Il y aura toujours un feuillet froissé pour résister au bourreau, sur lequel une parole humide, telle une larme tardive, aura coulé. » Edmond Jabès, Le livre des marges
Evguenia S. Guinzbourg raconte dans Le vertige comment, dans le train la menant en Sibérie, ses tortionnaires croyant entendre un texte lu avaient voulu la réduire au silence en confisquant les livres, livre interdit, livre introuvable : seule la mémoire des mots, des poèmes récités par cœur. En effet, ses bourreaux bourrus, sceptiques, ne pouvaient rien contre elle, elle n’avait pas enfreint le règlement, aucun livre. Mais la force subversive de la mémoire, de sa voix qui, soutenue par le rythme des phrases avait tenu tête au vacarme saccadé du train. Même à l’arrêt, elle avait continué de réciter, indifférente aux ordres de silence.
Comment la parole poétique peut-elle « désarmer » ceux qui ont dans leurs mains le moyen de forcer au silence ?
Résistants : Tous ceux qui, éprouvés par la haine et l’effroi ont – par les paroles contenues, retenues dans leur mémoire soudain rendues vivantes, présentes, irrécusables – trouvé la force et le courage de survivre.
Résister serait d’abord et avant tout, de manière emblématique, le refus de se taire, parfois même en se taisant.
J’entends en écho : résister, ne pas céder, refuser d’abdiquer, ne plus se plier à la volonté de l’autre. J’entends à travers l’usage même du verbe, ne pas se plier dans sa littéralité, la métaphore, le transport du corps dans l’âme ! Rester debout, droit, voire la tête haute.
Quelle est cette audace, ce risque, si ce n’est de rompre avec l’animal humain que nous sommes tous d’abord, avant cette rupture que provoque l’évènement qui porte le nom de poésie, d’engagement politique, de pensée, d’amour…
« Nous voici contraints alors de mesurer notre vie, notre vie d’animal humain socialisé, à autre chose qu’elle-même » A. Badiou, L’éthique
Résister serait alors inventer cette autre dimension du vivre plus haute, voire incommensurable avec l’ordonnancement méthodique de nos vies.
Pourtant nous sommes ainsi faits, que nous résistons à la résistance et que résister peut se dire aussi d’un renoncement, voire de cette persévérance dans l’être, toujours identique à elle-même, dans la répétition inlassable du connu, dans l’ignorance d’une violence maintenue. Résistance insistante telle qu’en témoigne la pratique psychanalytique qui dans sa fixité à ce qui a été mêle à la souffrance éprouvée, l’impossibilité à faire surgir pour un sujet de l’inédit.
On voudrait alors, de ce verbe, en faire presque un mot d’ordre : Résister ! Or l’usage récuse à en faire un verbe intransitif. On ne saurait résister contre sans en même temps exister pour – Contre quoi, contre qui, pour qui, pour quoi ?
« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience. » René Char
Texte écrit par Corinne Haddad , lu par Lotte Char le 1er mai 2004 à « La Bicyclette » lors de la lecture sur le thème « Résistances » organisée par Chemins qui ne mènent nulle part.
Lectures du 1er mai extraites de :
« Le vertige », Evguenia Guinzbourg
« Feuillets d’Hypnos », René Char
« La crise de la culture », Hannah Arendt
« L’homme approximatif », Tristan Tzara
« Littérature nouvelle d’écriture française » 1986, Léopold Senghor
« Les cinq sens », Michel Serres
« Si c’est un homme », Primo Levi
« Le Paradis » XVII 28 66, Dante
« Journal d’un vieux dégueulasse », Bukowski
« La conjuration des imbéciles », John K. Toole
« Le dernier caravansérail », Hélène Cixous
« Récits de la Kolyma » Varlam Chalamov
« Penser, classer », Georges Perec
« Portrait de groupe avec dame », Heinrich Böll
« Révolution électronique », William Burroughs
« Stèles », Victor Ségalen (A quoi sert de résister ?..)
Et… un poème de Desnos, un poème de Michaux