C’était un soir de début d’automne, alors que la grosse fourmilière Paris-banlieue tournait à plein régime, à l’heure où justement les laborieux cadres alignaient leurs rutilantes berlines sur le pont de Suresnes pour retrouver les appartements cossus ou les pavillons coquets à Rueil, Vaucresson, Bougival et jusqu’à Saint Germain. Côté Paris, entre la Seine et l’hippodrome, autour d’un petit étang, deux personnages marchaient plus ou moins côte à côte. Le premier, vêtu d’un vieux costume en velours beige et d’un col roulé vert passé, portait une épaisse barbe poivre et sel, une pipe droite, et une chevelure parsemée. Il ne parlait pas, affectait même un regard profondément absent, laissant ses yeux flâner au gré des irisations de l’onde calme sous les caresses déjà fraîches d’une bise précoce. L’autre, quoique n’avançant pas plus vite, marchait d’un pas nerveux et n’avait de cesse d’essayer de percer l’énigmatique regard de son interlocuteur. Il portait une longue veste en cuir noire, un pantalon de tweed gris, une large étole rouge autour du cou et n’arrêtait pas de parler.
« …les Etats-Unis vivront probablement une crise majeure dans les cinquante prochaines années. Le onze septembre pourrait n’être qu’un sombre présage comme le fut le passage de la comète de Halley pour les Anglais du onzième siècle. La démocratie, comme la plupart des idées vertueuses, ne s’exporte pas à bon prix. Les Français du XIXe en vinrent aussi à l’impérialisme pour « sauver » les peuples d’Europe oppressés par leurs tyrans monarchiques. Mais la France d’alors était un vrai bouillon politique, pas moins de six régimes en une centaine d’années. En cela elle diffère des Etats-Unis d’aujourd’hui, dont le Congrès siège depuis la fin du dix-huitième. Ils ont, certes, connu des crises, mais rien de comparable aux guerres napoléoniennes, aux guerres mondiales et aux sinistres révolutions qui les ont accompagnées. Ainsi ils se présentent comme la plus grande nation du monde, seule apte à gérer la part de César ici-bas… »
L’homme à la pipe restait silencieux, profondément transporté par le spectacle flamboyant de l’automne dans les feuillages encore vifs quoique déjà parsemés d’ocres, d’orangés et de rouges. Passant son regard impassible sur les reflets des branches de saule dans l’eau, il n’écoutait pas, ou plutôt semblait ne pas entendre. Le plus jeune continuait, sans attendre plus d’attention de son interlocuteur.
« …l’économie d’un pays se présente comme un bilan de santé de sa population. Ainsi, par le biais d’indices chiffrés (aussi divers que les indices boursiers, l’espérance de vie des nouveaux-nés ou l’énigmatique taux de croissance) les analystes tracent des profils de prospérité. Tout en haut, il y a les Etats-Unis. Comme dans tous les jeux stupides, le meilleur change les règles ou recompte les points à sa guise. Donc, juste à côté des Etats-Unis, il y a le monde occidental libre, démocratique et passablement judéo-chrétien. Et en face, depuis la chute du bloc soviétique, il n’y a plus rien, si ce n’est les démons qui suintent des plaies purulentes que la guerre froide a infligées au tiers monde… »
Au niveau d’un bosquet touffu, l’homme en col roulé, toujours à ses pensées, bifurqua et sortit du chemin jusqu’à un banc ombragé. Le jeune lui emboîta le pas tout en poursuivant ses péroraisons. Une fois assis, l’homme passa un long regard attristé sur la ribambelle de phares alignés qui attendaient sur le pont. Il avait de petits yeux argentés, intensément bleus, qui lui donnaient cet air éveillé, intelligent et curieux des hommes sages qui ont su garder quelque chose de l’étonnement infantile. Il sortit un paquet de tabac dont il bourra sa pipe, et, sans porter plus d’attention au jeune homme à l’écharpe rouge, en tira deux longues bouffées. Ce dernier, après un silence un peu perplexe, reprit sa fiévreuse litanie.
« Pathétique ! Même d’ici on les entend ronfler. Des dizaines, des centaines, sûrement des milliers de bagnoles. Chacun la sienne, et toujours une bonne raison de ne pas prendre les transports en commun. Quant à l’offensant spectacle de la puissance et de l’opulence d’une somptueuse berline arrêtée à côté d’un bus bringuebalant et bondé, l’indignation me laisse sans voix. »
Un bref instant, le regard aiguisé de l’homme en col roulé se troubla. Il tourna lentement la tête vers le plus jeune et le fixa avec toute l’intensité de sa concentration.
« Vous n’existez pas. Je ne devrais même pas prendre le soin de vous le dire, mais, sur les conseils de mon ami, le docteur Charel, je me résigne à vous apprendre de vive voix que vous êtes une création de mon esprit. Vous n’existez pas. »
Il avait détaché sur un ton presque incantatoire les syllabes de la dernière phrase. L’autre resta silencieux, marcha trois pas, se retourna, et poursuivit d’un ton frappé d’étonnement et de raillerie.
« Comment ? Vous me voyez et m’entendez depuis tout à l’heure !
- Depuis le chêne de l’autre rive.
- Et vous pensez que je suis le symptôme d’une maladie psychiatrique. Ben on me l’avait jamais faite celle-là ! »
Suivit un long silence entre les deux hommes qui se fixaient du regard. L’homme en col roulé essayant de faire ainsi disparaître son hallucination. Le plus jeune, debout, cherchant à comprendre ce qu’il lui arrivait.
« Bon, très bien, je n’existe pas. Alors je vais vous laisser. Mais avant, il faut que je vous dise, je viens assez souvent ici. Alors, dans l’éventualité où nous serions amenés à nous y recroiser, je vous serais redevable de ne pas venir me déranger pour me faire disparaître. A dieux, comme on disait. »
L’homme réajusta sa veste en velours avant de rallumer sa pipe. Il jeta un dernier coup d’œil à l’ombre qui disparut dans le chemin. Il resta là un moment, d’abord concentré, puis, après quelques épaisses volutes de fumée bleu âcre, plus détendu. Il repartit d’un pas léger, calme et rassuré.
Le lendemain, le long du petit chemin qui longeait l’étang, un jeune barbet acajou batifolait avec un vieux berger malinois encore ingambe. Plus loin, deux dames suivaient calmement, la laisse à la main.
« Et le petit Jean-Pierre ?
- Il réussit bien, et en tout. Il étudie à la Défense. L’année prochaine il sera ingénieur commercial ! Et votre Loïc ?
- Il écrit des articles, pour des journaux. C’est effroyable comme son père le prend mal. L’armée, vous comprenez, on le prendrait presque au sérieux ce vieil ours réactionnaire. »
Quelques pas derrière, un journal dans la poche, le jeune homme en pantalon de tweed gris marchait et semblait écouter avec beaucoup d’attention les deux dames sans que celles-ci n’affectent même de l’avoir remarqué.
Les deux chiens jouaient, aboyaient un peu, puis se mirent à courir l’un après l’autre. Les dames et le jeune homme se laissèrent distancer en poursuivant leur discussion sur les affaires de Philippe qui n’en pouvait plus des 35 heures, des syndicats, des banques, et surtout des politicards. Sur quoi l’autre coupa net, intimant qu’on ne lui parle pas de politique et poursuivit en parlant d’un article de magazine édifiant sur les allergies. Elles échangèrent quelques noms de remèdes anciens et de médicaments miracles, une anecdote sur le beau père de l’une d’elles qui était allergique à l’encre et comment il avait été soigné par homéopathie. Le jeune homme écoutait tout d’une oreille attentive et concentrée, tel un habitué avide des nouvelles révélations de son feuilleton préféré. Il trépigna même, quand la digression devenait trop longue.
« Et madame Giselet, pourquoi ne me parlez-vous pas de madame Giselet et de son procès contre l’hôpital ? Et Christelle, qu’est ce qu’elle devient ? C’est ça qui est important. Moi, je suis allergique aux discussions qui ne mènent nulle part. Allons mesdames, un petit effort. »
Les deux dames ne réagirent pas. Elles poursuivirent leur discussion comme si de rien n’était et en vinrent, naturellement, au procès en question.
« Vraiment, cette madame Giselet. On ne peut pas dire du mal d’elle. Mais bon, quand même. Attaquer un hôpital pour voie de fait, au motif qu’un interne lui aurait pratiqué un toucher rectal injustifié.
- Et pourquoi pas faire mettre l’interne en examen pour viol, torture, ou même acte de barbarie ? Savez-vous qu’elle a appelé la télévision. Ils sont venus hier soir, discrètement.
- J’en étais sûre, tout ce qu’elle veut c’est qu’on parle d’elle. Mais à mon avis, ça n’ira pas plus loin que ses putatifs déboires avec la police américaine lors de son tout aussi putatif voyage aux Etats-Unis.
- Je vous l’accorde, je dirais même qu’elle est passablement mythomane.
- Elle ne pense pas à mal…
- A ce propos, savez-vous comment on reconnaît un mythomane, à une table de paranoïaques ? C’est celui qui se lève, insulte tout le monde, et part sans payer. Ah… »
Un jappement douloureux vint couper son rire. Les deux dames se mirent à courir en se dandinant et à appeler Bison et Rolf qui étaient en train de s’écharper au détour d’un bosquet.
L’une des deux, une petite dame un peu enveloppée, s’arrêta, reprit sa respiration et souffla énergiquement dans un sifflet. Les jappements du barbet se firent alors plus intenses. Rolf, le vieux brisquard, était en train de mettre une rouste au jeune barbet qui avait dû être un peu trop entreprenant…
« Mais arrêtez de souffler là-dedans, vous voyez bien que vous les excitez !
- Le vétérinaire m’a dit que… si Bison devenait méchant… Oh et puis courir… ouf…
- Allons madame Branon, je vous l’avais dit, le tabac. Allez vous asseoir. »
L’autre dame disparut derrière le bosquet, en sortit le molosse malinois par le collier, puis se rendit d’un pas conquérant jusqu’au banc où la petite madame à la mine cramoisie s’était assise.
« Le vôtre est en train de se cacher… Vous n’allez pas bien madame Branon ?
- Moi… courir… vaut mieux pas… le docteur a dit… »
Resté en retrait, le garçon en pantalon gris songeait, dubitatif.
« …à insulter… sans payer… mmm… »
Derrière lui, d’un pas calme, une pipe à la bouche, l’ombre de l’homme de la veille s’allongeait sous le soleil rasant.
« Alors c’est vous qui remplacez tous les autres, et je ne pourrais vous voir qu’ici. Mon thérapeute pense que c’est une évolution lente.
- Vous me voyez toujours. Et vous êtes revenu pour le vérifier. Vous êtes effectivement quelqu’un d’assez malsain. Mais moi, je n’y suis pour rien. Je ne suis pas un de vos fantômes.
- Pourquoi m’avez-vous dit tout ça hier soir ?
- C’est une méthode éprouvée pour faire fuir les gens qui viennent seuls.
- Vous avez quoi contre les gens seuls ?
- Ce sont les criminels les plus violents, et les plus imprévisibles. Ce sont surtout des gens qui ne parlent pas. »
Contrairement à la veille c’est l’homme barbu qui fixait le jeune de ses yeux devenus verts sous la fraîcheur matinale, et c’est le plus jeune qui regardait au loin, vers le banc où la petite dame commençait à étouffer.
« Elle va claquer. Allez voir. »
L’homme à la pipe s’exécuta. C’est lui appela les secours et pratiqua les premiers soins à madame Branon qui lui fut à jamais reconnaissante.
Une brume épaisse s’était avachie dans toute la vallée de la Seine, les grands lampadaires verts du pont de Suresnes perçaient de leurs faisceaux de lumière dorée les feuillages du vieux saule. Le petit étang dormait profondément sous la couverture ouatée du brouillard, bercé par le chant calme de la bise dans les cimes des peupliers trentenaires. Tout était calme, silencieux. L’eau semblait même avoir pris une consistance visqueuse, les vaguelettes semblaient plus lentes, plus rondes. Sur la rive, le long du petit chemin, deux ombres blanchâtres et fugaces couraient l’une après l’autre en fendant l’épaisse fumée humide.
« Je sais que vous êtes là ! Apparaissez !
- Vous allez vous épuiser avant moi. Restez de ce côté-ci du pont. »
Les claquements des pas rapides du pantalon gris s’étouffèrent lourdement dans la nuit froide. Encore dans les feuillages du vieux saule, au pied du petit pont qui enjambait un ruisseau affluent, l’homme barbu s’arrêta.
« Pourquoi vous cachez vous ?
- Je ne me cache pas, je fuis.
- Mais c’est bien vous qui êtes venu me raconter des histoires la première fois.
- Je ne vais pas vous réexpliquer pourquoi, mais sachez que si vous êtes convalescent de troubles psychiatriques graves, nos rapports ne peuvent que vous être nuisibles.
- Je n’ai pas peur de vous. Je suis soigné.
- Vous avez bu, foutez-moi la paix.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis une création ad hoc de votre pathologie psychiatrique.
- Vous mentez !
- Non, j’invente. Mais présentez-vous vous-même.
- J’étais… Non, je suis journaliste…
- …Vous avez fait une dépression nerveuse et vous sortez de l’hôpital. Ca arrive souvent, vous n’êtes pas le premier que je vois…
- Mais je suis le premier qui vous voit.
- Vous êtes complètement saoul et non, vous n’êtes pas la première personne qui me voit.
- Mais je suis le seul à savoir que vous êtes transparent.
- Ne traversez pas le pont ! Vous me prenez pour l’homme invisible ! L’alcool ne vous réussit pas. »
L’homme au col roulé alluma une lampe torche. Sur l’autre rive, la silhouette du jeune homme se dessina en nuance de gris. Le barbu plissa les yeux et remonta la lumière pour distinguer le visage. La tête ne se détourna pas. Les joues, le front et le nez étaient si pâles qu’ils semblaient presque briller comme de l’émail sous l’éclairage amorti par la brume. La bouche et le menton étaient voilés sous le foulard carmin qui dansait dans les petites bourrasques de vent frais. Tel un spectre, le jeune homme restait debout, sur l’autre rive, sans être gêné par le faisceau de lumière de la lampe torche. Ses yeux ne se fermèrent pas, ils scintillaient de petits éclats verts et pourpres. Ils ressemblaient à s’y méprendre à deux petites billes noires et vitreuses remplies d’un mélange d’encres colorées.
Un long frisson de stupeur parcourut, telle une cohorte d’insectes paniqués, le dos de l’homme en col roulé jusqu’à lui engourdir l’échine et à l’étourdir un instant. Il ne croyait pas ce qu’il voyait. Il sentait pourtant une peur profonde, concrète, une peur saine, toute différente de celle de ses hallucinations morbides. Une peur raisonnable et impérieuse. Luttant pour ne pas fuir, il fut pris de vertige. Pourquoi rester ? Pour savoir qui il est ? Ou plutôt ce que c’est ? Si ce n’est pas une hallucination, c’est une apparition. Une apparition de quoi ? Un fantôme ? Qu’est ce que je raconte, c’est une hallucination, évidemment. C’est la maladie qui continue. Pourquoi est-ce que je suis revenu ? Pour le vaincre ? Il faut que je traverse le pont.
« Qui êtes-vous ?
- Je ne suis pas. Je me suis noyé il y a quelques années au fond de cette flaque. Je reste là parce que je m’y sens bien. Je prends beaucoup de plaisir à lire le journal, à écouter les gens parler en se baladant. J’adore les discussions des habitués, je suis, en quelque sorte un poisson dans un bocal. Je regarde et j’écoute, mais je n’existe pas. Il est important que vous vous mettiez ça dans le crâne, et que vous ne traversiez pas ce pont. Arrêtez ! »
L’homme en col roulé avait entamé le pont du tiers. Il commençait à reprendre ses esprits. Charel était catégorique, le traitement était adapté, il était soigné. Cette nouvelle apparition n’était, au plus, qu’un épiphénomène. Il ne semblait même pas l’avoir pris au sérieux et avait fait vaguement allusion à sa consommation d’alcool.
Il était passablement pris de boisson.
Il ralluma la lampe et la braqua directement sur le visage du jeune homme. Une poupée déguisée ? La silhouette, jusqu’alors immobile, se mit à avancer vers le pont d’une démarche étrangement saccadée, les jambes semblant fonctionner indépendamment des hanches et des épaules, la tête et les bras immobiles.
« Retournez sur l’autre rive ! »
« C’est quoi ? Un automate ? » Il éteignit la lampe et rebroussa chemin.
« Très bien, je retourne de mon côté. Je peux vous poser quelques questions ?
- Non. Maintenant que vous êtes calmé, rentrez chez vous et ne revenez plus.
- Très bien, je vais partir. Mais je reviendrai.
- C’est votre psy qui vous l’a conseillé, je parie… »
Confortablement allongée sur le sofa de cuir beige, Alex zappait sur le câble, laissant les chaînes défiler une dernière fois avant de s’endormir.
« …Robert Crawford s’est enfui avec le processeur. Les hommes de Trenton sont à ses trousses.
- Bob n’aurait jamais fait ça !… »
« …Parfois ils viennent la nuit, alors il faut toujours avoir les valises prêtes. Au début j’avais quatre valises, j’en ai donné une à un cousin, la police m’en a volé deux. Maintenant j’ai une valise et je ne sais toujours pas où la poser… »
« …Le Nasdaq prend 0,95 pourcent, notons que l’indice des valeurs technologiques entre dans sa deuxième semaine de croissance. De là à y voir le signe d’une reprise économique outre-atlantique il y a un pas que les places européennes ne font pas… »
« …un très bel après-midi d’ensoleillement sur tout le pourtour méditerranéen, accompagné de températures sensiblement plus basses que ce week-end, mais toujours au-dessus des normales saisonnières. On attend 18 à Montpellier, 19 à Marseille, 17 à Cannes… »
« …Votre honneur, messieurs et mesdames les jurés, vous avez entendu comme moi le témoignage de madame Macfindey. Le vendredi 30 août, entre dix heures et onze heures trente, elle était avec mon client… »
« …Michel sait qu’avec le plan Profigagne, son épargne peut lui rapporter jusqu’à 4,8 %… »
« …selon une étude du cabinet White & Blackfast publiée par le Washigton Post. Les Européens seraient conscients à 73 % de la différence de niveau de vie entre les occidentaux et le tiers-monde, contre 25 % des Américains… »
« …Transfert toujours. Mais cette fois-ci on quitte Manchester pour le Japon où le transfert de Iro Katatsuna a battu le record de l’archipel… »
Les images clignotaient sur son visage impassible. Elle ne regardait plus, elle n’écoutait même pas. Elle éteignit la grande télévision, baissa la lumière, et resta allongée un moment. Qu’est ce qu’il fait ? Il est rentré saoul, débraillé, il s’est enfermé dans le bureau, et depuis une heure, silence.
« Je vais me coucher.
- J’arrive… Euh, non, viens voir. Ca te dit rien Antoine Cadal ?
- Cadal ? Non, je vois pas là.
- Noyé dans l’étang de Longchamp dans la nuit du six juin 1993. Il a été retrouvé par la dame que j’ai pratiquement sauvée hier ! »
Le bureau baignait dans la fumée lourde d’une vielle pipe racornie qui ne quittait jamais la pièce, pas plus que l’odeur de miel et de lavande qu’exhalait le subtil mélange de tabac parfumé. Alex restait appuyée dans l’embrasure de la porte, elle n’aimait pas cette pièce, c’était son antre. Silencieuse un instant elle l’interrogea du regard.
« C’est marrant ! Et t’as passé la soirée à faire ça. Tu t’occupes sainement je vois.
- Sérieusement. J’ai vu, ou plutôt on m’a montré ce type, trois fois en deux jours. Alors tu comprends, si c’est une blague…
- Mon pauvre, l’alcool te réussissait mieux avant ! Bon, je vais me coucher. »
« … les Américains accordent trop de valeur à leur vie. Même en cela ils sont atteints de leur folie des grandeurs et de leur goût immodéré du business. Imaginez-vous dans la peau d’un américain blanc, protestant, républicain, riche, probe et bien portant. Imaginez maintenant la valeur que cet homme accorde à sa vie sachant que chaque matin il consomme plus d’eau d’essence et d’électricité (ma répugnance pour la cuisine américaine m’interdit ici de porter la comparaison sur le plan nutritif) que n’importe quelle famille du tiers-monde (qui est au monde ce que le tiers-état fut au royaume) pendant une semaine. Et bien sachez qu’il n’en accorde aucune, tant qu’il s’agit de défendre les valeurs essentielles de tout homme du monde libre. Mais en l’occurrence, pas d’inquiétude à se faire, il est riche, les gens riches ont trop de valeur pour qu’on les perde au combat. Tant que ça ne tombera pas sous le fusil d’un révolutionnaire, ça tombera sous le sens. Et tant que ça n’ira pas à l’échafaud, ça ira de soi… »
Le garçon à l’écharpe rouge n’arrêtait pas de parler. A ses côtés, un homme d’une trentaine d’années marchait en lisant nerveusement les pages saumon d’un journal qui mériterait d’être entièrement imprimé de cette couleur et sur un papier aussi molletonné que la verve de ceux qui y écrivent. A quelques pas du pont, il s’interrompit tout en continuant à le suivre.
« Oh non, le revoilà… » puis plus fort, au loin, « Ne vous ridiculisez pas à me parler dans le vide ! »
Arrivé au niveau de l’homme barbu il fit demi-tour et lui emboîta le pas.
« Vous avez un portable ? Alors prenez-le, comme ça nous pourrons parler, si c’est ça que vous voulez.
- Pourquoi toute cette mascarade hier soir ?
- Je hantais. C’est une méthode plus appropriée que les litanies pour tenir les noctambules alcoolisés à distances.
- Bon. Très bien. Et vous vous êtes noyé ici il y a dix ans. C’est ça ?
- Oui, c’est ça.
- Vous vous appeliez Antoine Cadal ?
- … Vous vous êtes renseigné sur moi je vois. Ah oui, vous m’avez dit être journaliste… je vois.
- Vous prétendez être un fantôme ?
- Si j’en crois le récit que madame Branon en fit à madame Giselet, je me serais noyé ici, il y a une dizaine d’années, victime d’un bizutage. Pour ma part, je ne prétends rien, ni être fantôme, ni être une création de votre esprit. J’existe, mais je ne suis pas réel, exactement le contraire de vous. Au reste, et si ça peut vous rassurer, vous n’êtes pas le premier qui me voit. Beaucoup de gens me voient sans me remarquer, sans se poser de question. J’ai été assez troublé la première fois qu’on m’a salué. Ca arrive une ou deux fois l’an au plus. Tenez, je sais que ce jogger qui passe là-bas me voit. Alors je me tiens bien. »
Un voile passa sur le regard de l’homme barbu. Il s’arrêta, chercha le jogger du regard et se mit à courir dans sa direction en l’interpellant :
« Monsieur, monsieur !…
- Pardon ?
- Bonjour monsieur, désolé de vous déranger. Puis-je vous poser une question ?
- Comment ?
- Voyez-vous le garçon avec l’écharpe rouge là-bas ?
- Euh, oui. Il me semble.
- Merci monsieur. »
Le jogger repartit de sa petite foulée. Son ombre s’allongea sous le soleil, laissant derrière elle les deux silhouettes, se faisant face, à quelques mètres l’une de l’autre. Une fois l’ombre disparue, le garçon à l’écharpe brisa le silence.
« Les faits éprouvent la raison. J’ai depuis longtemps abandonné d’y comprendre quoi que ce soit.
- Moi non.
- Si vous avez une explication, je suis tout prêt à l’entendre.
- Tout ça n’est qu’un canular. Je ne sais pas qui vous êtes, mais tout ça n’est qu’une manipulation. Je ne sais pas pourquoi ou pour qui vous faites ça, mais vous êtes sacrement dérangé. » Le ton de l’homme montait, il commençait à s’agiter, à chercher une caméra du regard. Il fut interrompu par deux vielles dames qui arrivaient derrière lui.
« Mais ça va pas de parler tout seul comme ça, en criant ?… »
Gatien Noé