January 5, 2009

Le Mirador - chapitre 2

Catégorie: Le Mirador — mis en ligne par carlotta @ 3:30 am

En plus de télécharger de nombreux films et albums, j’ai, comme tout le monde, fait le tour des sites dits spéciaux, type mort en direct, porno hardcore, info bidon, sites truqués, etc. J’ai téléchargé des vidéos pornos filmées par des amateurs avec leur téléphone portable, des extraits d’images de guerre et de torture, des petites vidéo faites par des particuliers pour filmer une blague, ou un truc à la Vidéo Gag, j’ai vu des images détournées de campagnes électorales et publicitaires, vu les scènes censurées de South Parc et de Basic Instinct 2, les versions démo de nombreux jeux et disques, regardé tout et n’importe quoi, de nombreuses semaines durant, plusieurs heures par jour.
Internet était un recours : ça ou la folie.
« L’été c’est la saison où on n’a pas de vie, et l’hiver c’est la saison où tout est mort. »
Je m’en fiche, car mon écran d’ordinateur ne connaît pas la nuit, tout au plus la veille.

Au début j’allais au café sur la place du village, c’était la pause, entre les pâtures, plus haut derrière l’horizon, et la ferme, pesteuse au bas du village, derrière le panneau communal. Mais je n’y mets plus les pieds, déjà que je ne bois pas, perdre mon temps là-bas, c’est plus possible…
Tous les jours de nouvelles images – non, pas tous les jours, sur Internet pas de nuit pas de jour, juste la mise en ligne, constante et instantanée, de nouveaux films, de nouveaux teaser – tous les jours, donc, je dois télécharger de nouvelles images, avant qu’elles ne fuient et disparaissent irrémédiablement dans les combles du système, ou à la page 38 d’un site en déconstruction. Il faut que je sois aux aguets, constamment, ne pas rater la perle semée sur la banquise, ne pas passer à coté car elle ne m’attendra pas. Chaque instant de nouvelles filles sublimes viennent s’offrir entre dix et quarante secondes, gratuitement, sans fin. Ici la vie est gratuite.
Alors je passe ma vie devant l’écran d’ordinateur. Je chatte rarement, je ne trouve rien à dire, mais je sillonne l’éventail infini des sites. J’écrase la semaine en un jour, le jour en une minute, et la minute en un claquement de secondes. Je ne calcule plus qu’en temps de téléchargement.
Le temps passe, l’image s’incruste en moi.
Pas de crise notable. La vie ainsi trafiquée devint presque normale.

J’ai tenu trois semaines sans mettre les pieds dehors, juste à les regarder, bandant mollement, incapable de comprendre d’où venait ces centaines de filles, incapable de détacher les yeux de l’enchaînement ininterrompu de gymnastique, de couples, de caresses ; et même si c’était assez pauvre point de vue érotisme, quelque chose d’autre que mes couilles restait rivé à l’écran, dans l’attente de savoir quoi attendre.
Il y en avait tant, et tout le temps, je ne pouvais pas imaginer en manquer une, c’était comme si on me révélait le monde dans son infinie et impétueuse diversité, comme si l’on tournait à toute vitesse les pages du Livre de la Vie sous mes yeux ; il serait évidemment hors de propos de prendre une pause pour se rendre aux toilettes, non ? Peu importait la répétition des postures, des gestes, des étreintes, seul l’enchaînement de visages inédits avait valeur d’expérience. Je devenais presque immortel à force d’expérience. Leur vacuité n’entamait en rien leur constance et leur pragmatisme. Elles étaient sous mes yeux. Par un jeu de l’histoire et de ses dogmes, le plus gratuit revêtait le manteau d’or fourré du plus précieux, et rien, rien jamais rien, ne pourrait rivaliser avec cette mise à disposition de l’infini, pas un homme, pas une femme, pas une idée. Ici il y avait tout, et donc rien, selon l’oblique de l’âme.

Au début, mon père et mon frère ne dirent rien de mes occupations. Ils ne firent aucune réflexion sur mes heures d’enfermement, mais, quand le printemps pointa le bout de ses ruisseaux, de nouvelles contingences froides, dures et toujours stupides, crevèrent ma bulle pour me plonger dans l’enfer éblouissant des granges familiales, à racler les congères de souillures, et nourrir l’armée de cochons bruns. Il fallut abandonner mes muses, ces visages inconnus – Bresil ? Roumanie ? Ouest Mississipi ? – et retourner à l’astreinte virile de la vie paysanne. Mais je m’en fichais, car le sommeil aussi m’était passé.

Je m’attachai rapidement à une jolie blonde à la peau pâle et fraîche, aux seins lourds et naturels. Des hanches larges mais fermes dans leur noble costume de graisse adolescente donnaient à sa silhouette un fuselé de sirène. Elle avait un visage d’ange américain comme sur les paquets de cigarettes dans les films de guerre, et des yeux gris qui m’électrisaient en partant des pieds. J’aimais les veines bleues de son cou. Mais je ne craquais pas pour elle tout de suite, ses concurrentes étaient légion, et leur plastique souvent plus parfaite.
Ce fut progressif.
Je la remarquais plus facilement, et plus régulièrement, de jour en jour. Un effet de contraste amplifiait sa présence à ma proximité.
Je compris alors qu’elle souhaitait se dévoiler à moi, et rien qu’a moi ; au fur et à mesure de mes visites, lentement, comme dans la vraie vie où on ne baise pas avant l’apéro. Dans une véritable et normale chronologie amoureuse. Son regard ne trompait pas, j’avais beau regarder par dessus mon épaule.

Donc, au début, je ne téléchargeais d’elle que de pudiques strip-tease, une ou deux branlettes, rien de très violent comparé à ses copines des cases d’à coté. Puis, un mois plus tard, vint la pénétration vaginale. Une sommaire levrette filmée façon caméra subjective, sans éjaculation ni rien ; c’était assez moche, mais son visage de trois quart continuait d’irradier l’image sur une fréquence trop subtile pour que l’étalon en train de la besogner puisse la ressentir. Mais moi je la sentais. Je ne sentais plus que cela. La lumière me baignait entièrement.
Cette vidéo, copiée, effacée et sauvegardée cent fois, fut mon premier choc sexuel.
Avant, la masturbation était une activité clinique où le fantasme avait peu à voir, ou ponctuellement, comme sur ordonnance. Mais le jour où j’ai vu le tendre duvet rose de ses lèvres éclore enfin, son corps tout entier vibrer et trembler, se plisser et glisser sous des mains qui n’avaient pas de visage, virer du blanc au rose comme le lait se teinte d’alcool, quand j’ai entendu sa voix rauque implorer toujours plus de douleur, son souffle monter en cadence tout en devenant plus grave, plus rien, plus rien alors n’eut d’importance pour moi. Plus aucune de ces blondes aux seins décolorés, plus aucune de ses brunes goulues, plus rien ni personne ne pouvait rivaliser avec elle. Elle m’avait courtisé et venait de faire sa révélation. C’était si intime, si tendre, si doux…
Ce jour là, la terre devint un peu plus ronde pour moi. Mon sexe dans ma main n’avait jamais été aussi dur. A travers lui, c’était elle que je serrais si fort.
Je voulais être son homme, son fils, son père et son amant.

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November 3, 2008

Le Mirador - chapitre 1

Catégorie: Le Mirador — mis en ligne par carlotta @ 9:23 am

Les derniers souvenirs que j’ai de ma mère sont déjà confus.
La couleur du cercueil et des fleurs est un peu passée. Il pleuvait, et c’était un début de mars glacial, toute la famille était là, et beaucoup d’autres, que je ne connaissais pas. Mon père et mon grand frère ouvraient la marche ; moi, trop petit, j’étais derrière la forêt de jambes, relégué avec les cousins. C’était il y a dix ans.

Quand je suis descendu du car, pour la dernière fois, c’est sans un regard en arrière que, sous le soleil radieux de la campagne méridionale, je m’engageais sur le chemin de la ferme familiale.
J’avais 16 ans.

Tout se passa comme prévu.
Soupe à la grimace, mon grand frère me bassina toute la soirée sur « ce que ma mère aurait dit de mon renvoi de l’école, la pauvre ! », mon père fulmina tout le repas en gigotant derrière son assiette. Après, j’eus droit aux coups de ceinturon. Pour les avoir souvent tâtés, je dirais que cette séance fut parmi les plus douces…
Le lendemain matin : réveil à 5h, pas un mot échangé autour de la table en bois de la cuisine, tartines de beurre, café noir, trois fois, puis la rasade d’alcool, et l’étable, les champs, les trajets en voiture, en tracteur, en camion benne, à dos de mulet, à pieds, des heures assommantes de soleil et de fatigue, debout au milieu des champs froissés, des canalisations juteuses d’excréments, jusqu’au soir, 22 heures, 23 heures, les pieds tout cognés, les épaules insoutenables, la bouche comme un filtre comblé de tout ce que la terre peut respirer, là, ruiné de fatigue, saoul d’un vin tiède à moitié rose, on monte alors se coucher, sans un mot, sans même passer aux lavabos, et, enfin allongé dans le paddock moisi, à moitié déshabillé, le sommeil vous prend comme une crampe, comme un millier de fourmis que le réveil, quelques maigres heures plus tard, rend encore plus vives et désagréables.
Finalement la journée reprend à zéro, comme si la nuit n’avait été qu’un rêve.

Tout se passa comme prévu.
Juin, juillet et août défilèrent sans nom. Les journées interminables brûlèrent ma peau jusqu’à l’os, la frugalité des contacts sociaux finit par me rendre muet, soumis et courbe comme la plaine autour de moi. J’étais une de ses pierres, affleurante, usée. J’étais fait pour la ferme par la ferme. Une brique.
D’ailleurs le bout de mes doigts couverts de croûtes brunes confirmait le phénomène : je devenais une brique.

Un soir de septembre après manger, mon père et mon frère m’installèrent sous le feu croisé de leur questions et d’une bouteille de poire. Je n’avais rien à regimber contre le fait de m’installer définitivement ici ? « Non, bien sûr ! » , oublier toutes ces histoires d’école et d’internat, travailler avec eux à la ferme toute ma vie ? « Non, bien sûr ! ». Qu’allais-je faire sinon ? « Bien sûr ! ».
Tout se passa le plus naturellement du monde, pour ainsi dire.
Je faisais plaisir à ma mère, qui du ciel où elle se trouvait, devait trouver ma position bien récon-fortante…

A Noël mon père m’abonna à Internet « haut débit ». C’était la grande nouveauté à ce moment là, « Internet dans les plus petits bourgs de provinces ! etc. » C’était un cadeau pour me cheviller ici.
C’était un marché.
Il m’aurait acheté un pistolet mitrailleur que ce n’aurait pas été plus grave.

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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