April 7, 2004

Papier peint n°2

Catégorie: Journaux et leur éditorial — mis en ligne par carlotta @ 1:00 am

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« Soustraire le nécessaire, ajouter le superflu. » : Superflu, oui, d’expliquer cette phrase en exergue des Papiers peints. Cela fait une belle jambe à Georges Henein qui ne figure pas dans la liste d’abonnés et plus encore à feu Henri Michaux. Je m’y applique cependant, répondant par là à une pulsion d’archiviste. Parlant d’Henri Michaux, dans le numéro 21 de septembre 68 du Magazine littéraire (ah ! l’Internet !), Georges Henein écrit : « Absent pour les autres et, très volontiers aussi, absent aux autres. Réuni quand même au monde par un mystérieux défaut de ligament. Soustrait le nécessaire, ajoute le superflu. Regarde se débattre ceux qui pratiquent le débat. Plus futé que la pieuvre, en grande intimité avec le menu roc de l’inhabitable, il jette peu d’encre et n’attend pas le cri d’étonnement de l’éclaboussé. A l’école du mieux penser, il sonne la cloche de la récréation. Tous dehors pour la fin de la phrase. On ne va pas s’appliquer indéfiniment à prendre pied, à cerner d’espace nul son propre pied jusqu’au raidissement de la matière vaincue par tant de tristesse. Il tire sur une corde invisible et le tympan saute à l’autre bout du corps. » Henri Michaux tire sur ma corde. Il m’enjolive la vie. Je l’en remercie et rêve à ce qu’ici j’entreprends, bordée de cette épigraphe.
Les colonnes de Papier peint n° 2 relatent les activités de l’association poétique « Chemins qui ne mènent nulle part ». Rien de surprenant à cela puisque Corinne, Isabelle, Maud et moi en sommes, en quelque sorte, les piliers. Dans un registre différent, il est temps de mon point de vue de doter cette revue de feuilletons… histoire de vous donner envie de continuer à parcourir ces modestes et inédites colonnes, voire de vous mettre en situation d’attendre l’arrivée du journal dès la fin du mois, comme la ménagère d’environ cinquante ans attend, le cœur battant, dès treize heure trente, le début des ineffables « Feux de l’amour ».

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April 5, 2004

Chemins qui ne mènent nulle part…

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 12:59 am

L’association poétique « Chemins qui ne mènent nulle part » proposait, le 8 mars dernier, une lecture de textes de femmes. En voici le texte introductif :

« La poésie déconceptualise le langage. »
Jankélévitch

Poésie au féminin

Une précision s’impose : Nous allons lire des textes de femmes. Il ne s’agit pas ici de nous interroger sur l’existence ou non d’une poésie féminine ou féministe – problème vaste et complexe du fait de l’essence même de la poésie et à fortiori « féminine ».
Pour autant, si commencent à se faire entendre des « voix de femmes », n’est-ce pas alors à travers un nouvel idiome, ou du moins à travers un autre usage des mots car les mots qui ont cours ne leur font pas ou pas encore place.

Oser parler avec sa propre voix, lorsqu’on est une femme, c’est à nos yeux, non pas caractériser la poésie féminine par son auteur ou par son objet [lequel aurait pour spécificité de mettre à jour la sensibilité et l’attitude devant la vie propre aux femmes], mais plutôt en filigrane, de laisser voir, de donner à entendre à travers la singularité de chaque voix : la tentative de sortir de la prison des définitions, du carcan du discours universel – masculin, de mettre à mal les ressorts du langage binaire et hiérarchisé, principe sur lequel se fonde la certitude classificatoire, la prétendue vérité sur la différence des sexes. En un mot de se réapproprier cette parole confisquée « là où, – comme le dit Zeno Bianu –, l’identité n’est plus qu’un précipité instable ».

En ce sens tout poète par son acharnement à faire voler en éclats les limites du langage n’exprimerait-il pas à son insu un « devenir femme » ? Toute poésie serait-elle alors « féminine » c’est-à-dire, indécidable quant à l’identité de son auteur ?

Quoi qu’il en soit de cette question, force est de constater que les femmes, de manière secrète, sur les bords du pouvoir masculin et de plus en plus ouvertement, créent et se font entendre. Or cette lutte pour leur liberté créatrice atteste de leur existence humaine à part entière. Elle incite à les reconnaître, à travers leurs œuvres, comme capables de déjouer les images convenues et de s’affranchir de cette longue histoire sous l’emprise du pouvoir masculin. Implacable détermination déniée par ceux qui, dans leur aveuglement, les assignent à une identité figée, immuable, qui n’est qu’un immense montage défensif à l’égard de l’autre sexe !
J.J. Rousseau dans « L’Emile », au livre 5, nous donne, parmi tant d’autres, un exemple de ce déni :
« La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes, dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées – dit-il – n’est pas du ressort des femmes… »
Inaptes à l’élaboration intellectuelle ou esthétique, celles dont la raison se plie à l’ordre des passions et du corps. Ce « sexe affectif », comme le qualifie Auguste Comte, ne peut que se rendre à l’évidence : à savoir à ce pour quoi la nature le convie : les sentiments, les émotions…
Alors, chanter, louer les mouvements du cœur, la poésie lyrique, celle que Paul Valéry définit comme « le développement d’une exclamation », la transformation d’un cri en chant. Or, ultime dérision : dire l’amour, le temps qui passe, la douleur, la sensualité est rarement le lieu d’une parole « féminine », si ce n’est le plus souvent comme la revendication du désir de dire, de créer, « d’élever leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et leurs fuseaux » comme le réclame Louise Labé.

Par delà les oppositions butées, la logique binaire du discours usuel, la poésie au féminin rappelle ô combien la vie des affects transposée, sublimée dans un acte de création peut, par l’appropriation symbolique, bouleverser les places, renverser les codes, les chemins balisés. Surmonter, réconcilier les oppositions comme ce fameux point déterminé dont parle André Breton :
« Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie, la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. »
Peut être ce point est-il cet infini que tente de rejoindre inlassablement la parole poétique, par delà le masculin et le féminin !

Anna de Noailles est une virtuose de cette sublimation et de la jubilation qui l’accompagne. Emues par son poème « La vie profonde », nous avons choisi comme fil directeur de nos lectures « poésie, joie et douleur ».

Texte écrit par Corinne Haddad , lu par Lotte Char

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Questions de nuit

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 12:58 am

Où es-tu, mon unité ?
Où es-tu, mon humanité ?

Lotte Char, 1er juin 2002, « A boulets rouges »

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Soirée poésie

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 12:57 am

9ème - 1 rue de la boule rouge -

mots en vrac, en écho, en dessert.

clicks des appareils numériques

(tout souvenir doit être fixé en couleurs,
formes et images.
comme si la mémoire-mot,
la mémoire-souffle,
la mémoire caresse et sensation
n’existait plus.
comme si
chaque plaisir, chaque bonheur
était spectacle)

petit Nathan me tend un stylo
il n’a de cesse que je ne me sois rendue
“écris” dit-il. j’écris.

ah ! une coquine,
une petite coquine qui louche
sur les genoux de Robert.
dans mon carnet,
elle sera bien attrapée !

La poésie tous ensemble.
Un vers, un autre.
Un mot encore.
musique d’assonances,
de rimes, rythmes,
allitérations et pieds de mots.

Dans la pièce à côté,
ils jouent au rami
gros cigare et cigarettes.
J’adore.
Souvenirs anciens
de mon père.
Enfance des cafés-PMU

Puis Charlotte me dit un poème
à l’oreille.
le best.

Carole Lipsyc, « Paris se livre, récits virtuels »

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Varsovie Prologue

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 12:56 am

Prologue
” Vous avez dit être « nihiliste ».
- J’ai dit « un peu nihiliste », d’ailleurs j’aurais dû dire « nihiliste par intermittence ».
- Par intermittence?
- Je dis par intermittence, car, et faisant occurrence au fait que j’ai pu à un moment ou à un autre prétendre avoir été nihiliste, à ce moment précis, je ne l’étais pas.
- Vous pouvez éclaircir?
- Un nihiliste ne le revendique pas.
- Ca vous amuse de vous moquer de moi?
- Non, je ne moque pas de vous, je dis seulement qu’être « un peu nihiliste », ça ne veut rien dire. Et que si je l’ai dit, c’est dans un moment d’égarement.
- Tâchez d’arrêter de vous égarer dans des propos stupides sur votre lieu de travail. Prenez ceci comme un avertissement sans frais. Au revoir monsieur Dolokov.
- Au revoir monsieur l’administrateur.
- Attendez Dolokov, à propos du petit Hansen…
- Et bien, normalement le candidat au secrétariat du premier attaché Lautréamont devrait arriver demain vers neuf heures… D’ailleurs peut-être devriez-vous m’appeler, parce que je crois que pour des commodités d’ordre familial, il va passer sous le nom du remariage de sa mère. Téléphonez-moi demain, que je puisse envoyer la paperasse rapidement et discrètement.

- Oui, je vois. Le piston est trop volumineux. Ah, ah, ah.
- Quel plaisantin vous faites monsieur Jinon. ”

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Varsovie Episode I

Catégorie: Varsovie — | — mis en ligne par carlotta @ 12:55 am

” A l’attention de M. Anatoli Desclos : M. Jinon vous accueillera ce jour à son bureau à 8h30 ”
Henri Jinon releva les yeux de la note. Tout en la gardant entre ses petites mains blanches, il chercha son agenda du regard. En face de lui, mal assis sur une chaise étriquée, l’opérateur Desclos attendait, interrogatif, que l’administrateur daigne lui porter un semblant d’attention. Le petit bonhomme posa la note, réajusta ses lunettes et se pencha sur son agenda.
” 9h00 : Téléphoner Dolokov, secrétariat Noé ”
” Je vois. Vous venez de la part de M. Noé. ”
Anatoli, ne sachant s’il s’agissait d’une question, se contenta d’opiner tout en cherchant désespérément à croiser le regard de celui qu’il n’osait encore appeler son interlocuteur. Celui-ci fit pivoter son fauteuil et attrapa son téléphone.
” Monsieur Dolokov ? Oui, c’est Jinon. J’ai en face de moi monsieur, hum, Desclos… Oui, oui. Des… Très bien… Bon. Très bien monsieur le secrétaire. Au revoir.” Anatoli, rassuré de se savoir dans le bon bureau, redressa la tête à l’énoncé de son nom. L’administrateur raccrocha, retira ses lunettes et poursuivit en les nettoyant dans un grand mouchoir.
” Les services du Potent Langevin vous ont fait convoquer ici ce matin afin que nous mettions au point un détail de votre dossier administratif. ”
Jinon rechaussa ses lunettes, fit à nouveau pivoter son fauteuil jusqu’à un tiroir avant de disparaître à moitié sous son bureau. Anatoli hésita un instant à prendre la parole. Au moment précis où il se décida, il fut interrompu par l’administrateur qui se releva vivement, comme une poupée à ressort, en jetant sur Anatoli un regard sournois.
” Vous ne nous aviez pas dit que vous étiez juif !
- Mais je ne suis…
- Allons, allons. Vous n’avez pas le sens de l’humour très développé. Bon, voyons ça. ”
L’administrateur ouvrit le dossier rouge qu’il venait de sortir et y plongea ce regard froid et impartial qu’affectent de prendre les incarnations mandatées des rouages de cette grosse machine à laquelle Anatoli appartenait humblement. Le ridicule fit monter en lui une colère sourde. D’abord contre lui-même, de n’avoir pas saisi la subtilité de l’humour d’un administrateur – humour qu’on tenait dans toutes succursales de la Prudential House pour symbole de la supériorité intellectuelle des fonctionnaires sur les opérateurs et leurs dirigeants. Puis sa colère se porta irrésistiblement sur l’administrateur Jinon. Le petit homme frêle, engoncé dans son costume étriqué, diffusait autour de lui une odeur malsaine. Son visage pourpre et gras, flanqué d’un front trop large, d’oreilles décollées et d’un nez trop court, respirait l’antipathie. Son menton anguleux, pendu à une bouche aux épaisses lèvres jaunies par le tabac et le thé, ne semblait être destiné qu’à la provocation et lui donnait les traits d’une marionnette de ventriloque. C’est presque naturellement qu’Anatoli se mit à le détester. Sa colère n’avait en tout état de cause rien à voir avec le mépris séculaire que vouaient les membres du collège exécution aux agents de maîtrise, elle n’avait d’ailleurs rien de vertical. Il voyait en Jinon un homme aussi insignifiant qu’antipathique.
” Est-ce que vous pourriez m’expliquer ce que vous voulez de moi ? J’ai du travail ”
Jinon ne releva pas ses yeux du dossier rouge.
” Allons bon. Je lis pourtant là que vous n’êtes pas un imbécile. Vous avez même des résultats très corrects. Vous devez quand même en avoir une vague idée. On ne vous a pas dit…
Non, on ne m’a rien dit. ”
Jinon se crispa, puis se prostra, comme inanimé, pendant quelques secondes. Inquiet, mais toujours en colère, Anatoli se disait qu’il aurait dû refuser de s’asseoir, que si l’administrateur avait mal pris son ton sec, il lui serait peut-être loisible de lui faire passer une demi-heure, assis en face de lui, à l’embrouiller avec des histoires d’état civil, médical, judicaire, fiscal, n’importe quel détail de son dossier aurait fait l’affaire pourvu qu’il adopte une forme administrative. Sans compter l’engueulade qu’allait lui valoir d’être en retard au bureau où Charikov avait « besoin de lui pour la matinée ».
La tête hideuse se releva brutalement. Les deux grands yeux noirs de l’administrateur étaient maintenant, comme mués par le truchement d’un grossier mécanisme, au bord des larmes. Son regard, vibrant de solennité se posa sur Anatoli qui devenait écarlate de rage.
” Très bien. Monsieur Du… euh… Desclos, j’ai le plaisir de vous annoncer la décision de l’administrateur principal Noé qui vous promotionne au secrétariat de monsieur le premier attaché Lautréamont. Bravo. ”
Anatoli, abasourdi, surmonta l’effort d’avoir à lui sourire, à se lever, et à lui serrer la main. Une main moite, à la paume flasque et aux doigts visqueux. Il eux un relent écœuré à la vue du petit homme debout, s’étant levé pour pouvoir passer son bras mince au-dessus du bureau. L’administrateur, incarnant un corps d’adolescent malingre auquel la vie n’aurait accordé aucune blessure, ni offert un seul vrai plaisir, offrait toute la disproportion de son être, proprement insignifiant. Le petit administrateur exultait d’une manière si pitoyable qu’Anatoli pensa un instant que la mort eut été un privilège nécessaire pour l’administrateur Jinon.
Alors qu’il s’apprêtait à refermer le dossier rouge, ce dernier prit un air attristé, comme s’il venait de comprendre sa totale inutilité, et, tout en s’asseyant, laissa lourdement retomber sa tête contre sa poitrine. Anatoli, que le plaisir d’une promotion, aussi absurde quelle fut, interdisait de s’énerver, resta un instant exaspéré par le nouveau silence de l’administrateur. Le petit homme attrapa le dossier rouge et, dans un geste ample, tout en faisant pivoter son fauteuil, l’administrateur Jinon le balança à travers le bureau.
” Ramassez votre paperasse monsieur Duéclos. Contentez vous de la rapporter à l’administrateur principal Noé demain avant 10h00, faites au moins en sorte qu’elle y arrive. ” Dépassant du fauteuil qui maintenant lui faisait dos, Anatoli vit se tendre un bras nerveux agrippant le téléphone ” Dolokov, c’est Jinon. Hans… oui, oui, d’accord, donc IL s’en va…. Alors ? Alors c’est un vrai con croyez moi, mais bon que voulez vous ! Les pistons… ”
Dans le couloir, ivre de colère contre ce ” pantin d’administrateur “, Anatoli bouscula un coursier contre lequel il faillit se disputer. Profondément déstabilisé, il passa une journée désagréable. Il ne parla à personne de sa promotion, ne serait-ce que pour ne pas aborder le souvenir du sinistre administrateur. En outre, n’en n’étant même pas à sa troisième paire de bretelles, il se voyait mal annoncer à la cantonade : ” Vous savez quoi ? Demain, je pars bosser pour le PrimAtt, ils doivent avoir besoin de moi car je n’ai rien demandé. ” On aurait tôt fait de lui démontrer l’incapacité totale de l’administrateur Noé pour valider ce genre de mutation, et que s’il voulait pas passer pour un abruti, il ferait mieux de refuser tacitement l’offre.

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Papier peint n’est pas Wallpaper

Catégorie: Collisions — | — mis en ligne par carlotta @ 12:54 am

Au téléphone, un ami, lecteur de Papier peint, me parle d’une revue américaine, Wallpaper. Une recherche sur le web confirme l’existence de la revue de design Wallpaper*. Un correspondant m’envoie un mél au sujet de Papier peint dont l’objet est « wallpaper for the soul ». J’utilise donc cette dénomination dans la conversation. Indigné, mon fils Edouard argumente que le nom propre Papier peint ne saurait être relié au nom propre Wallpaper. Je ne lui donne pas tort et j’aimerais lui faire plaisir. Cependant je ne sais pas débrancher, dans mon cerveau, l’imbécile module automatique de traduction.

Cha

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Crocodile indésirable

Catégorie: Chroniques voyages — mis en ligne par carlotta @ 12:53 am

Sur une autoroute du sud de la France, quelque part vers Montpellier (ma mémoire s’embourbe dans le goudron fondu de ce tronçon de route), à quelques centaines de mètres d’une sortie, on peut lire ce panneau, accompagné d’une flèche : « ACCES FERME AUX CROCODILES ».
Au volant de ma voiture, je m’agite, je m’insurge et manque d’avoir un accident : l’accès est fermé aux crocodiles ? Voici bien le genre de choses qui écorche mes idéaux de justice et d’égalité. Pourquoi cette discrimination envers la gent saurienne ?
Je voulus en savoir plus, et me voilà déjà en train de téléphoner au standard des autoroutes du sud de la France, scandalisé, et voici qu’on m’éructe que je suis dingue, que les gens ne savent plus quoi inventer, on me raccroche au nez (aux naseaux : face à une telle offense envers ces nobles animaux, je me sens moi aussi un peu crocodile), et puis je continue ma route jusqu’à Paris, résigné, impuissant, sentant déjà naître dans mes yeux quelques larmes.
Arrivé à la capitale, j’en parle à un ami qui m’explique qu’il fallait probablement lire « accès ferme aux crocodiles » au lieu de « ACCES FERME AUX CROCODILES » ; que les lettres capitales ne portant généralement pas d’accent, j’ai dû en placer abusivement sur le e de « FERME », ce que je vérifie sans tarder en consultant le bottin : effectivement, il y a bien une ferme aux crocodiles dans les environs de Montpellier.
Cependant, voici que mon âme assoiffée de justice refait surface : les crocodiles sont saufs mais la lettre capitale est en revanche dénigrée, amputée de ses accents, on la rend ambiguë, on essaie de détourner ses significations. Les lettres et les mots sont censés désigner des choses claires et bien définie, lorsqu’on les malmène, ils se sentent avilis et négligés. On feint de mettre les lettres capitales sur un piédestal en les écrivant en grand, en leur attribuant le rôle d’initiale de phrases ou de noms propres et en fin de compte, on les tronque, on les réduit.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là : si l’on use d’ambiguïtés dans le choix des lettres de ce panneau, et bien qu’il y ait là effectivement une ferme aux crocodiles, c’est peut-être que les crocodiles sont tout de même indésirables dans ces parages, mais on le dit à mots couverts (ou plutôt à lettres découvertes), de peur que des justiciers comme moi ne réagissent. Il y a le discours officiel et le discours officieux : on annonce « ACCES FERME AUX CROCODILES » et moi je comprends « accès fermé aux crocodiles » ; car si l’on ajoute mentalement un accent à « accès », pourquoi ne le ferait-on pas pour « fermé » ? Je pourrais déballer encore beaucoup d’arguments mais je suis sûr que vous êtes déjà convaincu et que vous partagez mon indignation.
Pendant l’année qui suit, donc, j’échafaude un plan d’attaque : j’effectue dans le plus grand secret plusieurs voyages à Cuba, corromps un certain nombre de personnes à l’ambassade, verse des pots de vins aux plus hauts responsables de l’aéroport de la Havane et l’été suivant, une fois que tout le processus a été bien préparé, je fonce vers Montpellier au volant d’une camionnette en location avec un crocodile de trois mètres de long à l’arrière. J’arrive enfin à l’endroit en question, emprunte la fameuse sortie interdite aux crocodiles et par chance, tombe sur un cordon de policiers qui m’arrête. On remarque la bête à l’arrière, on essaie de me faire des problèmes et au final, on me confisque l’animal et le tribunal me condamne à une forte amende pour (je cite) « possession illégale d’un animal sauvage de catégorie C » (c’est la version officielle de ces hypocrites). Mais moi, je sais bien que les crocodiles sont indésirables sur cette autoroute, qu’on continuera à maltraiter les majuscules au milieu d’une souveraine indifférence. Et tant que je serai vivant, il y aura toujours quelqu’un prêt à défendre les causes perdues. Je veux le chanter en majuscule, QUE LES CROCODILES PUISSENT ALLER OÙ BON LEUR SEMBLE, QUE LES OISEAUX ENTRENT PAR LES FENÊTRES ET QU’ON LAISSE LES SAXIFRAGES POUSSER PARTOUT.

Pit

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Samedi 12 février 2000

Catégorie: Caffe Sicilia — mis en ligne par carlotta @ 12:52 am

Nous nous sommes retrouvés à l’aéroport vers 8 heures. Nous avons pris le petit déjeuner sur le vol Paris Rome. A l’aéroport de Rome Fiumicino, nous avons trouvé (mais pas testé) un stand de charcuteries et fromages, ce sera pour le retour. Lors du vol Rome Catania, on ne nous a offert que des biscuits, crackers ou biscuits à l’huile d’olive. Pour compenser, nous avons eu droit à une vue imprenable de l’Etna, sous toutes ses coutures, ouest et sud. Il fumait gentiment. A l’aéroport, nous avons attendu nos bagages, Billy étendu sur les sièges car malade. Quand les hommes sont partis chercher les voitures, Zélie a dit « Ils nous ont largués ». Coralie a acheté des sandwiches et les a distribués. La voiture de Mario a pris la tête du convoi constitué de deux Rovers respectivement verte et bleu marine (pouvant à la rigueur passer pour noire). Mario roulait au milieu de la route, car il lisait la carte. Dans la voiture marine, conduite par Marcel, Lorenzo était à côté de lui, et Billy sur les genoux de Louise, à l’arrière. Nous avons polémiqué sur les critères permettant de reconnaître à coup sûr les orangers des citronniers, et discuté de la possibilité de greffes permettant d’obtenir les deux variétés sur le même arbre. Lorenzo connaissait le nom du chanteur de la chanson « a little bit of Erika », et pas Marcel alors Lorenzo a dit : « t’es pas très au courant ». Ca c’était avant le coup des agrumes. On a fini par s’arrêter à une station, en imitant la voiture verte, et alors Marcel est sorti de la voiture pour rejoindre Mario, mais ce dernier repartait se garer plus loin chaque fois que Marcel se rapprochait. La dame de la location est finalement arrivée, on l’a suivie et trouvé notre location, en bord de mer. Une grande baraque humide et mal meublée, mais assez grande pour nous. Coralie a été super gentille car elle a laissé la chambre sur la mer à Louise et Marcel. Nous sommes partis faire des courses à Noto, et Louise s’est auto désignée pour faire les comptes, vu qu’elle sait pas faire grand chose, et que ça la dédouane de toute autre sorte de participation, enfin c’est ce qu’elle croyait. On a cherché en vain des allumettes, acheté plusieurs sortes de pâtes et de charcuterie, et auparavant, j’allais oublier, environ trois tonnes d’oranges tarocchi et sanguines, des patatas, du fenouil et des carottes (pour Gabriel), et après le supermarché, Mario est retourné à l’éventaire de légumes pour acheter de l’ail contre les vampires. J’ai oublié le broccoli, constituant essentiel des pâtes qu’on a mangées le soir. C’était super bon, c’est les vacances, on est heureux. Les couvertures sentent la naphtaline.

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Ethylistiques

Catégorie: Ethylistiques — | — mis en ligne par carlotta @ 12:51 am

Il s’agit de répéter à l’infini, mais de façon différente à chaque fois, l’information suivante :

Le « Marathon de la vodka », cette compétition un peu particulière, consiste à ingurgiter la plus grande quantité possible d’alcool en avalant, cul sec, des pichets d’un demi-litre de vodka puisés à même des seaux. Dans la plus pure tradition populaire, des petites tartines de pain noir au saucisson, nappées de moutarde, permettent aux concurrents de reprendre leur souffle entre chaque lampée. On ne sait pas combien d’hectolitres ont été ainsi ingurgités, mais le vainqueur de ce défi ne pourra toucher son premier prix, une caisse de dix litres de vodka, car il est mort avant d’avoir pu atteindre l’hôpital, quand cinq de ses adversaires ont dû être placés en réanimation pour coma éthylique.

Extrait de Libération du 22-23 novembre 2003 d’après l’AFP d’après Itar-Tass

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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