July 5, 2004

Papier peint n°5

Catégorie: Journaux et leur éditorial — mis en ligne par carlotta @ 11:50 pm

Ouvrir le numéro 5

La lumière niçoise baigne le jardin que j’aperçois au travers de la porte-fenêtre habillée de rideaux provençaux et du patio festonné de bougainvillées. Bref, cette année, vacances en juin. Les tourterelles roucoulent, les chiens aboient. La mer est à deux pas, on ira à 18 heures. Edouard boit du Coca en lisant des mangas, Pierre passe ses examens. J’ai réquisitionné l’ordinateur portable pour préparer un peu le prochain Papier peint – la réquisition est un acte barbare rendu nécessaire par la mainmise d’Edouard sur la chose, avec laquelle il joue depuis des heures – , à mon retour à Paris il sera déjà tard, et qui sait si j’aurai reçu des textes à publier…
De retour à Paris, je trouve dans mon courrier le premier numéro de la revue « Le nouvel Attila » à laquelle je ne peux que vous presser de vous abonner ( tarifs et renseignements à demander à parisbarceloneàhotmailpointcom ), à moins que vous n’aimiez pas la littérature. Ses jeunes auteurs-éditeurs en sont manifestement fous. Cette folie me plait. La fonction désherbante bien connue d’Attila pourrait en outre s’avérer bien utile dans vos cours et jardins à cette période de l’année, pensez-y.
Je trouve aussi une nouvelle, que je choisis de publier en une fois, ce qui donne au journal un volume inhabituel. La règle tacite des 8 pages souffre les exceptions que je m’accorde… Vous aurez de la lecture pour les vacances…

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Papier peint mode d’emploi

Catégorie: Modes d'emploi — mis en ligne par carlotta @ 11:42 pm

Papier peint est un journal où sont réunis les textes de personnes proches de Madame Lotte Char. Etant la rédactrice en chef, la présidente, l’inventrice, l’éditrice et beaucoup d’autres choses encore, de ce magazine envoyé à l’aide d’Internet, toute demande d’abonnement ou de désabonnement lui sera envoyée à l’adresse papier peint à laposte net.
Les personnes qui demandent à publier leurs textes dans ce journal ne peuvent prétendre à être rémunérées par le droit d’auteur.
Papier peint est un journal envoyé sur Internet, mais c’est tout d’abord un journal en papier, destiné à être lu hors de l’ordinateur. Pour pouvoir lire ce magnifique journal, je vous demanderai de l’imprimer. Si vous ne pouvez, ou ne voulez pas imprimer ce journal, c’est bien fait ! Toute lecture de ce journal sur un ordinateur donnera lieu à des poursuites verbales sur le répondeur (« Ouais, mais pour qui tu te prends ! … T’es vraiment un sale plouk ! … Tu vaux pas mieux que de la pâtée pour chien ! ou un furoncle sur le cul ! … »).
Vous pourrez lire Papier peint dans certains endroits publics comme le métro, la gare, la rue… Attention, Papier peint n’est pas un journal que l’on peut lire sur les avenues ou les boulevards, chez les apothicaires et dans les drogueries, sans autorisation spéciale (envoyer une lettre en exprimant vos motifs). Vous pourrez aussi le lire dans des endroits privés, comme votre salon, votre lit ou même vos toilettes.
Papier peint ne sera pas responsable des choses que vous ferez avec le journal, comme de frapper les pauvres personnes dans la rue avec votre exemplaire mensuel roulé de telle sorte que ça fasse mal. Papier peint n’est pas non plus responsable des massacres dans le monde, ni de la famine. Aucun animal n’a été maltraité durant la création de ce journal.
L’utilisation de Papier peint est tout à fait personnelle, tant que l’on respecte les règles instaurées dans ce mode d’emploi.
Papier peint ne garantit pas de meilleurs repas à table ou dans le lit, ni que vos rejets soient plus sains.
Je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments les plus distingués, en vous saluant bien bas,

Edouard
Assistant de la rédactrice en chef de Papier peint,
Directeur artistique d’Underground,
fils de ma mère et de mon père, roi des champignons
et maître anonyme du monde élu à mon unanimité.

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Poésie

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 11:41 pm

Ordre suturé par les paroles des autres
éloignement du jour à la nuit du jour
inaperçu des routes usées
souvenir rompu jusqu’à la lie
visage effacé sous l’angle obtus du temps.
Insuffisante.
Renoncer,
rincer le monde
rincer les plis du monde
flottant, brumeux.
Errer…
les yeux grand ouverts
le cœur en sueur
dans le concert
gris et saturé
du matin
dans le mouvement
sans cesse
éternel
du vent !

Corinne Haddad

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Varsovie Episode VI

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 11:40 pm

« …Certes, monsieur l’administrateur principal, vous voilà dans une situation fort peu confortable. Laissez-moi vous aider. » L’élégant secrétaire, seul debout dans le bureau, réajusta ses lunettes avant de tendre une main secourable à son supérieur. « Je ne vous le fais pas dire. Bon voilà encore une pile de dossier par terre. S’il vous plaît, faites en sorte que quelqu’un mette ça quelque part avant le que le ménage ne passe. »
Le secrétaire principal Anckovich, encore assis sur le plancher, balbutia quelques excuses à Anatoli, qui, rapidement relevé, ramassa son petit carton et s’engagea sans un mot, d’un pas pressé, vers la porte de la bibliothèque. Noé, interpellé par le manque de politesse de l’opérateur, jeta un regard interrogatif à son secrétaire qui se contenta d’opiner d’un air entendu en direction de la pile étalée de dossiers rouges. L’administrateur principal ramassa simplement celui des dossiers qu’il considérait comme le dernier posé. « Ah. En voilà une belle. Envoyez-moi ça directement à Langevin. » Puis, se tournant vers Anckovich qui venait de se relever et était en train de réajuster sa veste en Tweed : « Monsieur, que voulez-vous ? » D’un geste rapide et précis, comme pour dégainer une arme, le secrétaire principal sortit le feuillet bleu de sa poche et sans autre forme d’explication le tendit au jeune potent.
Tout en le dépliant, Noé, d’un mouvement de menton vers le tas de dossier, indiqua au secrétaire distingué de s’exécuter. Lisant d’une main qu’il avait toujours eue tremblante, il passa derrière son bureau et ouvrit un tiroir de l’autre, la gauche, ferme et étrangement plus agile. Sans lever les yeux du feuillet, il en sortit un classeur qu’il posa négligemment sur le bureau en ramenant du pied son large fauteuil noir. Puis, tout en asseyant et en ouvrant le classeur, il invita Anckovich à s’asseoir.
« Voilà ! »
Il sortit une souche de feuillets bleus, jeta un œil sur celui qu’il tenait encore, passa quelques feuillets, prit un air satisfait et tendit le tout au secrétaire principal.
Encore attaché à la souche, un feuillet vierge portait le même numéro que celui qu’avait apporté Anckovich. Alors que celui-ci passait son regard interrogatif de l’un à l’autre, l’administrateur, ayant posé une feuille sur l’autre, griffonna quelques mots qu’il signa et qu’il tendit à son vis-à-vis tout en gardant le double carbone. « Au potent R. Langevin : ai pris connaissance du faux que vous m’avez fait parvenir ce jour. Constatant la grossière contrefaçon de ma signature, vous la fais parvenir par la présente que je vous saurais gré de prendre dorénavant pour référence. »
Anckovich, en mimant de détacher l’original de la souche, interrogea Noé du regard, qui acquiesça silencieusement. Le secrétaire enfourna les deux feuillets pliés dans sa poche et en sortit un stylo. Il annota la souche et la rendit à l’administrateur principal avant de sortir. « Bon, tant que je l’ai sous la main. » Noé reposa la souche sur son bureau avant d’interpeller l’élégant secrétaire qui venait de reposer les dossiers rouges sur le bureau. « Laissez ça là, allez envoyer celui de l’autre maladroit. »
Anckovich sortit distraitement par le secrétariat. L’agitation y était telle qu’il hésita un instant à demander son chemin. Une myriade d’opérateurs passaient, chacun les bras chargés de dossiers, d’un bureau à l’autre, alors que les secrétaires, étrangement incapables de se lever, se téléphonaient de la même pièce. Plusieurs fois bousculé, il réussit, non sans efforts, à s’extirper du service de l’administrateur principal Noé. Une fois dans la cour, croyant avoir retrouvé son calme, plusieurs idées angoissantes vinrent à l’esprit du secrétaire.

Il entendait déjà les attachés du cabinet se gausser de sa grossière erreur d’appréciation, les secrétaires principaux ne se déplacent pas en personne pour une blague d’opérateur.
Il relut l’annotation faite par un attaché du cabinet, puis, tout en se rappelant le conciliabule des secrétaires, afficha un sourire cynique en direction du bâtiment A. « Personne au cabinet n’aurait intérêt à parler de cette histoire, pas même Rotildo qui l’a probablement oubliée. Alors que si je prends le temps de démêler le dossier ce matin… Il s’agit tout de même d’un faux caractérisé. » Anckovich pensait tout haut en détournant sa course du bâtiment F vers le bâtiment A. Devant le perron, son sourire jovial, déformé par sa langue qu’il passa le long de sa canine gauche, s’effaça pour laisser place à une moue carnassière.

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Varsovie Episode VII

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 11:39 pm

Le hall du bâtiment F, à l’ambiance calme et feutrée, flottait, sous une large baie vitrée, dans son demi-silence coutumier. On y passait d’un pas assuré, souvent sans avoir à être concentré sur autre chose que le café et l’éventuelle cigarette qu’on portait à la main. Parfois un duo de secrétaires se formait, et, tout en marchant, s’échangeait quelques politesses avant de se séparer à l’escalier qui menait à la coursive. Anatoli, qu’une averse subite avait forcé à presser le pas, arriva haletant au bureau de M. Lautréamont. Tout en s’ébrouant, il frappa trois coups puissants à la porte, comme pour conjurer le sort de ses derniers entretiens. Aucune réponse, pensa Anatoli avant de se dédire en détournant son regard vers un gros type, plutôt richement qu’élégamment vêtu, qui l’interpella de la coursive, lui faisant signe de le rejoindre avant de disparaître derrière une porte qu’il laissa entrouverte.
En entrant dans le salon d’entrevue Anatoli reconnut instantanément l’odeur si particulière de tabac à pipe dont la fumée baignait le bureau du chef de service Charikov. Il était effectivement assis au fond la salle et discutait bruyamment avec d’autres chefs de services. A l’autre bout de la pièce, seul, un café à la main, le gros type était debout, face à la fenêtre déjà parsemée de gouttelettes, se donnant un air important et pensif qu’il portait relativement mal.
- Monsieur Lautréamont ?
La grosse silhouette, comme retenue par un pas de danse, se retourna lentement. Anatoli, dérangé par le contre-jour, ne remarqua pas instantanément l’horrible cicatrice qui pourtant traçait une ligne relativement harmonieuse sur le visage du bonhomme.
- Vous êtes nouveau.
De nouveaux surpris par le ton ambigu de son interlocuteur, Anatoli se contenta d’acquiescer silencieusement. Le gros, impassible, le toisa de haut en bas tout en portant la tasse à ses lèvres.
- Bon, ici les opérateurs ne portent pas de bretelles, à partir de demain vous viendrez en chemise blanche à col mao. Pour votre poste, vous verrez avec mon secrétariat.
D’un hochement méprisant et satisfait de lui-même, Lautréamont signifia à Anatoli de bien vouloir fermer la porte en sortant. Celui-ci, absolument pas impressionné, ne prit même la peine de remarquer l’immonde balafre avant de se retourner vers celui qu’il saluait la veille encore d’un ironique « Bonjourpatron ».
- Bonjour monsieur Charikov.
A ces mots, les oreilles du chef de service semblèrent se dresser. Charikov, visiblement rassuré de pouvoir quitter la table à laquelle il était assis, se leva et traversa la salle d’un pas rapide pour saluer Anatoli.
- Bonjour monsieur le secrétaire.
Le visage de celui que les secrétaires avaient pris l’habitude d’appeler le PrimAtt s’empourpra vivement. Mais, avant même qu’il ait commencé à demander une explication à Anatoli, Charikov reprit en s’adressant à lui.
- Monsieur le Premier attaché Lautréamont, je pense que Monsieur Anckovich est trop en retard et je doute que Monsieur Langevin surgisse ici à une heure aussi matinale. Je vais donc me permettre de vous quitter. Laissez moi convenir d’un rendez-vous avec votre nouveau secrétaire.
Le petit homme boudiné perdit toute contenance, il bredouilla quelques mots que ni Anatoli ni Charikov, se dirigeant déjà vers la porte encore entrouverte, ne prirent soin d’écouter.
Une fois dans la coursive et après avoir soigneusement refermé la porte, Charikov reprit d’un ton emprunt de reconnaissance.
- Vous m’enlevez une épine du pied Anatoli, merci.
Anatoli n’entendit pas et ne répondit rien. Ses yeux étaient fixés sur le dos chétif d’un petit homme qu’il reconnut comme celui d’Henri Jinon. Le petit administrateur montait les escaliers d’une démarche désarticulée. Son genou et sa main gauche semblaient suspendus à un fil invisible qui lui faisait dans le même mouvement approximatif monter une marche et attraper la rampe. L’autre moitié de son corps se traînait, inerte, jusqu’à la marche suivante. Son allure de pantin accentuée par sa veste grise et mouillée tranchait encore plus radicalement que les bretelles d’Anatoli avec l’ambiance du hall. Personne pourtant ne semblait lui accorder d’attention à part lui, que deux grosses perles de sueur trahirent.
Il tenta sur quelques pas de rendre la pareille, prenant un ton badin pour parler de ses nouvelles attributions que Charikov, par politesse, feignait de prendre au sérieux. Arrivé à son niveau, Anatoli distingua l’air affecté et nerveux de l’administrateur qui sans même le saluer lui dit d’un ton tout à la fois rassuré et méprisant.
- Ah, pour vous il n’y a pas eu de problème.
En un instant, Anatoli fut pris d’une colère digne de celle de son ancien chef de service.
- Non, mais ça ne saurait tarder.
Il laissa passer une demi-respiration avant de couper Jinon qui allait surabonder.
- Non, je n’ai toujours pas le même sens de l’humour que vous. »

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Télescopages

Catégorie: Collisions — mis en ligne par carlotta @ 11:38 pm

Je feuillette tranquillement Libé, ce vendredi 18 juin. En page 38, choc. Souriante et minuscule au dessus de l’épaule du grand Charles, marchant derrière l’Histoire En Marche à Bayeux le 14 juin 1944, maman. Une jeune femme étrangère, deux fois plus jeune que moi aujourd’hui, sans doute pleine de l’espoir du retour des siens et d’une vie nouvelle. Qui n’est encore que de façon potentielle celle qui m’a légué depuis lors les facultés de faire surgir des jardins et de mémoriser les poèmes aimés. Des bribes de souvenirs, de strates temporelles différentes, me reviennent simultanément. Je fais une plongée dans mon enfance et mon adolescence, jusqu’à la période qui a suivi son décès, et même jusqu’à l’an dernier, où j’eus l’occasion de jeter à nouveau un coup d’œil à de vieilles photos. J’émerge mille ans plus tard, en face du journal ouvert à la page 38. « Regardez ! » Je me tourne vers mes compagnons, à l’instant même où mon regard accroche le visage de ma mère. « Regardez, sur le journal, je crois bien que c’est maman ! ».
Ce que j’avais cherché, ce qui était remonté à la surface sans ordre apparent, quand j’y reviens, à mesure que j’y reviens, je comprends que ce sont les moments où, au fil du temps, j’ai contemplé maman jeune sur de vieilles photos, contenues dans de vieilles boites à chaussures ou classées dans de vieux albums. Sans doute ais-je cherché, ces photos d’amateur – ce qui m’en revenait –, où l’on peut au mieux, derrière un groupe de personnes, distinguer une maison voire un monument, à les rapprocher de cette impeccable photo de magazine qui représente le général de Gaulle arpentant la grand rue de Bayeux entouré des autochtones, où la participation de maman s’inscrit comme un acte de vie sociale, quand mes souvenirs d’elle s’ancrent dans le champs de notre vie privée. L’histoire de l’arrivée à Bayeux du général et de son discours sur la place du Château a bercé mon enfance aussi n’y a-t-il là rien de vraiment surprenant, mais cette immortalisation de maman – même en version minuscule – au moyen de cette photo me prend au dépourvu. Curieux réglage auquel je me suis livrée, donc, pour essayer de faire coïncider toute ces informations, certaines appartenant au patrimoine commun d’une Histoire qui s’estompe et d’autres, intimes, chargées d’émotion.

Cha

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Comment chasser les rosbifs ?

Catégorie: Modes d'emploi — mis en ligne par carlotta @ 11:36 pm

Par Édouard

Trouver un rosbif.
Tout d’abord, pour trouver un rosbif, il faut savoir où il se cache.
Il y a plusieurs manières de se procurer un rosbif.

Où se trouvent les rosbifs ?
Les rosbifs à l’état apprivoisé sont, pour la plupart, chez monsieur Boucher. Mais cet être n’aime pas donner ses rosbifs. Il faudra plus que souvent lui graisser la patte avec de l’argent ou d’autres choses, et ce ne sera pas peu cher !
Donc, autant aller les chercher à l’état sauvage. « Où se trouvent les rosbifs à l’état sauvage ? » me direz-vous. Hé bien ils sont dans la forêt. Plus précisément, dans les terriers de lapins, qu’ils mangent pour se nourrir.
Hé oui, le rosbif n’est pas herbivore. Et c’est pour cela qu’il est dangereux et cher chez monsieur Boucher.

Trouver les terriers de rosbifs.
Le terrier de rosbif est, la plupart du temps, caché sous les arbres.
Le rosbif étant très malin, recouvre l’entrée de son terrier avec des feuilles et des branchages. C’est pour cela que le terrier de rosbif est très difficile à repérer.
Pour trouver un terrier de rosbif, il faut souvent compter sur la chance.

Comment prendre le rosbif ?
Ce n’est pas tout d’avoir trouvé un rosbif, après il faut le prendre. Et ce n’est pas tâche facile.
Le rosbif est très agressif, et il ne se laisse pas prendre facilement. Il est même difficile de mettre la main dans un terrier de rosbif et la sortir sans s’être fait manger un doigt ou deux.
La technique est pourtant simple, il faut le faire sortir de son terrier.
Hors de son terrier, le rosbif est plus vulnérable, parce qu’il ne peut pas tourner la tête.

Comment faire sortir un rosbif de son terrier ?
Il est très difficile de sortir un rosbif de son terrier, car il est têtu comme une mule.
Il faudra jouer d’habileté et de ruse pour y parvenir.

Pourcentage de chance de perdre des doigts en sortant le rosbif de son terrier
0 doigt 20,6 %
1 doigt 40,4%
2 doigts 23,8%
3 doigts 15,2%
Comme vous pouvez le remarquer, il est très probable que vous perdiez au moins 1 doigt. C’est pour cela que le rosbif sauvage n’est plus très traqué de nos jours.

Comment user d’habileté et de ruse pour faire sortir le rosbif de son terrier ?
Il faut être patient. C’est la base de tout si vous voulez faire sortir un rosbif de son terrier.
Apporter au préalable une bonne douzaine de lapins peut aider dans la manœuvre. Cela servira surtout à ne pas perdre de doigt, et non pas à aider à capturer le rosbif.
Il faut pendre un lapin (ou votre doigt si vous n’avez pas de lapin) juste devant le terrier du rosbif. Attention à ne pas utiliser de piège, le rosbif sent quand il y en a. Il faut attendre que le rosbif sorte et attrape le lapin. Attention, le rosbif est très rapide et très fort, il faudra sûrement plusieurs tentatives pour en capturer un.

Comment capturer un rosbif ?
C’est maintenant que tout va se décider. Quand vous avez réussi à faire sortir le rosbif de son terrier d’au moins 20 cm, il faut fermer l’entrée de son terrier avec une planche de bois pour que le rosbif ne rentre pas à reculons. Il faut ensuite l’attraper par le gras d’une main et le saucissonner avec une ficelle de l’autre.

Bravo vous avez capturé un rosbif vivant !
Vous pouvez maintenant aller dans les rues vous pavaner avec votre rosbif saucissonné dans une ficelle, ou vous pouvez tout simplement l’empailler pour le mettre comme objet de décoration dans votre maison.

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L’Ange

Catégorie: Chroniques fantastiques — mis en ligne par carlotta @ 11:35 pm

C’était un soir de début d’automne, alors que la grosse fourmilière Paris-banlieue tournait à plein régime, à l’heure où justement les laborieux cadres alignaient leurs rutilantes berlines sur le pont de Suresnes pour retrouver les appartements cossus ou les pavillons coquets à Rueil, Vaucresson, Bougival et jusqu’à Saint Germain. Côté Paris, entre la Seine et l’hippodrome, autour d’un petit étang, deux personnages marchaient plus ou moins côte à côte. Le premier, vêtu d’un vieux costume en velours beige et d’un col roulé vert passé, portait une épaisse barbe poivre et sel, une pipe droite, et une chevelure parsemée. Il ne parlait pas, affectait même un regard profondément absent, laissant ses yeux flâner au gré des irisations de l’onde calme sous les caresses déjà fraîches d’une bise précoce. L’autre, quoique n’avançant pas plus vite, marchait d’un pas nerveux et n’avait de cesse d’essayer de percer l’énigmatique regard de son interlocuteur. Il portait une longue veste en cuir noire, un pantalon de tweed gris, une large étole rouge autour du cou et n’arrêtait pas de parler.
« …les Etats-Unis vivront probablement une crise majeure dans les cinquante prochaines années. Le onze septembre pourrait n’être qu’un sombre présage comme le fut le passage de la comète de Halley pour les Anglais du onzième siècle. La démocratie, comme la plupart des idées vertueuses, ne s’exporte pas à bon prix. Les Français du XIXe en vinrent aussi à l’impérialisme pour « sauver » les peuples d’Europe oppressés par leurs tyrans monarchiques. Mais la France d’alors était un vrai bouillon politique, pas moins de six régimes en une centaine d’années. En cela elle diffère des Etats-Unis d’aujourd’hui, dont le Congrès siège depuis la fin du dix-huitième. Ils ont, certes, connu des crises, mais rien de comparable aux guerres napoléoniennes, aux guerres mondiales et aux sinistres révolutions qui les ont accompagnées. Ainsi ils se présentent comme la plus grande nation du monde, seule apte à gérer la part de César ici-bas… »
L’homme à la pipe restait silencieux, profondément transporté par le spectacle flamboyant de l’automne dans les feuillages encore vifs quoique déjà parsemés d’ocres, d’orangés et de rouges. Passant son regard impassible sur les reflets des branches de saule dans l’eau, il n’écoutait pas, ou plutôt semblait ne pas entendre. Le plus jeune continuait, sans attendre plus d’attention de son interlocuteur.
« …l’économie d’un pays se présente comme un bilan de santé de sa population. Ainsi, par le biais d’indices chiffrés (aussi divers que les indices boursiers, l’espérance de vie des nouveaux-nés ou l’énigmatique taux de croissance) les analystes tracent des profils de prospérité. Tout en haut, il y a les Etats-Unis. Comme dans tous les jeux stupides, le meilleur change les règles ou recompte les points à sa guise. Donc, juste à côté des Etats-Unis, il y a le monde occidental libre, démocratique et passablement judéo-chrétien. Et en face, depuis la chute du bloc soviétique, il n’y a plus rien, si ce n’est les démons qui suintent des plaies purulentes que la guerre froide a infligées au tiers monde… »
Au niveau d’un bosquet touffu, l’homme en col roulé, toujours à ses pensées, bifurqua et sortit du chemin jusqu’à un banc ombragé. Le jeune lui emboîta le pas tout en poursuivant ses péroraisons. Une fois assis, l’homme passa un long regard attristé sur la ribambelle de phares alignés qui attendaient sur le pont. Il avait de petits yeux argentés, intensément bleus, qui lui donnaient cet air éveillé, intelligent et curieux des hommes sages qui ont su garder quelque chose de l’étonnement infantile. Il sortit un paquet de tabac dont il bourra sa pipe, et, sans porter plus d’attention au jeune homme à l’écharpe rouge, en tira deux longues bouffées. Ce dernier, après un silence un peu perplexe, reprit sa fiévreuse litanie.
« Pathétique ! Même d’ici on les entend ronfler. Des dizaines, des centaines, sûrement des milliers de bagnoles. Chacun la sienne, et toujours une bonne raison de ne pas prendre les transports en commun. Quant à l’offensant spectacle de la puissance et de l’opulence d’une somptueuse berline arrêtée à côté d’un bus bringuebalant et bondé, l’indignation me laisse sans voix. »
Un bref instant, le regard aiguisé de l’homme en col roulé se troubla. Il tourna lentement la tête vers le plus jeune et le fixa avec toute l’intensité de sa concentration.
« Vous n’existez pas. Je ne devrais même pas prendre le soin de vous le dire, mais, sur les conseils de mon ami, le docteur Charel, je me résigne à vous apprendre de vive voix que vous êtes une création de mon esprit. Vous n’existez pas. »
Il avait détaché sur un ton presque incantatoire les syllabes de la dernière phrase. L’autre resta silencieux, marcha trois pas, se retourna, et poursuivit d’un ton frappé d’étonnement et de raillerie.
« Comment ? Vous me voyez et m’entendez depuis tout à l’heure !
- Depuis le chêne de l’autre rive.
- Et vous pensez que je suis le symptôme d’une maladie psychiatrique. Ben on me l’avait jamais faite celle-là ! »
Suivit un long silence entre les deux hommes qui se fixaient du regard. L’homme en col roulé essayant de faire ainsi disparaître son hallucination. Le plus jeune, debout, cherchant à comprendre ce qu’il lui arrivait.
« Bon, très bien, je n’existe pas. Alors je vais vous laisser. Mais avant, il faut que je vous dise, je viens assez souvent ici. Alors, dans l’éventualité où nous serions amenés à nous y recroiser, je vous serais redevable de ne pas venir me déranger pour me faire disparaître. A dieux, comme on disait. »
L’homme réajusta sa veste en velours avant de rallumer sa pipe. Il jeta un dernier coup d’œil à l’ombre qui disparut dans le chemin. Il resta là un moment, d’abord concentré, puis, après quelques épaisses volutes de fumée bleu âcre, plus détendu. Il repartit d’un pas léger, calme et rassuré.

Le lendemain, le long du petit chemin qui longeait l’étang, un jeune barbet acajou batifolait avec un vieux berger malinois encore ingambe. Plus loin, deux dames suivaient calmement, la laisse à la main.
« Et le petit Jean-Pierre ?
- Il réussit bien, et en tout. Il étudie à la Défense. L’année prochaine il sera ingénieur commercial ! Et votre Loïc ?
- Il écrit des articles, pour des journaux. C’est effroyable comme son père le prend mal. L’armée, vous comprenez, on le prendrait presque au sérieux ce vieil ours réactionnaire. »
Quelques pas derrière, un journal dans la poche, le jeune homme en pantalon de tweed gris marchait et semblait écouter avec beaucoup d’attention les deux dames sans que celles-ci n’affectent même de l’avoir remarqué.
Les deux chiens jouaient, aboyaient un peu, puis se mirent à courir l’un après l’autre. Les dames et le jeune homme se laissèrent distancer en poursuivant leur discussion sur les affaires de Philippe qui n’en pouvait plus des 35 heures, des syndicats, des banques, et surtout des politicards. Sur quoi l’autre coupa net, intimant qu’on ne lui parle pas de politique et poursuivit en parlant d’un article de magazine édifiant sur les allergies. Elles échangèrent quelques noms de remèdes anciens et de médicaments miracles, une anecdote sur le beau père de l’une d’elles qui était allergique à l’encre et comment il avait été soigné par homéopathie. Le jeune homme écoutait tout d’une oreille attentive et concentrée, tel un habitué avide des nouvelles révélations de son feuilleton préféré. Il trépigna même, quand la digression devenait trop longue.
« Et madame Giselet, pourquoi ne me parlez-vous pas de madame Giselet et de son procès contre l’hôpital ? Et Christelle, qu’est ce qu’elle devient ? C’est ça qui est important. Moi, je suis allergique aux discussions qui ne mènent nulle part. Allons mesdames, un petit effort. »
Les deux dames ne réagirent pas. Elles poursuivirent leur discussion comme si de rien n’était et en vinrent, naturellement, au procès en question.
« Vraiment, cette madame Giselet. On ne peut pas dire du mal d’elle. Mais bon, quand même. Attaquer un hôpital pour voie de fait, au motif qu’un interne lui aurait pratiqué un toucher rectal injustifié.
- Et pourquoi pas faire mettre l’interne en examen pour viol, torture, ou même acte de barbarie ? Savez-vous qu’elle a appelé la télévision. Ils sont venus hier soir, discrètement.
- J’en étais sûre, tout ce qu’elle veut c’est qu’on parle d’elle. Mais à mon avis, ça n’ira pas plus loin que ses putatifs déboires avec la police américaine lors de son tout aussi putatif voyage aux Etats-Unis.
- Je vous l’accorde, je dirais même qu’elle est passablement mythomane.
- Elle ne pense pas à mal…
- A ce propos, savez-vous comment on reconnaît un mythomane, à une table de paranoïaques ? C’est celui qui se lève, insulte tout le monde, et part sans payer. Ah… »
Un jappement douloureux vint couper son rire. Les deux dames se mirent à courir en se dandinant et à appeler Bison et Rolf qui étaient en train de s’écharper au détour d’un bosquet.
L’une des deux, une petite dame un peu enveloppée, s’arrêta, reprit sa respiration et souffla énergiquement dans un sifflet. Les jappements du barbet se firent alors plus intenses. Rolf, le vieux brisquard, était en train de mettre une rouste au jeune barbet qui avait dû être un peu trop entreprenant…
« Mais arrêtez de souffler là-dedans, vous voyez bien que vous les excitez !
- Le vétérinaire m’a dit que… si Bison devenait méchant… Oh et puis courir… ouf…
- Allons madame Branon, je vous l’avais dit, le tabac. Allez vous asseoir. »
L’autre dame disparut derrière le bosquet, en sortit le molosse malinois par le collier, puis se rendit d’un pas conquérant jusqu’au banc où la petite madame à la mine cramoisie s’était assise.
« Le vôtre est en train de se cacher… Vous n’allez pas bien madame Branon ?
- Moi… courir… vaut mieux pas… le docteur a dit… »
Resté en retrait, le garçon en pantalon gris songeait, dubitatif.
« …à insulter… sans payer… mmm… »
Derrière lui, d’un pas calme, une pipe à la bouche, l’ombre de l’homme de la veille s’allongeait sous le soleil rasant.
« Alors c’est vous qui remplacez tous les autres, et je ne pourrais vous voir qu’ici. Mon thérapeute pense que c’est une évolution lente.
- Vous me voyez toujours. Et vous êtes revenu pour le vérifier. Vous êtes effectivement quelqu’un d’assez malsain. Mais moi, je n’y suis pour rien. Je ne suis pas un de vos fantômes.
- Pourquoi m’avez-vous dit tout ça hier soir ?
- C’est une méthode éprouvée pour faire fuir les gens qui viennent seuls.
- Vous avez quoi contre les gens seuls ?
- Ce sont les criminels les plus violents, et les plus imprévisibles. Ce sont surtout des gens qui ne parlent pas. »
Contrairement à la veille c’est l’homme barbu qui fixait le jeune de ses yeux devenus verts sous la fraîcheur matinale, et c’est le plus jeune qui regardait au loin, vers le banc où la petite dame commençait à étouffer.
« Elle va claquer. Allez voir. »
L’homme à la pipe s’exécuta. C’est lui appela les secours et pratiqua les premiers soins à madame Branon qui lui fut à jamais reconnaissante.

Une brume épaisse s’était avachie dans toute la vallée de la Seine, les grands lampadaires verts du pont de Suresnes perçaient de leurs faisceaux de lumière dorée les feuillages du vieux saule. Le petit étang dormait profondément sous la couverture ouatée du brouillard, bercé par le chant calme de la bise dans les cimes des peupliers trentenaires. Tout était calme, silencieux. L’eau semblait même avoir pris une consistance visqueuse, les vaguelettes semblaient plus lentes, plus rondes. Sur la rive, le long du petit chemin, deux ombres blanchâtres et fugaces couraient l’une après l’autre en fendant l’épaisse fumée humide.
« Je sais que vous êtes là ! Apparaissez !
- Vous allez vous épuiser avant moi. Restez de ce côté-ci du pont. »
Les claquements des pas rapides du pantalon gris s’étouffèrent lourdement dans la nuit froide. Encore dans les feuillages du vieux saule, au pied du petit pont qui enjambait un ruisseau affluent, l’homme barbu s’arrêta.
« Pourquoi vous cachez vous ?
- Je ne me cache pas, je fuis.
- Mais c’est bien vous qui êtes venu me raconter des histoires la première fois.
- Je ne vais pas vous réexpliquer pourquoi, mais sachez que si vous êtes convalescent de troubles psychiatriques graves, nos rapports ne peuvent que vous être nuisibles.
- Je n’ai pas peur de vous. Je suis soigné.
- Vous avez bu, foutez-moi la paix.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis une création ad hoc de votre pathologie psychiatrique.
- Vous mentez !
- Non, j’invente. Mais présentez-vous vous-même.
- J’étais… Non, je suis journaliste…
- …Vous avez fait une dépression nerveuse et vous sortez de l’hôpital. Ca arrive souvent, vous n’êtes pas le premier que je vois…
- Mais je suis le premier qui vous voit.
- Vous êtes complètement saoul et non, vous n’êtes pas la première personne qui me voit.
- Mais je suis le seul à savoir que vous êtes transparent.
- Ne traversez pas le pont ! Vous me prenez pour l’homme invisible ! L’alcool ne vous réussit pas. »
L’homme au col roulé alluma une lampe torche. Sur l’autre rive, la silhouette du jeune homme se dessina en nuance de gris. Le barbu plissa les yeux et remonta la lumière pour distinguer le visage. La tête ne se détourna pas. Les joues, le front et le nez étaient si pâles qu’ils semblaient presque briller comme de l’émail sous l’éclairage amorti par la brume. La bouche et le menton étaient voilés sous le foulard carmin qui dansait dans les petites bourrasques de vent frais. Tel un spectre, le jeune homme restait debout, sur l’autre rive, sans être gêné par le faisceau de lumière de la lampe torche. Ses yeux ne se fermèrent pas, ils scintillaient de petits éclats verts et pourpres. Ils ressemblaient à s’y méprendre à deux petites billes noires et vitreuses remplies d’un mélange d’encres colorées.
Un long frisson de stupeur parcourut, telle une cohorte d’insectes paniqués, le dos de l’homme en col roulé jusqu’à lui engourdir l’échine et à l’étourdir un instant. Il ne croyait pas ce qu’il voyait. Il sentait pourtant une peur profonde, concrète, une peur saine, toute différente de celle de ses hallucinations morbides. Une peur raisonnable et impérieuse. Luttant pour ne pas fuir, il fut pris de vertige. Pourquoi rester ? Pour savoir qui il est ? Ou plutôt ce que c’est ? Si ce n’est pas une hallucination, c’est une apparition. Une apparition de quoi ? Un fantôme ? Qu’est ce que je raconte, c’est une hallucination, évidemment. C’est la maladie qui continue. Pourquoi est-ce que je suis revenu ? Pour le vaincre ? Il faut que je traverse le pont.
« Qui êtes-vous ?
- Je ne suis pas. Je me suis noyé il y a quelques années au fond de cette flaque. Je reste là parce que je m’y sens bien. Je prends beaucoup de plaisir à lire le journal, à écouter les gens parler en se baladant. J’adore les discussions des habitués, je suis, en quelque sorte un poisson dans un bocal. Je regarde et j’écoute, mais je n’existe pas. Il est important que vous vous mettiez ça dans le crâne, et que vous ne traversiez pas ce pont. Arrêtez ! »
L’homme en col roulé avait entamé le pont du tiers. Il commençait à reprendre ses esprits. Charel était catégorique, le traitement était adapté, il était soigné. Cette nouvelle apparition n’était, au plus, qu’un épiphénomène. Il ne semblait même pas l’avoir pris au sérieux et avait fait vaguement allusion à sa consommation d’alcool.
Il était passablement pris de boisson.
Il ralluma la lampe et la braqua directement sur le visage du jeune homme. Une poupée déguisée ? La silhouette, jusqu’alors immobile, se mit à avancer vers le pont d’une démarche étrangement saccadée, les jambes semblant fonctionner indépendamment des hanches et des épaules, la tête et les bras immobiles.
« Retournez sur l’autre rive ! »
« C’est quoi ? Un automate ? » Il éteignit la lampe et rebroussa chemin.
« Très bien, je retourne de mon côté. Je peux vous poser quelques questions ?
- Non. Maintenant que vous êtes calmé, rentrez chez vous et ne revenez plus.
- Très bien, je vais partir. Mais je reviendrai.
- C’est votre psy qui vous l’a conseillé, je parie… »

Confortablement allongée sur le sofa de cuir beige, Alex zappait sur le câble, laissant les chaînes défiler une dernière fois avant de s’endormir.
« …Robert Crawford s’est enfui avec le processeur. Les hommes de Trenton sont à ses trousses.
- Bob n’aurait jamais fait ça !… »
« …Parfois ils viennent la nuit, alors il faut toujours avoir les valises prêtes. Au début j’avais quatre valises, j’en ai donné une à un cousin, la police m’en a volé deux. Maintenant j’ai une valise et je ne sais toujours pas où la poser… »
« …Le Nasdaq prend 0,95 pourcent, notons que l’indice des valeurs technologiques entre dans sa deuxième semaine de croissance. De là à y voir le signe d’une reprise économique outre-atlantique il y a un pas que les places européennes ne font pas… »
« …un très bel après-midi d’ensoleillement sur tout le pourtour méditerranéen, accompagné de températures sensiblement plus basses que ce week-end, mais toujours au-dessus des normales saisonnières. On attend 18 à Montpellier, 19 à Marseille, 17 à Cannes… »
« …Votre honneur, messieurs et mesdames les jurés, vous avez entendu comme moi le témoignage de madame Macfindey. Le vendredi 30 août, entre dix heures et onze heures trente, elle était avec mon client… »
« …Michel sait qu’avec le plan Profigagne, son épargne peut lui rapporter jusqu’à 4,8 %… »
« …selon une étude du cabinet White & Blackfast publiée par le Washigton Post. Les Européens seraient conscients à 73 % de la différence de niveau de vie entre les occidentaux et le tiers-monde, contre 25 % des Américains… »
« …Transfert toujours. Mais cette fois-ci on quitte Manchester pour le Japon où le transfert de Iro Katatsuna a battu le record de l’archipel… »
Les images clignotaient sur son visage impassible. Elle ne regardait plus, elle n’écoutait même pas. Elle éteignit la grande télévision, baissa la lumière, et resta allongée un moment. Qu’est ce qu’il fait ? Il est rentré saoul, débraillé, il s’est enfermé dans le bureau, et depuis une heure, silence.
« Je vais me coucher.
- J’arrive… Euh, non, viens voir. Ca te dit rien Antoine Cadal ?
- Cadal ? Non, je vois pas là.
- Noyé dans l’étang de Longchamp dans la nuit du six juin 1993. Il a été retrouvé par la dame que j’ai pratiquement sauvée hier ! »
Le bureau baignait dans la fumée lourde d’une vielle pipe racornie qui ne quittait jamais la pièce, pas plus que l’odeur de miel et de lavande qu’exhalait le subtil mélange de tabac parfumé. Alex restait appuyée dans l’embrasure de la porte, elle n’aimait pas cette pièce, c’était son antre. Silencieuse un instant elle l’interrogea du regard.
« C’est marrant ! Et t’as passé la soirée à faire ça. Tu t’occupes sainement je vois.
- Sérieusement. J’ai vu, ou plutôt on m’a montré ce type, trois fois en deux jours. Alors tu comprends, si c’est une blague…
- Mon pauvre, l’alcool te réussissait mieux avant ! Bon, je vais me coucher. »

« … les Américains accordent trop de valeur à leur vie. Même en cela ils sont atteints de leur folie des grandeurs et de leur goût immodéré du business. Imaginez-vous dans la peau d’un américain blanc, protestant, républicain, riche, probe et bien portant. Imaginez maintenant la valeur que cet homme accorde à sa vie sachant que chaque matin il consomme plus d’eau d’essence et d’électricité (ma répugnance pour la cuisine américaine m’interdit ici de porter la comparaison sur le plan nutritif) que n’importe quelle famille du tiers-monde (qui est au monde ce que le tiers-état fut au royaume) pendant une semaine. Et bien sachez qu’il n’en accorde aucune, tant qu’il s’agit de défendre les valeurs essentielles de tout homme du monde libre. Mais en l’occurrence, pas d’inquiétude à se faire, il est riche, les gens riches ont trop de valeur pour qu’on les perde au combat. Tant que ça ne tombera pas sous le fusil d’un révolutionnaire, ça tombera sous le sens. Et tant que ça n’ira pas à l’échafaud, ça ira de soi… »
Le garçon à l’écharpe rouge n’arrêtait pas de parler. A ses côtés, un homme d’une trentaine d’années marchait en lisant nerveusement les pages saumon d’un journal qui mériterait d’être entièrement imprimé de cette couleur et sur un papier aussi molletonné que la verve de ceux qui y écrivent. A quelques pas du pont, il s’interrompit tout en continuant à le suivre.
« Oh non, le revoilà… » puis plus fort, au loin, « Ne vous ridiculisez pas à me parler dans le vide ! »
Arrivé au niveau de l’homme barbu il fit demi-tour et lui emboîta le pas.
« Vous avez un portable ? Alors prenez-le, comme ça nous pourrons parler, si c’est ça que vous voulez.
- Pourquoi toute cette mascarade hier soir ?
- Je hantais. C’est une méthode plus appropriée que les litanies pour tenir les noctambules alcoolisés à distances.
- Bon. Très bien. Et vous vous êtes noyé ici il y a dix ans. C’est ça ?
- Oui, c’est ça.
- Vous vous appeliez Antoine Cadal ?
- … Vous vous êtes renseigné sur moi je vois. Ah oui, vous m’avez dit être journaliste… je vois.
- Vous prétendez être un fantôme ?
- Si j’en crois le récit que madame Branon en fit à madame Giselet, je me serais noyé ici, il y a une dizaine d’années, victime d’un bizutage. Pour ma part, je ne prétends rien, ni être fantôme, ni être une création de votre esprit. J’existe, mais je ne suis pas réel, exactement le contraire de vous. Au reste, et si ça peut vous rassurer, vous n’êtes pas le premier qui me voit. Beaucoup de gens me voient sans me remarquer, sans se poser de question. J’ai été assez troublé la première fois qu’on m’a salué. Ca arrive une ou deux fois l’an au plus. Tenez, je sais que ce jogger qui passe là-bas me voit. Alors je me tiens bien. »
Un voile passa sur le regard de l’homme barbu. Il s’arrêta, chercha le jogger du regard et se mit à courir dans sa direction en l’interpellant :
« Monsieur, monsieur !…
- Pardon ?
- Bonjour monsieur, désolé de vous déranger. Puis-je vous poser une question ?
- Comment ?
- Voyez-vous le garçon avec l’écharpe rouge là-bas ?
- Euh, oui. Il me semble.
- Merci monsieur. »
Le jogger repartit de sa petite foulée. Son ombre s’allongea sous le soleil, laissant derrière elle les deux silhouettes, se faisant face, à quelques mètres l’une de l’autre. Une fois l’ombre disparue, le garçon à l’écharpe brisa le silence.
« Les faits éprouvent la raison. J’ai depuis longtemps abandonné d’y comprendre quoi que ce soit.
- Moi non.
- Si vous avez une explication, je suis tout prêt à l’entendre.
- Tout ça n’est qu’un canular. Je ne sais pas qui vous êtes, mais tout ça n’est qu’une manipulation. Je ne sais pas pourquoi ou pour qui vous faites ça, mais vous êtes sacrement dérangé. » Le ton de l’homme montait, il commençait à s’agiter, à chercher une caméra du regard. Il fut interrompu par deux vielles dames qui arrivaient derrière lui.
« Mais ça va pas de parler tout seul comme ça, en criant ?… »

Gatien Noé

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Mardi 15 février 2000

Catégorie: Caffe Sicilia — mis en ligne par carlotta @ 11:34 pm

Le matin on se sépare : les adultes à Noto sauf Louise qui reste avec les enfants : recherche de trésors sur la plage (encore 2 petits bleus), sieste de Zélie gardée par Gabriel, les jumeaux au QG et Victor les rejoint. A Noto, les trois délégués aux courses en profitent pour s’envoyer capuccini et café, toujours au Café Sicilia et déambulent ensuite dans les traverses de la ville illuminée par le soleil du matin (façades jaune ocre et balcons très jolis). Sur la place du théâtre, il y a semble-t-il un marché aux vieux : ils sont là à attendre que quelqu’un veuille bien les emmener avec ses courses.
Vers 11h30, les enfants sont au bain. Zélie s’est écorché le genou. Cependant, puisqu’elle est sommée par Louise de choisir de ne garder que les bons ou (exclusif) les mauvais souvenirs, elle choisit définitivement de garder les bons. Au retour, les autres sont là, sans la clé. On déjeune à l’espadon, c’est délicieux. Coralie a fait une petite sauce huile d’olive / citron, miam. L’après midi, les vieux repartent avec Zélie, d’abord à Noto Antica, très antique en effet. Zélie s’appelle Emilie jolie, et voudrait aller tout au bout du ciel, sur les ailes des oiseaux, comme elle le claironne à environ 250 reprises. Ensuite, Noto. Marcel et Zélie font la sieste dans la voiture : Ernest et Célestine, quasi. Mario laisse les filles au café Sicilia (again), elles vérifient auprès de l’homme costaud des Halles que la Cioccolata contient du lait. Elles rencontrent à nouveau le vieux fou qu’un taxi, au prétexte qu’il était italien – semble-t-il, a déposé place d’Italie, qui leur rappelle cet incident déjà raconté l’avant veille, au même endroit. Puis, ballade escalier dans Noto, le dôme s’en est pris une en pleine poire, il existe quasiment plus, c’était en 92 pendant le tremblement de terre. Mais que fait l’Europe ? On est rentré dans au moins trois églises sans que notre intrusion de femelles impies ait été sanctionnée par un quelconque désordre climatique ou sismique. On retrouve Marcel à la voiture et on loupe Mario au computer shop (SDR, selon Marcel). Il y a un club « Gli amici del pedale », faudra photographier Mario devant, en attendant, le câble prêté par la boutique « photos et soutiens-gorge » pour balancer les photos numériques marche pas, on fait confiance à qui, au fait ? Au retour, je (Louise) m’effondre sous ma couette, mais ne dors pas : disputes, cavalcades, flûte à bec, engueulades, famille je vous hais. Gabriel Lui-même intervient dans le texte : « C’est réciproque ! ! ! ! ! ». Après, délicieux risotto à l’encre de seiche, faut le dire.
Au fait, Victor s’est pris –1/2 au concours de sageté, par Louise, suite à une remarque idiote concernant Billy qui a vexé sa mère, de toute façon Mario avait annulé le concours, sans en parler à quiconque. N’importe quoi.
Partie privée. Je pense qu’il est temps de faire une digression philosophique sur le rapport qu’il y a entre l’écriture d’un journal et l’écriture. Je veux dire que cet épanchement, cette logorrhée scripturale que Louise étale tous les soirs est un exutoire thérapeutique dont les partenaires de vacances de Louise sont les innocentes victimes. Il est grand temps que le haut conseil des vacances se réunisse et délibère sur les suites à donner à cette affaire et oriente les vacances vers un peu plus de culture.

Collectif des deux familles

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Macchabée à la vodka

Catégorie: Ethylistiques — mis en ligne par carlotta @ 11:33 pm

(Gastronomique)

Réunir une douzaine de Slavons musculeux, de bonne race et pas trop gras. Puis, organiser un concours d’alcoolémie : pour ce faire, disposer des seaux remplis d’une vodka bien forte et bien claire, dans lesquels ils se serviront d’eux-mêmes par pichets de 50 cl (on peut aussi utiliser des pintes ou, à défaut, un verre doseur).
Laisser reposer entre chaque prise d’alcool et les gaver de petits sandwichs de pain noir grossier, recouverts de charcuterie et de moutarde, ce qui parfumera la chair (pour varier, on peut remplacer la moutarde par de la sauce tomate).
Répéter l’opération jusqu’à ce que les tissus musculaires soient bien ramollis par la vodka. Laisser la peau frémir quelques instants, puis, lorsque les cerveaux ont bien bouillis sous l’effet de la drogue, alerter les autorités médicales qui s’assureront que l’alcool a bien imprégné la viande.
A la fin de la cuisson – ou de la cuite –, présenter le macchabée dans un grand récipient (dans sa bière, par exemple) et disposer les survivants tout autour, en guise de décoration. Ce mets original, typiquement russe, enchantera tous vos convives. Bon appétit !

Pit Bernal

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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