Le lieu et l’heure du récit qui suit n’ont que peu d’importance, tant les faits qui y sont relatés sont improbables. Mais croyez-moi sur parole, rien de tout cela n’est impossible.
“ Ce sera à la Une demain, dans tous les journaux, sur toutes les bouches et dans tous les bistros. Il y aura des rumeurs, des analyses, des ragots, des révélations, mais surtout, oh oui, surtout des surprises, du nouveau, ce sera sensationnel. Le Merle Blanc, Logorrhation, L’intransigeant, L’Eveil, ils en parleront tous, et les spécialistes de la Revue des deux Mondes doivent déjà être en train de remanier l’édition de dimanche. ”
Nills Consuolevski était saoul, il s’imaginait tout un tas de scénarios. Les boulevards de la capitale paralysés par la foule paniquée, les gares prises d’assaut, les premiers pillages, le suicide d’un chancelier, la fuite du président, la cabale des juges, des banquiers, des bourgeois, la dissidence des généraux, la contre dissidence des officiers supérieurs, la rébellion des troupes.
Nills Consuolevski avait bien bu. Il se grisait à imaginer une suite d’événements aussi tragiques qu’improbables, traversant la ville, d’un trot tranquille et chaloupé, en uniforme. De rue en rue, évitant par pudeur les grands axes encombrés, on l’aurait vu, guettant bêtement dans les étages des immeubles de standing quelque ombre inquiète, encore éveillée, passant du salon au bureau, puis du bureau à la chambre, pour préparer le départ tôt demain. Le hussard typographe Consuolevski en oublia, semble-t-il, un instant l’effervescence qui baignait l’une des rues. Un instant juste assez long pour qu’il chute de cheval.
Cette journée avait été plus tumultueuse que prévu pour Nills Consuolevski, typographe fainéant qui avait décidé d’aller pointer à la caserne pour avoir le reste de la journée de libre. On sait, par recoupement de divers témoignages, ce qu’il advint. Arrivé de bon matin à sa caserne, on l’envoya directement à l’état-major, à quinze verstes de là, sous une pluie battante. On l’y fit attendre deux bonnes heures avant que deux commandants de bataillon et un colonel lui ordonnent de retourner à l’imprimerie !
“ …faites tirer ces affiches en tant d’exemplaires…”
“ …titulaires de cartes de mobilisation blanches à bande rouge… ”.
Nills Consuolevski, hussard erratique de l’armée de Modlin, se doutait bien que ce jour arriverait. Qu’on allait lui demander des comptes, à lui et à tant d’autres, pour toutes ces demi journées gracieusement offertes par l’état au titre de son statut de réserviste.
A l’imprimerie, on prit la nouvelle avec une certaine désinvolture et, comme pour fêter ça, on sortit les bouteilles à peine cachées.
A dix heures les rotatives tournaient à plein régime.
Nills Consuolevski, déserteur prévoyant, prit le temps de faire imprimer un certain nombre de documents administratifs en plusieurs langues. Il passa le reste de l’après-midi à boire et à imprimer des affiches de propagande sur lesquelles on pouvait lire les slogans rituels, dont son préféré : ” Nach Berlin ! “. Enfin, comme il était le plus saoul de l’imprimerie, et conséquemment à un vote qu’il contesta avec véhémence, il fut chargé d’aller porter les épreuves desdites affiches aux différents journaux de la capitale. Ce qu’il fit avec le zèle propre aux amateurs de bon vin, de champagne, de vodka, et de toutes ces boissons iniquement illégalisées depuis la mi-août par le gouvernement, qu’on lui servit à chaque fois qu’il arrivait dans une rédaction.
Et maintenant, il était allongé, sur le pavé, les bras en croix, les yeux rivés sur le ciel. Aucune pensée métaphysique ne lui vint à l’esprit. Il constatait que le temps allait à nouveau tourner à l’orage et se répétait inlassablement, à mesure que le galop de son cheval s’éloignait, ces quelques mots simples : “ Quelle merde ! Mais quel con ! Et chier… ”.
Nills Consuolevski ne put être considéré comme une victime militaire, car, comme il fut dit lors de son procès, au moment de sa chute, eut égard aux documents en sa possession et malgré son uniforme (qu’il portait somme toute fortuitement), il était déjà déserteur.
Il se releva douloureusement et, comme réveillé par la chute, constata l’agitation inhabituelle de la petite foule refluant des gares, celle des familles de réservistes des groupes Kutno et Prusy, déjà sur le pied de guerre. Quelques témoins, dont une grosse dame et ses deux filles ainsi qu’un insignifiant administrateur de la Prudential House dont personne ne se souvient, lui apprirent qu’il avait été désarçonné par deux russes, un gros brun, avec des lunettes et un autre grand, blond, l’air méchant.
“ Ils avaient une bête avec eux…
- Un ourson !
- Le gros est parti par là ”
Nills reconnut et rattrapa aisément la grosse silhouette accompagnée d’un petit ours noir affublé d’une muselière de cuir rouge. S’en suivit une discussion ferme et brève au terme de laquelle Nills paria qu’il pourrait traverser la ville le soir même et que s’il gagnait, on lui rendrait son cheval. La muselière de cuir rouge fut portée comme pièce à conviction.