« …que vous serez à partir de cette date affecté au poste de secrétaire de M. Lautréamont, premier attaché du cabinet affecté au Potent R. Langevin… bat. F»
Anatoli lut une dernière fois la lettre avant de l’enfourner dans la pochette rouge qu’il reposa à coté d’un petit carton sur son bureau vide. Il se leva et traversa le couloir jusqu’à la porte du bureau du chef de service Charikov. Il frappa et entra réglementairement pour constater qu’à 9h30 passé, le chef n’était pas là. Sans autre formalité, Anatoli rejoignit son bureau, prit sous son un bras le carton, sous l’autre le dossier rouge, et quitta le service.
En descendant les escaliers il s’inquiéta d’avoir oublié quelque chose, quelques souvenirs mélancoliques et puérils lui traversèrent l’esprit alors qu’il passait le pas de la porte du bâtiment C.
Il s’engagea dans la cour d’un pas assuré et tendu. Au milieu de celle-ci l’ombre rectiligne du bâtiment A traçait l’axe médian longiligne du rectangle formé par les quatre premiers bâtiments de la firme. Anatoli s’arrêta net sur la ligne de démarcation de l’ombre et de la lumière, il resta là un instant, silencieux et concentré, avant de pivoter sur sa gauche et de reprendre son pas rythmé vers le bâtiment B.
Sachant qu’aucun administrateur n’allait faire preuve de politesse à son égard, l’opérateur décida de s’en tenir à la plus stricte efficacité. Il s’agissait de se contenter de donner le dossier rouge à l’administrateur principal, ou plus exactement de le poser sur son bureau, et de repartir.
Anatoli fut satisfait de constater la forte agitation qui régnait atour du bureau de l’administrateur principal Noé. Il se disputa tout de même avec un coursier qui chercha à lui faire signer une décharge, mais resta calme et confiant quand il fallut, d’un pas décidé, afin n’avoir à rendre de compte à personne, traverser secrétariat jusqu’à la porte. « A. P. Ferdinant Noé ». Anatoli fut interloqué par le reflet de la plaque gravée. Derrière lui, un secrétaire attendait. Il se retourna et fixa la bouille enflammée d’un petit opérateur qui semblait à tout instant étouffer une insulte.
« J’étais là avant vous.
Mais je t’empêche pas de rentrer ! »
Les pommettes de la petite boule virèrent à l’écarlate. Anatoli sentit la porte s’ouvrir de l’intérieur, il se retourna, un secrétaire l’invita à entrer avant de lui-même sortir, refermant la porte derrière lui.
Un grand homme, mince et élégant, qui portait de puissantes mais discrètes lunettes, referma une armoire, se retourna vers le large bureau en chêne. Puis, tout en cherchant dans le tiroir central et sans même relever le regard alors que trois secrétaires se pressaient de traverser la pièce, il interpella Anatoli. « Bonjour monsieur, que puis-je pour vous ?
- Je viens seulement remettre mon dossier à monsieur Noé.
- Posez cela ici », dit d’un ton posé, mais plaisant, l’élégant personnage tout en indiquant deux piles d’une trentaine de dossiers rouges.
Anatoli posa précautionneusement son dossier sur la plus petite. A cet instant, alors que les trois secrétaires, comme portés par une chorégraphie, sortaient l’un après l’autre du bureau, chacun par une porte différente de celle qu’il passa pour y entrer ; dans un mouvement abrupt et gauche, celle qu’Anatoli regardait déjà, s’ouvrit sur un jeune homme qui semblait totalement perdu.
Le deuxième secrétaire, en quelques pas rapides, coupa la trajectoire qu’Anatoli tentait de dessiner en esprit pour contourner le nouvel arrivant qui s’engageait d’un pas maladroit dans le bureau. L’opérateur, complètement paniqué, décida de sortir par une autre porte, mais le garçon restait là, au milieu du flux des secrétaires qui passaient d’une porte à l’autre, puis il se mit à ânonner d’un ton expressif, comme s’adressant à toutes les personnes présentes dans la pièce. « Eh bien messieurs, nous voilà dans une situation fort peu commode. » A ces mots, l’homme gracieux et élégant releva le regard. Adressant un sourire amical à l’autre éberlué, il referma le tiroir dont il venait de tirer une petite clef et, tout en contournant le bureau pour aller le saluer, lança d’une voix ferme mais agréable : « Mais que voulez-vous monsieur l’administrateur Noé… » Il s’arrêta net, releva un instant son regard jusqu’à la porte avant que son visage n’imprime un vif rictus de douleur. Un secrétaire venait d’essayer de passer à travers Anatoli qui ne désirait en faire autant qu’avec la porte et qui dut à contrecœur, et principalement à cause de l’échec de leurs tentatives respectives, se rabattre sur l’administrateur Noé. Le jeune administrateur principal, pris de revers, et par surprise, perdit alors l’équilibre avant de s’affaler sur les deux piles de dossiers rouges.