Kovrotiev, que l’élégant secrétaire venait d’expulser du bureau de Noé, s’était résolu à passer par le couloir bondé d’opérateurs affolés. Certains étaient assis par terre, en sueur et résignés à ne plus chercher à comprendre les ordres qui leurs parvenaient du secrétariat ; d’autres, sur le rebord des fenêtres, discutaient bruyamment et n’écoutaient même plus les annonces. Les plus paniqués, bardés de dossiers, essayaient maladroitement de se frayer un chemin dans la cohue. D’autres encore sortaient, chancelants, du secrétariat et jetaient, de leurs yeux exorbités, un regard désabusé sur leurs collègues. Les dossiers, les classeurs, les pochettes et autres chemises cartonnées, pleins de fiches, de feuillets, de rapports et autres documents concernant les procédures du matin, à l’exception notable de celles adressées au service de monsieur Charicov, au lieu de passer simplement par le secrétariat, s’entassaient là, et obstruaient sérieusement l’accès au hall d’entrée. Elles étaient toutes revenues des services, non pas sous forme de simples accusés de réception, mais en entier, la plupart portant simplement la mention : « Chef de service absent » ; certaines étaient poliment annotées « vous renvoie le tout pour contrôle disciplinaire, bon courage ».
Les secrétaires qui refusaient obstinément de quitter leur poste, ne serait-ce que pour aller aux toilettes, quand ils virent revenir toute la paperasse, se décidèrent par téléphone à donner le même ordre : « remettre l’ensemble des documents à leurs places d’origine ».
Le secrétaire Kovrotiev passa, d’un pas furtif, jusqu’à son bureau. Il retira sa ceinture et ouvrit son registre de courrier. Il passa son bras jusqu’au fond du tiroir et en sortit une paire de bretelles qu’il enfila avant de retirer sa cravate. Il sortit tout aussi furtivement de son bureau, et rallongea son chemin par la coursive dérobée qui menait plus calmement à la bibliothèque. Là, les trois secrétaires, chacun leur tour, allaient au secrétariat, puis revenaient à la table depuis une bonne heure.
Sobakévitch, le secrétaire au dossier beige, était encore en train d’écouter à la porte du bureau de l’administrateur Noé quand son collègue trapu entra. A la table, plongé dans des mots croisés, Dolokov semblait simplement attendre qu’on le dérange, ou tout du moins qu’on lui demande son avis. En face de lui, le petit Hansen essayait confusément de saisir les formes les plus sentencieuses de sa lettre de démission. Il s’était disputé quelques minutes auparavant avec Dolokov. Il sembla royalement ignorer Kovrotiev qui s’assit rapidement, regarda un instant Hansen, puis s’adressa à Dolokov tout en rapprochant sa chaise.
« Alors, il a explosé ? » Tout en affichant un air inquiet et déçu à la vue de Sobakevitch. « Non, il fait rien !
- Sobakevitch attend depuis cinq minutes, on va manger où ?
- Chez Blanchard ? »
Ils se tournèrent ensemble vers Hansen qui, finissant une phrase dont il était visiblement fier, releva les yeux de sa feuille et leur jeta un regard méprisant.
« Vous allez manger où vous voulez, je ne veux plus rien à voir à faire avec vos saloperies. » Dolokov resta impassible, à poser son regard badin qui semblait dire « qu’est ce que tu attends alors ? » sur le petit Hansen qui devait plus son affectation à son père qu’à ses capacités d’organisation du courrier. (Kovrotiev suggéra même de ne pas le mettre dans la confidence, prétendant qu’il n’y verrait que du feu. Mais Sobakevitch, la pire espèce de fainéant qu’on ait vue dans les services de la PH, avait insisté et n’avait d’ailleurs pas laissé le choix à ses complices).
Le petit Hansen se leva, défiant Kovrotiev puis Dolokov du regard, et disparut au coin du rayonnage. Kovrotiev prit un air contenté.
« Le secrétariat est dans le chaos.
- Normal, ce connard de premier attaché a rameuté les chefs de tous les services au cabinet. Du pur vice. En plus de notre petite grève du zèle, ça doit être l’enfer. »
Malgré son rang de simple secrétaire, Dolokov s’estimait plus malin que la plupart de ses supérieurs. Ses lamentables états de service, notamment en matière disciplinaire, lui semblaient être la seule raison valable à sa médiocre affectation. Quand il était saoul, il se vantait, à juste titre, d’être le nom le plus récurrent de la jurisprudence rendue par les attachés au cabinet du potent Langevin. Il divaguait parfois, prétendant que ce dernier connaissait son nom mieux que celui de l’administrateur principal. Retards, absences, évidemment ; présence erratique, irrégularités en tous genres, bien entendu ; mais aussi, état d’ébriété, exhibitionnisme, menaces incompréhensibles, lui valurent sa récente affectation au service de l’administrateur principal Noé. Contre toute attente de son ancienne hiérarchie, il y perdit sa réputation de perturbateur arrogant, gouailleur et indéfectiblement irresponsable. Certains se félicitèrent du sain ascendant qu’avait pris le vieux Kovrotiev sur lui. D’aucuns s’étaient même mis en tête que Dolokov allait prochainement être réhabilité. Idée tout à fait stupide tant Dolokov semblait s’être parfaitement intégré à son nouvel environnement. Il gérait avec Kovrotiev le secrétariat de manière quasi autonome, n’entretenant de rapports de vive voix avec l’administrateur principal qu’en de très rares occasions, notamment lorsque l’élégant secrétaire Elois J. était absent.
L’un et l’autre portaient en profond mépris les agents du collège exécutif et ils n’hésitaient pas à faire montre de condescendance à l’endroit des « bretelles ». Kovrotiev goûtait tout particulièrement les remontrances désagréables et les blagues grivoises. Dolokov préférait simplement faire tourner en bourrique les opérateurs par des ordres contradictoires ou redondants.
Sobrakevich, d’un pas lent et fatigué, revint à la table. Il passa un regard las et vaguement interrogateur sur la place vide du petit Hansen avant de s’affaler sur sa chaise. « Ca y est », il détachait les syllabes d’un ton blasé, « Elois nous charge.
- Ferdinand marche ?
- Je sais pas, je suis fatigué d’écouter à la porte. Où est Hansen ?
- Il démissionne, apparemment il avait quelque chose à se reprocher. » Dolokov allongea un large sourire accompli.
« Comment, c’est à cause de lui ! »
Non, ce n’était pas à cause du petit Hansen, mais Dolokov épargna au Pauvre Sobakevich une trop longue explication. Il se contenta de répondre que le « piston du petit Hansen » avait été « éventé », que Lautréamont en prit ombrage, qu’il s’agissait probablement de la cause de l’altercation téléphonique d’hier, et que tout serait réglé demain.
Kovrotiev écoutait silencieux, mais exultait intérieurement. Depuis qu’il avait fait sa rencontre, il avait toujours été fasciné par le don que s’était révélé Dolokov pour le mensonge. Il disait parfois de ses propos qu’ils étaient « machiavélo-méphistophélétiques », c’est d’ailleurs pour cela qu’il s’arrangeait pour ne jamais l’avoir dans son dos. Il n’exultait pourtant pas autant que Dolokov, qui, se tournant vers lui, cherchant à le pénétrer du regard, se réjouissait d’avoir fait la nique à un roublard aussi aguerri que le vieux Kov.
L’avertissement de la veille avait réanimé le feu de méchanceté qui lui brûlait les entrailles. Il avait agit d’abord par révolte, contre l’inanité de la mutation d’Hansen, par méchanceté Dolokov préféra laisser le hasard alphabétique choisir. Puis par vengeance, contre le ton inadmissible qu’avait osé prendre Jinon, en imitant son humour délétère. Enfin, la méchanceté pure, contre quelqu’un qui vous veut du bien, qui cherche à obtenir votre confiance, simplement pour saisir l’occasion qui se présentait de prendre le vieux Kov à son propre jeu, en imitant sa signature au bas du faux 6701. Dolokov mesurait combien la méchanceté pouvait être d’un ressort pernicieux.