Anatoli prenait ses marques, son carton semblait plus petit sur son nouveau bureau et surtout en comparaison de son énorme téléphone. Il enregistra le rendez-vous de Charikov et resta quelques minutes assis à se satisfaire de sa nouvelle mais tout à fait incompréhensible promotion.
« Vous êtes le nouveau. »
Anatoli fut agréablement surpris par la voix fluette et souriante de la petite secrétaire qui occupait un bureau attenant au sien. Une petite mademoiselle, aux cheveux fins et aussi noirs que sa chemise un peu trop large. Elle en posa une sur son bureau, bien repassée, celle qu’il allait désormais devoir porter.
Elle lui adressa un large et accueillant sourire. Anatoli la trouva belle et n’écouta que d’une oreille distraite la discussion qu’il se contentait de poursuivre. Il en retint seulement qu’ils étaient voisins mais qu’elle travaillait directement pour monsieur Langevin et non comme lui pour le grand singe, qu’en général le service était calme jusqu’à dix heures et demi mais que dans une demi-heure la journée allait commencer. Travail qui se résumait à prendre les rendez-vous, organiser les réunions, classer le courrier… Alors qu’il profitait de la voix fluette, du sourire accueillant, et du regard espiègle et engageant de la charmante secrétaire, le gros téléphone d’Anatoli retentit.
« Oui allô… non Des…, Anatoli Desclos. Non, monsieur le premier attaché est actuellement en réunion… »
D’un geste brusque qui imposa un mouvement de recul à la petite secrétaire, il renversa son carton et en tira de la main gauche de quoi écrire. « Je note… » Il adressa une moue gênée à la jeune femme et se mit à écrire…
Après avoir changé de chemise et noté les rendez-vous de Lautréamont, Anatoli prit le temps de faire connaissance, à la salle de repos, avec deux attachés et trois secrétaires qui attendaient comme lui la fin de la réunion des chefs de services convoqués par monsieur le premier attaché. Celles-ci étaient considérées comme des facéties zélées du primm-att qui, quand il s’agissait de prendre une initiative, n’était manifestement pas au niveau du Potent Langevin. Un des secrétaires qui avait vu Anatoli sortir du salon d’entrevue avec Charicov lui demanda son avis.
« Les chefs de services ont d’autres choses à faire que des réunions. N’y a-t-il pas les Administrateurs Principaux pour ça ? »
Les deux autres secrétaires affectèrent un air offusqué, mais comme ni l’un ni l’autre ne savait exactement de quoi il retournait, aucun n’osa répondre. Un des deux attachés, saisissant l’occasion de se mettre bien avec le nouveau secrétaire, surenchérit :
« D’ailleurs il a commencé la réunion sans attendre Anckovich, et puis deux autres chefs de service sont déjà repartis, un vrai fiasco. »
La discussion se poursuivit encore entre politesses et médisances surannées. Lautréamont était un incapable, Langevin un fumiste, Anckovich un prétentieux, les administrateurs ne servaient à rien, les opérateurs n’étaient pas assez biens formés, et rien dans cette grosse machine n’allait bien, jusqu’au thé qui avait de plus en plus mauvais goût…
Les cinq derniers chefs de service sortirent une heure avant le déjeuner. Anatoli échangea un regard désabusé avec ses collègues quand tous constatèrent que monsieur le premier attaché se faisait attendre. Au bout de quelques minutes il comprit qu’en tant que bizut, il était tout désigné à monter pour subir la prétentieuse présence de son supérieur.
Lautréamont était encore en train d’essayer de se donner un air mystérieux et pénétrant en regardant par la fenêtre quand Anatoli entra dans le salon. Il tenait ses mains croisées dans le dos et tentait de bomber le torse. Son ventre proéminent, son dos courbé et ses petites jambes nerveuses qui tressautaient sur le plancher, lui infligeaient l’allure d’un ouvrier qui se serait, pour un bal costumé, déguisé en riche rentier. A l’instant où il allait s’annoncer, Anatoli vit la silhouette rondouillarde se cabrer sur la pointe de ses petites chaussures vernies et se pencher légèrement pour regarder dans la cour. Comme pour imiter celui qu’il voyait arriver d’un pas alerte, il essaya de dégager ses épaules et de cabrer encore ses lombaires. Sans succès, sentant douloureusement les coutures de son gilet se tendre, il abandonna sa pose pour reprendre son air replet et laisser de dépit retomber ses épaules. Son cou perdit deux bons centimètres, il se retourna, et sans le regarder, dit à Anatoli de ramasser les notes laissées sur la table de réunion et de le rejoindre après le déjeuner dans son bureau. Resté seul, Anatoli prit le temps d’aller jusqu’à la fenêtre. Un homme, grand, à la démarche souple et distinguée, montait les marches du perron du bâtiment F. Il ramassa la dizaine de pages de notes et deux gobelets que les chefs de service avaient laissés, puis sortit.
Comme pour mieux prendre ses marques, et accessoirement pour rejoindre la petite secrétaire qui traversait le hall, Anatoli décida de faire le tour de la coursive. Il passa discrètement devant les portes de l’étage, marqua un instant d’arrêt quelques pas avant le bureau du Potent Langevin d’où il vit surgir, tel un pantin de sa boîte, l’ingrate silhouette de l’administrateur Jinon. Espérant seulement avoir à le croiser, Anatoli le reprit sa marche comme si de rien n’était.
« Cette chemise est trop courte pour vous monsieur le secrétaire Du… tatata, excusez-moi, De, voilà, Desclos. Je ne sais pas ce qu’ils font en ce moment chez Noé, mais à mon avis cette chemise serait plus de la taille de monsieur Hansen. »
Laissant Anatoli interdit, l’insignifiant administrateur surabonda, toujours sur le ton d’un guignol de foire.
« Et dire que j’ai reçu le dossier de Hansen juste après le vôtre, il y a quelque chose de pas clair dans votre mutation ».
Anatoli feint de ne pas avoir entendu la marionnette et passa son regard au-dessus de son épaule gauche.
Sous la haute baie vitrée, il reconnut la noble engeance du pas du Potent Langevin qui s’apprêtait à gravir les marches de l’escalier. Anatoli prit une dernière fois ses marques.
« Pour moi, tout s’est bien passé. Quant à vous, et malgré le fait que je ne sois pas son secrétaire personnel, je me permets de vous signaler que si vous cherchez Monsieur le Potent, il est derrière vous. »