L’association poétique « Chemins qui ne mènent nulle part » proposait, le 8 mars dernier, une lecture de textes de femmes. En voici le texte introductif :
« La poésie déconceptualise le langage. »
Jankélévitch
Poésie au féminin
Une précision s’impose : Nous allons lire des textes de femmes. Il ne s’agit pas ici de nous interroger sur l’existence ou non d’une poésie féminine ou féministe – problème vaste et complexe du fait de l’essence même de la poésie et à fortiori « féminine ».
Pour autant, si commencent à se faire entendre des « voix de femmes », n’est-ce pas alors à travers un nouvel idiome, ou du moins à travers un autre usage des mots car les mots qui ont cours ne leur font pas ou pas encore place.
Oser parler avec sa propre voix, lorsqu’on est une femme, c’est à nos yeux, non pas caractériser la poésie féminine par son auteur ou par son objet [lequel aurait pour spécificité de mettre à jour la sensibilité et l’attitude devant la vie propre aux femmes], mais plutôt en filigrane, de laisser voir, de donner à entendre à travers la singularité de chaque voix : la tentative de sortir de la prison des définitions, du carcan du discours universel – masculin, de mettre à mal les ressorts du langage binaire et hiérarchisé, principe sur lequel se fonde la certitude classificatoire, la prétendue vérité sur la différence des sexes. En un mot de se réapproprier cette parole confisquée « là où, – comme le dit Zeno Bianu –, l’identité n’est plus qu’un précipité instable ».
En ce sens tout poète par son acharnement à faire voler en éclats les limites du langage n’exprimerait-il pas à son insu un « devenir femme » ? Toute poésie serait-elle alors « féminine » c’est-à-dire, indécidable quant à l’identité de son auteur ?
Quoi qu’il en soit de cette question, force est de constater que les femmes, de manière secrète, sur les bords du pouvoir masculin et de plus en plus ouvertement, créent et se font entendre. Or cette lutte pour leur liberté créatrice atteste de leur existence humaine à part entière. Elle incite à les reconnaître, à travers leurs œuvres, comme capables de déjouer les images convenues et de s’affranchir de cette longue histoire sous l’emprise du pouvoir masculin. Implacable détermination déniée par ceux qui, dans leur aveuglement, les assignent à une identité figée, immuable, qui n’est qu’un immense montage défensif à l’égard de l’autre sexe !
J.J. Rousseau dans « L’Emile », au livre 5, nous donne, parmi tant d’autres, un exemple de ce déni :
« La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes, dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées – dit-il – n’est pas du ressort des femmes… »
Inaptes à l’élaboration intellectuelle ou esthétique, celles dont la raison se plie à l’ordre des passions et du corps. Ce « sexe affectif », comme le qualifie Auguste Comte, ne peut que se rendre à l’évidence : à savoir à ce pour quoi la nature le convie : les sentiments, les émotions…
Alors, chanter, louer les mouvements du cœur, la poésie lyrique, celle que Paul Valéry définit comme « le développement d’une exclamation », la transformation d’un cri en chant. Or, ultime dérision : dire l’amour, le temps qui passe, la douleur, la sensualité est rarement le lieu d’une parole « féminine », si ce n’est le plus souvent comme la revendication du désir de dire, de créer, « d’élever leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et leurs fuseaux » comme le réclame Louise Labé.
Par delà les oppositions butées, la logique binaire du discours usuel, la poésie au féminin rappelle ô combien la vie des affects transposée, sublimée dans un acte de création peut, par l’appropriation symbolique, bouleverser les places, renverser les codes, les chemins balisés. Surmonter, réconcilier les oppositions comme ce fameux point déterminé dont parle André Breton :
« Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie, la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. »
Peut être ce point est-il cet infini que tente de rejoindre inlassablement la parole poétique, par delà le masculin et le féminin !
Anna de Noailles est une virtuose de cette sublimation et de la jubilation qui l’accompagne. Emues par son poème « La vie profonde », nous avons choisi comme fil directeur de nos lectures « poésie, joie et douleur ».
Texte écrit par Corinne Haddad , lu par Lotte Char