Le quartier Letnaya dormait comme dorment les cités laborieuses, au rythme du départ et de l’arrivée des travailleurs partant ou revenant du centre. Les longues barres de briques rouges flanquées entre le quatrième et le cinquième étage de larges frises blanches aux bas-reliefs de fougères exotiques tiraient une perspective rectiligne de petits appartements bourgeois, à peine assez grands pour un couple et un enfant en bas âge le long de la rue Nungesser. A leurs pieds, devant de larges trottoirs, les portes singulièrement identiques de cette faune disparate et farouche qui ne faisait qu’y passer s’alignaient immuablement. Elles accueillaient le flot continu d’amoureux rêveurs, décidés à partager le début de leur vie dans le même ordre de contingences. Les portes, à l’exception de celles des commodités et des chambres, étaient soit inexistantes, soit invariablement ouvertes, et leurs serrures, évidemment hors d’usage, prenaient la rouille. Cet été, une rumeur selon laquelle les enfants s’y blessaient régulièrement courut à travers le quartier. Et par cet étrange reflex d’imitation proprement citadin, on se mit à les retirer jusque chez célibataires.
Ainsi il n’était pas rare, durant cet été radieux, de voir se rassembler cinq, dix ou cinquante personnes au même étage, pour une rixe, pour une naissance, des noces, le plus souvent pour un feu, et presque jamais pour une réunion syndicale.
Nills Consuolevski ne regardait plus les fenêtres, il passait, parmi les ombres furtives qu’on vit ce soir traverser les quartiers de la capitale. Les halos des réverbères et les perrons tous semblables se succédaient sans fin sous ses pas fatigués. Il avait trop bu, il allait perdre son pari, il avait le vent de face, il s’abîma dans une large flaque et s’endormit.
Chopin, Wagner et Chostakovitch.
Nills rêvait. Il cavalait par une matinée froide à travers une forêt centenaire, suivant le cours d’un ruisseau.
Une voix.
“ Ô patrie violée, tu réclames tes fils, tu implores leur aide.
Rassure-toi, tes pleurs et tes gémissements réveilleront l’honneur de tes chers enfants.
Ils se lèvent déjà, le rouge au front, prêts à rincer l’affront de leur sang.
Entre leurs dents serrées on entend gronder les comptines du pays
Et bientôt de leurs rangs monteront les chants de guerre.
Ô Patrie, essuie tes larmes car tes fils sont debout et l’ennemi tremble déjà au son des comptines »
La voix grésillante résonnait contre l’écorce et soufflait dans les branches des arbres. Elle chantait au loin, puis se rapprochait et venait chuchoter au creux de son oreille comme une onde radiophonique avant de s’effacer sous le souffle plaintif et puissant de Chopin, Wagner, et Chostakovitch.
Entre les troncs serrés, au travers de leurs branchages touffus, d’autres galops. Dans les échos de leurs sabots, la direction d’un vent frais qui emporta Nills jusqu’à la lisière où, en uniforme et en rang, une immense armée de Hussards s’apprêtait à charger. Des Polonais, des Russes, des Français, des Allemands, des Ukrainiens et même des Anglais. L’Internationale hussarde. La horde se cabra et chargea à corps perdu dans la vallée, disparaissant, ou plutôt se fondant dans la brume. La nuée multicolore de cavaliers bariolés s’estompa puis disparut comme le ruisseau dans une rivière invisible en contre bas. Nills percevait à peine les éclats de leurs éperons et de leurs sabres et leurs cris de rage transperçaient difficilement le brouillard blanchâtre de la matinée froide.
Un bourdonnement, comme un orage, montait doucement, puis dans le ciel une ligne noire perça les nuages.