Je suis Chronos, et je vais le suicider.
Je me souviens, ce devait être le jour de mes 13 ans, et mes parents m’offrirent une montre, une vraie avec des aiguilles et plus ce stupide écran à cristaux liquides où il suffit de lire des chiffes abstraits. Une vraie montre aux aiguilles piquantes, qui demande une lecture conceptuelle, qui demande à ce qu’on établisse un rapport entre les aiguilles. Apprendre à lire ce genre de montres, c’était apprendre une parcelle de la Kabbale, un secret que l’on nous souffle pour nous signifier qu’on devient un peu adulte, que l’on est initié au premier grand mystère, le temps. Et le cadran incarne notre chemin de vie, comme un paysage ou une route que nous aurions à parcourir, assis sur les trois aiguilles à la fois comme une diligence tirée par trois chevaux ; la vie est un voyage forcé que l’on paye à la fin. Pas de fraude possible, on s’acquitte au fond de sa tombe de son petit ticket ; le contrôleur, à la fin, le poinçonne avec sa faux.
C’est à 13 ans que le temps a commencé à creuser le fond de ma tête et de ma vie. C’est à 13 ans que la belle étoffe que j’étais a commencé à se détricoter, à s’effilocher, travaillée par un temps aux dents longues. Et à cet âge, face à une telle énigme, on n’a nulle part où se raccrocher. C’est à 13 ans que le glas a sonné, et il avait déjà le goût de ma mort. Merci Papa et Maman. Merci pour la Flick-Flack, dont chaque aiguille représentait un bonhomme souriant, immonde hypocrisie. Merci pour le temps, la vanité et la mort.
Mais j’ai déjà beaucoup parlé, j’ai perdu du temps. C’est l’heure d’imperméabiliser toutes les montres du monde, de combattre le bâton, le soleil et l’ombre.

Pit Bernal

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May 2, 2005

Minute métaphysique

Catégorie: Chroniques intimes, Minutes métaphysiques — mis en ligne par carlotta @ 9:55 am

Je frappai à une porte qui m’était étrangement familière, sans toutefois en savoir la raison. On me répondit, ou plutôt on me questionna de façon inquisitrice : « Qui c’est ? » Et moi, je répondis, avec cette légère inflexion dans ma phrase qui lui donna l’air d’une question emprunte d’un doute effroyable : « C’est moi… » Et puis de l’autre côté, la voix cynique et froide, aussi familière que la porte, à bien y penser, et puis la réponse — ou plutôt la question classique, facile : « Tu en es sûr ? »

Le vide en moi, comme si des lierres venaient hanter ma pauvre tête en ruine, mon caveau abandonné : « Suis-je vraiment moi ? » Et à cette chute sans fond ni fond suivit l’injonction de l’autre, l’invisible, derrière sa porte : « Prouve-le ! »

Mon Dieu. Suis-je vraiment moi ? Ou ai-je usurpé ma propre identité ? Pendant toute ces années, le doute avait ruisselé en moi, imperceptible, refoulé, et voilà qu’il me crachait à la gueule derrière cette cloison en bois.
« Eh bien ouvre la porte, ou bien regarde par la serrure si tu as peur, nous verrons bien. » La porte s’ouvrit. Le personnage qui se tenait là, c’était moi, enfin je me retrouvai nez à nez avec moi-même.
« Eh bien — il avait les mêmes tics de langage que moi — tu vois que ce n’était pas toi, tu vois que tu m’as menti ? Puisque je suis devant toi. Ce n’est que pure logique. »
Tout cela, si familier : il s’agissait de la porte de ma maison, de ma propre voix, et un étranger essayait d’y faire intrusion, persuadé de son bon droit. On le fit tout de même entrer.
Il — je — me proposa alors d’aller me regarder dans la grande glace de la salle de bain et changea tout à coup d’attitude à mon égard — « Veuillez me suivre, je vous prie, c’est par ici. »
Je ne me reconnus pas ; j’essayai de m’arracher le visage, d’y trouver une faille où plonger mes doigts, m’enlever la face, la perdre, la quitter comme un masque trop lourd et y redécouvrir mon vrai visage. Mais j’avais beau me dévisager dans la glace, rien ne venait et rien ne bougeait, et l’autre derrière moi, de trois-quarts, riait comme un muet, de façon silencieuse, glacée, cynique. Mais je me souvins d’un rêve : il y avait une tête entourée d’une aura mythologique, comme s’il se fût agi d’un Dieu, d’un être primordial. Elle portait mes traits, et je lui arrachai le visage, mais toujours, en dessous, apparaissait un autre visage, un parent, un proche, un ami ou un inconnu, un président déchu ou un pauvre paysan. Je compris dans ce rêve que tous les visages des Hommes sont un, fabriqués à partir d’un même moule, qu’ils sont la réplique d’un même être — primordial, je l’ai déjà dit ? ou est-ce l’autre ? — avec ses nuances, ses expressions propres. L’apparence de chaque Homme est distribuée au hasard, comme un paquet de cartes mélangé par la main de la providence — ou de l’Un ?
J’approchai mon visage du miroir et je compris : pendant toutes ces années, moi, je m’étais tellement éloigné de moi-même que j’avais fini par en perdre mon visage.
Et voici, que je m’adressai à mon reflet, symptôme inévitable de la folie, tandis que l’autre ricanait dans l’obscurité : « Laisse-moi émerger, tout doucement, laisse-moi émerger à la vie, renaître, ouvrir les yeux au monde. »

Pit Bernal

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January 3, 2005

Minute métaphysique

Catégorie: Chroniques intimes, Minutes métaphysiques — mis en ligne par carlotta @ 11:25 am

(choses auxquelles je pense lorsque je suis distrait)

Il me suffisait de marcher avec prudence sur les premières écumes du sommeil en prenant bien soin de ne pas sombrer de l’autre côté de la vague ; j’y trouvais une clé, puis une porte que j’ouvrais, et à partir de là, je laissais ma dépouille mortelle. Je devenais alors ce que je voulais et ma vie, ma fausse vie dont l’on affirme d’un ton si péremptoire qu’elle est seule et véritable, je la voyais perdre contour au loin ; je rentrais dans le corps de ce chien qui claudique dans les rues de Paris, je m’installais dans la vieille peau d’un professeur que j’eus au collège, ou bien j’acquérais le sentiment ineffable de la feuille verte qui se balance sur son arbre, je devenais la branche et je me portais moi-même, je devenais cette pierre éternelle qui tomba sur le casque du premier vainqueur de l’Himalaya.
Au fur et à mesure de mes fugues nocturnes, j’apprenais à m’incorporer à ce que je voulais et à m’y identifier totalement.
Pour des raisons que j’ignore, l’école s’est toujours amusée à me faire détester les sciences, pourtant si belles, si magiques, décrivant si bien l’inatteignable, le mystérieux, le noyau incandescent que la nature enferme en son sein. C’est à un âge assez avancé que je m’interrogeai sur les différents règnes terrestres ; il y avait le règne animal, avec les hommes, les éléphants d’eau, les cafards, les vaches, les chats, les griffons et les dauphins, les poisson-chat, les éponges et les dragons… il y en avait beaucoup que j’ignorais mais je mettais très bien le doigt sur ce que représentait le règne animal ; pour le végétal, il y avait les orties et les ronces, les roses et les saxifrages, le pavot, la mousse qui est un autre symbole du temps qui passe, le lichen qui est un autre symbole de l’éternité qui souffle…
Mais pourquoi divisait-on les choses en trois règnes, dont deux vivaient et le troisième était inerte, le monde minéral ? Pourquoi avoir mis sur le même plan le vivant et le mort, ou plutôt le même-pas-né ? C’était curieux, cette gradation des règnes : la pierre qui ne dit rien, ne grandit pas ; puis le lierre à la vitesse très lente mais manifestant tout de même de la vie ; puis l’animal, qui commençait à avoir un semblant de conscience.
Oui, mais l’arbre blessé à mort qui pourrit contre le sol humide de la forêt, à quelle moment cesse-t-il d’être végétal, à quel moment devient-il terre, c’est-à-dire minéral et inerte ? Quelle est la limite insensible entre la mousse et la pierre ? Il y a un souffle, c’est indéniable, un souffle de vie qui prend la forme qui lui convient, homme, chèvre ou bacille, ou néant conscient qui vibre là, tout près ou rocher endormi et méditant pâteusement dans sa sagesse incommensurable. Il y a bien les pierres qui tombent sur la tête des alpinistes et qui les abattent comme la foudre, le crâne écrasé et rouge sur la neige blanche, mais ce n’est pas de la méchanceté, c’est qu’une pierre vient de défaillir et de se détacher de sa paroi comme la feuille que je suis certains soirs, c’est que la montagne se meurt tout doucement et veut adresser une caresse maladroite au grand homme qui la chevauche.
Après tout, nous ne sommes que la chose que nous voulons bien revêtir, je le constate lors de mes voyages où je quitte mon corps. Enlevez ce visage qui vous sied si mal, arrachez cette carcasse qui vous emprisonne, et je verrai ce que vous êtes, mon semblable de vie, une autre pièce identique du grand patchwork de la vie. Un souffle…
Mon corps, ma dépouille ? Du carbone, de l’eau… Et puis quoi ?
La pierre ? Du carbone, des molécules assemblées de façon primitive. Finalement, ce qui la différencie de moi, ce n’est que l’empilement des éléments entre eux, au bout du bout du compte, je ne suis qu’un minéral évolué. C’est ainsi que j’ai découvert l’amour véritable que prônent les bouddhistes ; on ne se contente plus d’aimer le prosaïquement semblable, on aime la terre et l’air que l’on respire, et l’on sait combien il y a de vivant dans le domaine de notre invisible.
L’autre soir, je fus chat. J’en connus tellement de plaisir et d’amusement que je décidai de garder cette dépouille définitive. Sept vies me convenaient tout à fait, et puis au pire je connaissais les techniques qui me permettaient de changer de support vital.
Comment décrire cette vie libre passée à grimper dans les arbres, à se moquer du monde en feignant continuellement la peur ? Je me demandais ce que deviendrait mon pauvre corps, sans moi, et j’en riais en poursuivant quelque oiseau, en me faisant les griffes contre le tronc d’un doux et beau chêne. Au bout de quelques jours, il m’arriva ma première déconvenue : un type me poursuivit avec un seau d’eau, en gueulant, les yeux pleins de joie haineuse. Au début, je pensai : « Rappelle-toi que ton corps n’est rien, Nicolas (j’avais gardé l’habitude de m’appeler moi-même par mon ancien prénom d’humain). Mas enfin, c’est vrai qu’il n’y a rien de plus désagréable que d’avoir les poils trempés, surtout par ce temps de chien. Chat, oui, mais pas nihiliste. » Mon corps m’encourageait donc à ne pas suivre mes préceptes.
Les humains ont toujours couru à une vitesse incroyablement lente, ce qui me rassura un moment. J’arrivai sous un porche, où je me cachai, et le vis arriver. Je n’avais jusqu’alors pas distingué son visage : il apparut tout rouge, son seau toujours à la main, duquel il avait renversé la moitié dans sa course effrénée. C’est alors que j’eus une impression de déjà-vu, mais il s’agissait plutôt d’un souvenir authentique qui se reproduisait absolument à l’identique sous mes yeux de chat. Quelques mois auparavant, j’avais moi-même pourchassé un chat de la même façon, avec un seau d’eau, et puis j’étais arrivé en sueur à proximité d’un porche — précisément le porche où je me retrouvai à ce moment dans mon apparence de chat. Je reconnus mon visage, mon visage d’avant, et je compris qu’il y avait eu brassage des temps. Je connaissais absolument tout le déroulement de la scène, car je l’avais déjà vécue sous ma peau de Nicolas. Je frémis, et me brossai rapidement les moustaches. Je craignais ce grand homme qui m’avait vu et acculé jusqu’à un coin du porche sombre, mais je savais que j’étais lui aussi, qu’en réalité je me trouvais ici et là, et ma propre menace était imminente, je me souvins des pensées que j’avais eues, le seau à la main, je m’étais demandé pourquoi ce chat se brossait les moustaches en un moment si grave, je m’étais demandé ce que pouvait bien penser un chat face à un homme égoïste et un brin facétieux.
Je vis un chien passer, qui détourna lors d’un instant l’attention de l’homme. Je savais que j’avais été ce chien aussi lors d’une de mes promenades nocturnes, et je savais qu’il manquait quelques instants avant que le contenu froid du seau s’abatte sur moi, alors je fermai fort les yeux et je devins termite.

Pit Bernal

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December 6, 2004

Minute métaphysique

Catégorie: Chroniques intimes, Minutes métaphysiques — mis en ligne par carlotta @ 3:17 am

(choses auxquelles je pense lorsque je suis distrait)

Mes amis avaient la fâcheuse habitude de me jouer des tours rien que pour me faire enrager, pour m’effrayer. Dans leur jeu favori, ils s’amusaient à sauter le plus haut possible et à retomber lourdement sur le sol en riant, et moi je ne pouvais m’empêcher d’entrer dans une panique irrépressible : « Arrêtez, arrêtez, vous dis-je, vous allez faire tomber la Terre, vous allez tous nous faire tomber dans le gouffre. » Puis, quand ils finissaient leur petit manège, je constatais qu’ils n’avaient pas la force suffisante pour entraîner notre planète vers le fond, et j’étais un peu honteux de ma bêtise.
Mais ce que je craignais par-dessus tout, c’est que la Terre puisse s’écraser vers le haut, contre les étoiles coupantes comme des éclats de verre qu’on a négligé de balayer et qui s’incrustent dans la peau. Un beau jour, un triste jour, j’en vins à prendre une grave décision, qui avait au moins l’intérêt de sauver la race humaine : je m’assurai d’être bien à jeun, et je me plantai sur les deux mains, contre un mur, en position de poirier ; dorénavant, c’est moi qui porterais la Terre à bout de bras. Mon Dieu, comme elle me parut lourde ! (au moins aussi lourde que mon propre corps). Mais ainsi, les choses étaient plus sûres ; je me voyais à l’envers, soutenant un poids monumental, les pieds en bas, appuyés nulle part, pendant dans le vide.
Je tins bon pendant un certain temps. Ma femme ouvrit tout à coup la porte de la chambre et se planta devant moi, les sourcils froncés : « Encore une de tes bêtises, à ce que je vois, hein ? Dans cinq minutes on passe à table, alors quand tu auras fini ta séance de yoga tu viendras faire la salade, me dit-elle sur un ton ironique.
— Chérie, je nous sauve d’une catastrophe ; toi, moi, les animaux, les hommes, les plantes et les minéraux. Et tu devrais plutôt me donner un coup de main, au lieu d’être aussi matérialiste. C’est que ça pèse lourd, tout ça. »
Elle sortit de la chambre en soupirant. Finalement, même ma femme ne comprenait pas la mission que je m’étais assignée. Ma tête commença à bouillonner de plus en plus. Je pensai aux multiples raisons qui risqueraient de faire s’effondrer la Terre ; il y avait mes amis, pour commencer, qui ne s’amusaient qu’à sauter comme des possédés, il y avait les mouvements des machines de transport, les courses effrénées et irresponsables des éléphants dans les savanes africaines, il y avait ces gens qui s’empiffraient, qui se faisaient grossir sans savoir que leur surpoids risquait de tout faire valser d’un moment à l’autre. Et mon cerveau prenait feu tout doucement, le sang se remuait dans mon crâne comme une lave brûlante. Je commençai à divaguer. Je me disais que si tellement de gens cherchaient à faire un régime, c’est qu’inconsciemment ils savaient qu’ils couraient le hasard de tous nous foutre dans le trou. Les femmes, surtout ; elles donnaient vie, elles l’entretenaient et cherchaient à la conserver, quelque chose sur leur épiderme leur demandait de ne pas trop grossir, de ne pas trop peser sur la balance du monde.
J’eus tout à coup la sensation d’un poinçon, d’une morsure à l’intérieur de ma caboche ; mon cerveau devait y pendre, y flotter, faiblement retenu par un petit cordon de chair et des bulles éclataient comme bulles dans le champagne pétillant. Puis vint l’impression que ce n’était pas la Terre que je portais, mais plutôt ma propre tête, et que les deux s’étaient inversés. Je ne sais pas, il y eut un voile noir, mes bras durent ployer sous ce gigantesque poids, et tout finit par tomber dans le grand fossé de l’univers.

Pit Bernal

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June 7, 2004

Minute métaphysique

Catégorie: Chroniques intimes, Minutes métaphysiques — mis en ligne par carlotta @ 12:46 am

(choses auxquelles je pense lorsque je suis distrait)

Quand je marche dans la rue, ou même dans une maison, dans un jardin, une forêt ou, en fin de compte, sur n’importe quelle surface qui supporte mes pieds, j’ai la sensation très nette que c’est la Terre qui se met à tourner sous mes pas et que moi, je reste exactement au même endroit, comme lorsqu’on marche en sens inverse sur un tapis roulant. Mais voilà que je croise des gens qui se déplacent dans une direction opposée à la mienne, ce qui invalide ma théorie ; mais alors, j’imagine que le sol est composé de lamelles invisibles, de plaques se mouvant dans tous les sens pour chaque être vivant et que, définitivement, nous sommes tous immobiles dans l’espace. J’entends qu’on me crie à l’oreille, et malgré cette barrière de mots, cette pellicule de papier qui me séparent de mon lecteur, que c’est insensé (pourriez-vous arrêter de me forer les tympans de la sorte, c’est assez désagréable, merci), à quoi je réponds (argument infaillible), qu’un univers fini ou infini, au choix, est tout aussi insensé. L’oiseau croit donc survoler des villes, des montagnes et des océans, mais ce sont les villes, les montagnes et les océans qui bougent sous lui, et il reste enfermé dans sa petite parcelle d’air, dans sa sphère, car ce sont les lieux, tout autour de lui, qui se déforment, qui filent et s’étirent, lui donnant l’illusion parfaite du déplacement.
L’ivresse, les drogues nous donnent tout à fait conscience des choses qui tournent tout autour de nous et irrévocablement, nous sommes tous enfermés dans notre petite cellule d’espace, on peut se mettre à courir (ou plutôt, avoir l’illusion de courir), mais c’est le sol qui se dévide et défile sous nos pieds ; serait-ce un rêve ? J’arrive dans une sorte de désert et je m’aperçois que j’ai dans la main une série de coquilles d’escargot vides. Sans le faire tout à fait exprès, je les sème derrière moi et vois pousser à l’emplacement de chaque graine d’escargot, un escalier en colimaçon. Je fais pousser dans cette grande étendue vide, des escaliers en forme de spirale qui ne mènent nulle part, une vingtaine de marches et puis plus rien. Serait-ce un rêve ?
La dernière coquille jetée à terre, pour je ne sais quel motif, j’entreprends la montée de l’escalier et, arrivé tout en haut, tombe à terre (l’attraction terrestre), mais je ne sens pas la chute, moi je suis immobile : tout à coup, la Terre a fait un saut, s’est cognée à mes pieds et s’est écrasée contre moi, en une violente attaque.

Pit Bernal

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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