January 3, 2005

Papier peint n°11

Catégorie: Journaux et leur éditorial — mis en ligne par carlotta @ 12:34 pm

Ouvrir le numéro 11

Depuis que nous avons confié aux machines nos savoir-faire en matière de logique, au moins nous reste-t-il, à ce jour, les coq-à-l’âne. Les rapprochements les plus douteux, que permettent nos associations d’idées ou glissements de sens, et que la logique implacable amenait parfois jusqu’ici à dénoncer comme fumistes, irrationnels, idiots, qui utilisent comme lien, comme chemin, non pas des règles partageables mais les grilles mêmes au travers desquels le monde nous parvient, grilles vivantes qui procèdent de la collectivité aussi bien que de l’individu, ces rapprochements deviennent la marque de notre invention, quand les ordinateurs entre eux aboutissent à tout ce qui peut se concevoir par déduction. Ayant ainsi rendu les tâches simples aux appareillages simples, nous nous réservons pour l’instant la bêtise, le délire et la folie, dont procèdent nos télescopages les plus fantastiques. A cette occasion, nous découvrons qu’ils sont finalement nos richesses, en même temps que nos démons. Qu’allons-nous encore sous-traiter ? Et puis, ce que nous ne pourrons isoler, ce que nous garderons en propre, au fil de nos abandons, cela deviendra-t-il assimilable à notre essence même ?
Quoi qu’il en soit, j’ai le grand plaisir de vous offrir la couverture du livre de dessin de Juliette B. Les pages suivront, au fil des numéros. Vous pourrez à loisir les colorier et, au fur et à mesure, les découper et les rassembler au moyen de fils de raphia.
Nouvelle année nouveau feuilleton, de la plume acérée de Zo le méchant.
Pour finir, je vous invite à abonner en masse à la revue « Attila » tous les êtres chers à qui vous avez oublié d’offrir un cadeau lors des fêtes de fin d’année : c’est très bien et c’est pas cher.

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Le livre de dessin de Juliette

Catégorie: Le livre de dessin de Juliette — mis en ligne par carlotta @ 12:33 pm

Couverture

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L’an vert des corps

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 12:26 pm

Abîme du désespoir
Fuir sa supposée folie noire
Découvrir son entrave
L’autre et l’un

Drogué en sa peau
Lithium ne me pique
Prison bien satanique
Ne me blanchit tôt
Ni ne me lave

Et goûte à goûte
A l’envers tous ces corps
Feu vert épique encore

Vent contre moulin sans sens
Rend contre ni ne pense
Et coûte au parvis ta mort

Des pressions ton caché
A tout pique ton sort
L’an vert des corps
Blêmes fruits du péché
Evident lettres et l’être
Occi-dents champs paître

An vert du décort
An goisse An gosse An glose
Vous avez dit psychose?

Dan Yunes

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Une journée au travail

Catégorie: Chroniques urbaines — mis en ligne par carlotta @ 11:30 am

Aux confins d’une banlieue tertiaire improbable, franchir le sas d’entrée de l’entreprise. Un cylindre de plexiglas, dont l’ouverture extérieure n’est possible que moyennant les portes intérieures fermées, et vice versa. Pendant la fermeture des portes extérieures et jusqu’à l’ouverture des portes intérieures, attendre. Est-ce un espace de décontamination ? Une désintégration se déclenche-t-elle si les dispositifs idoines détectent la présence d’un couteau de poche ou d’un tract syndical ? Gagner l’étage. Après la porte pare-feu, dont l’ouverture est commandée par badge – présenté à l’intérieur du sac à main, moyennant une rotation d’avant bras et de poignet, pénétrer dans le couloir de l’une des ailes de l’entreprise. L’air y est curieux, comme vicié, mais amélioré, recyclé : pas d’effluve forte. Des miasmes, de tabac, de sueur. Pas de mouvement, pas de courant d’air, une atmosphère à la fois inexistante et pesante. Les fenêtres n’ouvrent pas. Rien qui donne un sentiment de vitalité. Des couleurs banales, des bureaux impersonnels. Y travailler… est-ce cela qui est attendu de ceux qui gagnent ce lieu ? Ou bien faut-il qu’ils se diluent dans cette atmosphère délétère pour atteindre le rien, but ultime non affiché ?
Croiser le chef. Ce genre de chef qu’on a envie d’appeler « Monsieur-comme-tout-le-monde ». Car il affiche de traiter chaque subordonné « comme tout le monde », nonobstant les réalités et contraintes qui rendent le cas de chacun unique et, parfois, inconciliable avec le traitement général. Les simplifications ainsi opérées tournent au cocasse, en maintes occasions. Essayer de trouver cela drôle, et du point de vue de la situation particulière, et du point de vue de la répétition du phénomène.
L’on pourrait regretter qu’il n’y ait pas dans l’entreprise ce supplément d’intelligence qui permette de fournir à chacun un cadre mieux adapté. Douter de la qualité des relations que peuvent entretenir entre eux les occupants de ces locaux minimalistes cadrés à l’économie. Mais n’allons pas cuisiner les regrets, n’allons pas décréter impossible de s’y plaire. Car la frustration prive des satisfactions d’une vie simple, plus importante à préserver que de se voir reconnu comme auteur des éradications des absurdités du quotidien.
Installons-nous à notre poste, établissons la liste des choses à faire obligatoirement dans la journée, complétons-là selon les opportunités de tâches à finalités plus personnelles, comme de penser aux prochains temps libres, rechercher des informations sur la toile, préparer des courriers administratifs, tenter, avec les personnes rencontrées au gré des tâches à accomplir, des sujets de conversation variés, écrire un journal de bord, que sais-je.
Réaliser ces tâches une à une, en opposant aux évènements perturbants une indifférence placide ou, si l’on préfère, en créant une agitation à la hauteur de la perturbation traversée. Trouver les interlocuteurs valables pour faire part des difficultés rencontrées ou des désaccords si le fait de les expliciter les rend plus facilement surmontables. S’abstenir, dans le cas contraire. Ne pas hésiter à faire preuve d’imagination dans la recherche de motifs de satisfaction.
Et vogue la galère sur ces flots informes, vers une fin de journée embouteillée. Occasion de s’essayer, brinqueballé dans les transports, à la croisée des mots fléchés.

Cha

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Varsovie II IV – Comment Nills trouva une couche

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 11:27 am

De grosses tortues noires à pois rouges, à chenille et à nez d’éléphant tendu en salut NAZI, crachaient leurs obus sifflants dans la brume qui répondait par un hurlement avant de cracher deux ou trois cavaliers, chimères fluettes, dispersées contre la fonte. Dans les rangs confus de hussards affolés, sous le grondement intense de frelons d’aciers, quelques explosions retentissaient. Les hennissements horribles des chevaux dans la brume, les sifflements lourds des obus mortels, et personne pour sonner la retraite. Nills mit pied-à-terre, prit l’empereur par la main, et plongea dans la rivière…

La joue gauche dans la flaque, il ouvrit les yeux. La ligne horizontale s’approchait. Une silhouette, ah, Nills avait bien bu, il n’allait pas pouvoir traverser la ville ce soir. Il allait passer la nuit ici, et demain, pour sûr, dans tous les journaux, et dans toutes les rues de la ville, ELLE allait venir tout ravager, tout détruire. Nills Consuolevski, fuyard éthylisé, n’avait plus peur, il contemplait la perspective si rectiligne des immeubles de briques rouges, essayait de fixer son regard sur la silhouette qui s’avançait, se rassurait en pensant que de toute façon, lui, survivrait, que ses faux papiers le sauveraient, qu’il lui suffisait de retrouver son cheval et d’atteindre la première frontière. De là, il se cacherait dans une grange quelques jours, rejoindrait le chemin de fer, partirait jusqu’à une ville, n’importe laquelle, pourvu qu’on y imprime quelque chose, s’y installerait jusqu’à ce qu’ELLE l’en chasse, pour une autre grange, un autre train, une nouvelle imprimerie. L’alcool, chaleureux et grisant, lui était réconfortant, il l’emplissait d’espoir au point qu’il en oublia son uniforme, son cheval, ses plans de fuite, et, n’était son terrible cauchemar et la silhouette, l’aurait peut être emporté dans un funèbre sommeil, la joue gauche baignant dans une flaque de la rue Nungesser.

“ Vous avez bien bu. Il faut retourner à votre caserne.

- Non… Il faut aller au Sud, il faut rejoindre Maca… Mais ce soir il faut que je trouve une cave…

- Ramassez votre sabre. Il ne faut pas rester là, venez.

- Vous allez dans le Sud j’espère, sinon, jetez-moi dans une cave. ”

…Nills Consuolevski reprit ses esprits quelques minutes plus tard, assis sur un canapé, dans un petit salon. On lui avait enlevé sa capote et il avait déjà bu deux gorgées de café. Une autre gorgée lui fit passer l’effort de faire le point sur deux hommes debout, un grand, fin et élégant qui riait de ses propres blagues… Nills cru un instant rêver, le type était en habit de soirée !
L’autre riait aussi mais ne parlait pas. Il faisait semblant d’écouter et jetait des regards furtifs mais inquiets vers un fauteuil, où venait de s’asseoir une fille qui lui parlait d’une voix charmante… La fille était belle, Nills était encore un peu saoul, il crut un instant s’être définitivement assoupi dans le funeste bouillon et comme ce rêve lui était plus agréable qu’un douloureux réveil, il s’y laissait doucement sombrer, avide de voir quel réconfort lui apporterait son sommeil alcoolisé.
Mais une nouvelle lampée de café l’inquiéta, le café ne pouvait avoir un goût si clair dans un rêve ! Il passa sa main contre ses cuisses. Elles étaient bien là, sinistrement humides. Puis dans sa poche, et y sentit les faux papiers froissés. Il se pinça même et la crasse sur le revers de sa main acheva de le convaincre qu’il était bien éveillé, dans un petit appartement, avec trois inconnus, à la veille de cette terrible guerre. S’en suivit un bien compréhensible état d’excitation où se mêlaient reconnaissance, inquiétude, réconfort, panique, espoir, accompagné d’un cortège touffu de conjectures décourageant toute velléité narrative.

“ Alors, monsieur le hussard, on s’invite et on ne fait même pas la discussion. ”

- Merci, infiniment merci de m’avoir sorti de cette flaque. Vous m’avez sauvé la vie. Laissez moi dormir dans votre cave. ”

Il prononça ces mots avec tant de ferveur qu’il en coupa sans le vouloir la parole à l’homme en costume qui pensait aussi que Nills rêvait encore. L’anecdote d’Elois était tout à fait valable et aurait pu faire rire Mathild. Joachim aurait surenchéri et Elois aurait pu rire à son tour. Mais D’ailleurs Mathild riait déjà, de son rire sain et éclatant.

“ Dans la cave, allons bon ! Reste donc là. Mensky n’est pas là, c’est juste au-dessus. Je crois que son colocataire est parti, mais de toute façon c’est ouvert. Mais avant de dormir, dis-moi comment tu es arrivé ici. ”

Nills resta muet, passa son regard affolé sur Mathild, puis sur Elois, dont le costume et les petites lunettes lui faisaient une fort mauvaise impression, puis sur Joachim dont il reconnaissait la silhouette.

“ Il balbutiait des choses à propos d’un pari. Il parlait aussi de rejoindre un certain Maca, au Sud. Probablement un déserteur. N’est-ce pas ? »

Elois se mit à rire tout seul. Il tenta un rire narquois et complice pour pouvoir atténuer les propos forcément dérangeants que constituent les aveux d’un traître, peut être même un espion, ivre mort par surcroît. Nills le regarda fixement, toussa un petit rire étonné, puis se tourna, stupéfait de la bêtise d’un homme aussi élégant, vers Joachim.

“ Je ne suis pas déserteur, notre escadron s’est dissout ce soir. J’ai tous les papiers.

- Et pour quelle raison ?

- Pas de chevaux et même pas assez de lits pour les prisonniers. ”

Elois resta subjugué par le hussard ivrogne. Sa mine était défaite, ses yeux toujours affolés roulaient vivement dans leur orbite, sa chemise grise de sueur et de crasse avait perdu deux boutons. Il sentait le cheval et l’ammoniac, il était mal rasé, ses cheveux gras et hirsutes n’étaient pas coiffés. Il était saoul, fatigué, il venait de passer dix minutes allongé sous la pluie. Et pourtant, malgré tout ça, il était fascinant, le ton de sa réponse altière, matinée d’un respect épris de reconnaissance, résonna une sentence parfaite. Elois qui se sentait encore ridicule, décida, faute d’esprit, de faire preuve de politesse en rattrapant le comportement somme toute assez péremptoire de Joachim.

“ Et à l’Ouest ? On dit que…”

Un miaulement horrible couvrit la suite de ses mots. Il jeta un œil dehors et vit de cet œil distinctement un chat énorme, juché sur ses pattes arrières, portant un chapeau haut forme et un monocle, courant après le secrétaire Anckovich, lui-même en costume de soirée, fuyant une bouteille de vodka à la main.
Nills Consuolevski, comme la plupart des hommes de son temps et de son taux d’alcoolémie, tâchait de s’imposer des limites à ne pas dépasser en matière de stupidité. Il n’osait imaginer la profondeur de la connerie du reste de la phrase d’Elois ou la raison pour laquelle il regardait d’un air sadique le pauvre chat qui venait de lui couper la parole.
Trois étages plus bas, l’énorme chat salua M. et Mme. Petrossian, puis sortit par la fenêtre. M. Petrossian qui déposa le lendemain plainte au comité d’immeuble mourut au camp de X.
Nills Consuolevski, passa une excellente nuit, à peine perturbée par les essais de la D.C.A. A six heures du matin, les salauds, pensa-t-il avant de se rendormir profondément.

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L’histoire se répète…

Catégorie: Collisions — mis en ligne par carlotta @ 11:26 am

« Les hommes en général me plaisent beaucoup ». Ce n’est pas le titre du livre de Véronique Ovaldé qui capte mon regard en premier lieu. Ni complètement la collection Actes sud, dans laquelle il est édité, que mes yeux accrochent toujours facilement à cause d’une certaine boucle du Rhône d’une certaine ville du sud. Non. Je prends tout cela en compte dans un deuxième temps. Ce qui a attiré mon œil me précipite illico vers le rayon « littérature étrangère poche », et je sors du rayon « Ferdydurke » de Witold Gombrowicz, chez folio. Même image de couverture, bien que sépia pour ce dernier volume. J’ai déjà eu une expérience de ce type il y a quelques mois. Cela avait donné lieu au premier article de la rubrique.

Cha

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Minute métaphysique

Catégorie: Chroniques intimes, Minutes métaphysiques — mis en ligne par carlotta @ 11:25 am

(choses auxquelles je pense lorsque je suis distrait)

Il me suffisait de marcher avec prudence sur les premières écumes du sommeil en prenant bien soin de ne pas sombrer de l’autre côté de la vague ; j’y trouvais une clé, puis une porte que j’ouvrais, et à partir de là, je laissais ma dépouille mortelle. Je devenais alors ce que je voulais et ma vie, ma fausse vie dont l’on affirme d’un ton si péremptoire qu’elle est seule et véritable, je la voyais perdre contour au loin ; je rentrais dans le corps de ce chien qui claudique dans les rues de Paris, je m’installais dans la vieille peau d’un professeur que j’eus au collège, ou bien j’acquérais le sentiment ineffable de la feuille verte qui se balance sur son arbre, je devenais la branche et je me portais moi-même, je devenais cette pierre éternelle qui tomba sur le casque du premier vainqueur de l’Himalaya.
Au fur et à mesure de mes fugues nocturnes, j’apprenais à m’incorporer à ce que je voulais et à m’y identifier totalement.
Pour des raisons que j’ignore, l’école s’est toujours amusée à me faire détester les sciences, pourtant si belles, si magiques, décrivant si bien l’inatteignable, le mystérieux, le noyau incandescent que la nature enferme en son sein. C’est à un âge assez avancé que je m’interrogeai sur les différents règnes terrestres ; il y avait le règne animal, avec les hommes, les éléphants d’eau, les cafards, les vaches, les chats, les griffons et les dauphins, les poisson-chat, les éponges et les dragons… il y en avait beaucoup que j’ignorais mais je mettais très bien le doigt sur ce que représentait le règne animal ; pour le végétal, il y avait les orties et les ronces, les roses et les saxifrages, le pavot, la mousse qui est un autre symbole du temps qui passe, le lichen qui est un autre symbole de l’éternité qui souffle…
Mais pourquoi divisait-on les choses en trois règnes, dont deux vivaient et le troisième était inerte, le monde minéral ? Pourquoi avoir mis sur le même plan le vivant et le mort, ou plutôt le même-pas-né ? C’était curieux, cette gradation des règnes : la pierre qui ne dit rien, ne grandit pas ; puis le lierre à la vitesse très lente mais manifestant tout de même de la vie ; puis l’animal, qui commençait à avoir un semblant de conscience.
Oui, mais l’arbre blessé à mort qui pourrit contre le sol humide de la forêt, à quelle moment cesse-t-il d’être végétal, à quel moment devient-il terre, c’est-à-dire minéral et inerte ? Quelle est la limite insensible entre la mousse et la pierre ? Il y a un souffle, c’est indéniable, un souffle de vie qui prend la forme qui lui convient, homme, chèvre ou bacille, ou néant conscient qui vibre là, tout près ou rocher endormi et méditant pâteusement dans sa sagesse incommensurable. Il y a bien les pierres qui tombent sur la tête des alpinistes et qui les abattent comme la foudre, le crâne écrasé et rouge sur la neige blanche, mais ce n’est pas de la méchanceté, c’est qu’une pierre vient de défaillir et de se détacher de sa paroi comme la feuille que je suis certains soirs, c’est que la montagne se meurt tout doucement et veut adresser une caresse maladroite au grand homme qui la chevauche.
Après tout, nous ne sommes que la chose que nous voulons bien revêtir, je le constate lors de mes voyages où je quitte mon corps. Enlevez ce visage qui vous sied si mal, arrachez cette carcasse qui vous emprisonne, et je verrai ce que vous êtes, mon semblable de vie, une autre pièce identique du grand patchwork de la vie. Un souffle…
Mon corps, ma dépouille ? Du carbone, de l’eau… Et puis quoi ?
La pierre ? Du carbone, des molécules assemblées de façon primitive. Finalement, ce qui la différencie de moi, ce n’est que l’empilement des éléments entre eux, au bout du bout du compte, je ne suis qu’un minéral évolué. C’est ainsi que j’ai découvert l’amour véritable que prônent les bouddhistes ; on ne se contente plus d’aimer le prosaïquement semblable, on aime la terre et l’air que l’on respire, et l’on sait combien il y a de vivant dans le domaine de notre invisible.
L’autre soir, je fus chat. J’en connus tellement de plaisir et d’amusement que je décidai de garder cette dépouille définitive. Sept vies me convenaient tout à fait, et puis au pire je connaissais les techniques qui me permettaient de changer de support vital.
Comment décrire cette vie libre passée à grimper dans les arbres, à se moquer du monde en feignant continuellement la peur ? Je me demandais ce que deviendrait mon pauvre corps, sans moi, et j’en riais en poursuivant quelque oiseau, en me faisant les griffes contre le tronc d’un doux et beau chêne. Au bout de quelques jours, il m’arriva ma première déconvenue : un type me poursuivit avec un seau d’eau, en gueulant, les yeux pleins de joie haineuse. Au début, je pensai : « Rappelle-toi que ton corps n’est rien, Nicolas (j’avais gardé l’habitude de m’appeler moi-même par mon ancien prénom d’humain). Mas enfin, c’est vrai qu’il n’y a rien de plus désagréable que d’avoir les poils trempés, surtout par ce temps de chien. Chat, oui, mais pas nihiliste. » Mon corps m’encourageait donc à ne pas suivre mes préceptes.
Les humains ont toujours couru à une vitesse incroyablement lente, ce qui me rassura un moment. J’arrivai sous un porche, où je me cachai, et le vis arriver. Je n’avais jusqu’alors pas distingué son visage : il apparut tout rouge, son seau toujours à la main, duquel il avait renversé la moitié dans sa course effrénée. C’est alors que j’eus une impression de déjà-vu, mais il s’agissait plutôt d’un souvenir authentique qui se reproduisait absolument à l’identique sous mes yeux de chat. Quelques mois auparavant, j’avais moi-même pourchassé un chat de la même façon, avec un seau d’eau, et puis j’étais arrivé en sueur à proximité d’un porche — précisément le porche où je me retrouvai à ce moment dans mon apparence de chat. Je reconnus mon visage, mon visage d’avant, et je compris qu’il y avait eu brassage des temps. Je connaissais absolument tout le déroulement de la scène, car je l’avais déjà vécue sous ma peau de Nicolas. Je frémis, et me brossai rapidement les moustaches. Je craignais ce grand homme qui m’avait vu et acculé jusqu’à un coin du porche sombre, mais je savais que j’étais lui aussi, qu’en réalité je me trouvais ici et là, et ma propre menace était imminente, je me souvins des pensées que j’avais eues, le seau à la main, je m’étais demandé pourquoi ce chat se brossait les moustaches en un moment si grave, je m’étais demandé ce que pouvait bien penser un chat face à un homme égoïste et un brin facétieux.
Je vis un chien passer, qui détourna lors d’un instant l’attention de l’homme. Je savais que j’avais été ce chien aussi lors d’une de mes promenades nocturnes, et je savais qu’il manquait quelques instants avant que le contenu froid du seau s’abatte sur moi, alors je fermai fort les yeux et je devins termite.

Pit Bernal

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Catafalque

Catégorie: Chroniques intimes — mis en ligne par carlotta @ 11:24 am

Je longe au hasard, et presque toujours sans nécessité, les bords charpentés du fleuve voisin. A cette heure les rayons étouffés par l’étreinte des branches causent une lumière intraduisible qu’une poussière opaque rigidifie en de tranchants rais diaphanes. Un soleil meurtri guide mes pas dans ce labyrinthe de racines et de boue séchée. On dit qu’un arbre creux abrite par ici un spécimen rare de colibri sépulcral, son battement d’aile nécrosé, semble-t-il, trouble jusqu’à l’écoulement du temps. Au loin, un chien à tête de faune tapis dans les fougères rabat ses paupières, lorsqu’un harmonique résonne dans le fût…

Et le chasseur de lever les yeux au ciel en reculant sensiblement, les oreilles de ses chiens de se vriller en épines et en feuilles tandis que les flots se cabrent et que les pièges relâchent les lapins captifs. Une onde chatoyante parcourt la lisière du bois dans un mouvement de va-et-vient rappelant le frémissement chevalin. La lame du fusil a fendu l’air, et le volatile se retrouve à genou, un cœur de verre dépoli entre les mains. Les chiens rugissent au nord et l’arbre éclaté en corolle n’offrant pas plus de protection qu’un catafalque, l’oiseau s’écroule laissant se briser l’organe cristallin.

Il appartient désormais à la poésie mortuaire des choses qui ne sont plus, et dont le mouvement qu’elles appellent en nous, au travers de l’essence du temps qui nous en sépare, suscite le songe et balaie la raison. Comment ce sentiment avait-il pu se saisir de moi un matin de décembre ? Je crois m’en souvenir…
Au premier regard jeté sur ce monde, à peine sorti du gouffre inquiétant ; de cette traversée de l’inconscient qui sépare inlassablement chaque soir de chaque matin, et qui semble nous faire parvenir le code d’une trame qui ne cesse de nous hanter en sourdine ; j’avais senti une métamorphose travailler ma conscience et se faufiler jusque dans mes rêves… L’odeur des tartines grillées, et ma mère, qui de sa voix caressante m’invitait et faisait résonner l’escalier comme un tuyau d’orgue ; résonner de cette douce vibration si envoûtante, de cette empreinte vocale unique qui s’emboîtait dans mon oreille. Un coup d’oeil par la fenêtre encadrée de rideaux qu’aucune brise ne pouvait ce jour chahuter, et je me laissai imprégner par la joie d’un matin enneigé Puis, je m’en souviens désormais, je ressentis un profond sentiment de vague à l’âme.

Peut on ressentir une quelconque nostalgie à dix ans ? Peut-être celle que l’on suppose, dont on se sent la potentialité, précoce, et qui anticipe sur des journées entières de cafard. Et pourquoi ce rêve d’un enfant qui prend conscience qu’il grandit ?

Dehors il a neigé et cette nuit, en marchant parmi les flocons d’avoine séchés, le rouge éclata au contour de mes yeux irisés par la peur. Car la nuit sait, comme nulle autre, provoquer le désir, susciter la peur, prodiguer l’excitation et éveiller le rêve. Éveiller le rêve. Et provoquer le désir métaphysique, ce désir d’autre chose, d’absolument autre chose… Je ramassai son corps d’albâtre enseveli sous sa chevelure ambrée. Je me souviens, deux bombyx luisant sous son ombrelle nocturne remplaçaient ses yeux et je ne pu retenir, malgré leur beauté, un cri d’effroi lorsqu’ils eurent éclos. Les débris de verre m’entaillaient et s’immisçaient sous ma peau pour remonter le long de mes membres et éclater à la surface comme des bourgeons, tandis qu’enserré par ses bras je sentais sa poitrine de velours appuyer dans mon dos. Je me vidais peu à peu de mon sang alors que nous remontions le sentier étoilé longeant le champs qui nous séparait de la route. Les vers et les scolopendres s’infiltraient par les pores de ma peau éclatée et j’en sentis un ressortir par mon nez. Une ombre se détacha au loin. Pliant sous l’effort, ébloui par deux phares qui me semblaient immenses, j’avançais tel un moustique vers cette lumière en quête d’un bras secoureur.

Je sentis le fusil s’enfoncer sensuellement dans mon cœur et je compris. Je compris que de tous temps cet oiseau m’attendait, là, lors de mes rêves impétueux. Le jour continuait de se forger un passage étroit parmi les branches et le vermillon engloutit mon regard m’offrant une vision pourprée des dernières images qui vinrent s’imprimer sur ma rétine. Le chasseur ramassa ma dépouille et chassa d’un coup de pied celle du colibri gisant à coté de moi, celle-ci alla tendrement se perdre dans les fourrées humides.

Lorsque les pompiers arrivèrent chez moi et enfoncèrent la porte de ma chambre, il était trop tard. Ma mère était en pleurs, ses tartines encore à la main et les yeux dans le vague elle murmurait : “Il ne reviendra plus…”

Phil Barbero

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Diapason Chapitre 1

Catégorie: Diapason — mis en ligne par carlotta @ 11:23 am

J’ai mal aux dents.
J’ai fait un rêve bizarre, des femmes se branlaient contre moi, partout sur mon corps, elles se frottaient en rythme.
J’ai joui dans mon caleçon en tentant de serrer ma bite, sans succès, elles souriaient toujours.

Ce matin je suis sorti, il le fallait, l’air était moins moite. Une douche, une claque de métal sur les joues, je suis dehors, je suis dans un bar. Un café, un whisky.
Un autre bar, d’autres whisky.
J’ai pris mon médicament pour penser à elle de la bonne façon, sans le cachet je pense à elle de manière coupable. Pas bonne. Au troisième bar je peux l’appeler Dirty sans façon, sans honte, je ne me souviens même plus comment je peux faire autrement, que là, maintenant, quand je peux l’appeler comme je veux, dans mes souhaits. « Dirty ».
Elle ne s’appelle pas comme ça, pourtant je le sais, trouve un autre bar, comme si c’en était un « nouveau », il est midi, Dirty me manque. Quelle qu’elle soit.

J’aurais voulu la croiser en Allemagne au pied d’un forêt humide et fraîche, mais non, c’est dans un bar de banlieue que je l’ai vue pour la première fois.
Je l’aie vue et souhaité être ensorcelé, tout de suite, le vœux se réalisa, je la suivais, aimable chien, chien aimant, encore plus pour lui même que pour elle : j’étais le seul chien au monde heureux d’être un chien plutôt qu’heureux d’exister tout simplement.

Nous sommes modernes, elle, moi, ma femme, le monde en couleurs.
Elle s’appelle Sam.
Début d’après midi, le mal de tête grignote le mal de dent, la course est suivie et souvent commentée.
Je vois déjà les cravaches, de cuivre, fouetter le zinc où je m’accroche, mais sans savoir si c’est pour me faire détaler ou tomber comme une merde. Je tente la chance ailleurs, voir si elle s’y trouve.
Rien de neuf, si ce n’est la nuit, déjà. Je m’écroule comme une merde, en riant très fort.

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Grand Russe parano

Catégorie: Ethylistiques — mis en ligne par carlotta @ 11:22 am

(Chauvinisme poutinien)

L’esprit joyeux et resplendissant de notre Russie millénaire se manifeste à travers ces si charmantes coutumes des « Marathons de la vodka ». Ces magnifiques concours exaltent nos jeunes et mettent en évidence nos merveilleuses coutumes : il s’agit de boire une quantité maximum de notre boisson nationale, tout en mangeant des petites tartines de pain noir au saucisson, nappées de moutarde, un autre aspect de nos délicieuses productions du terroir Russe. Encouragées par nos dirigeants, ces joyeuses compétitions font reculer les envahissantes productions étrangères, whisky et autres Big Mac et encouragent nos jeunes et moins jeunes à perpétuer nos grandes traditions.
Malheureusement, certains de nos meilleurs compétiteurs ont subi dernièrement un revers de fortune : le grand gagnant du prix (10 litres de la meilleure vodka Russe) est malencontreusement décédé et ses suivants immédiats ont été hospitalisés lors du dernier Marathon de la vodka. Le KGB a ouvert une enquête pour déterminer la cause du décès du vainqueur qui pourrait être due à l’absorption, à son insu, de substances nocives, la vodka « Premium » offerte par la grande fabrique de Moscou, ne pouvant être soupçonnée. En effet, tous les spectateurs et nous-mêmes en avons consommé sans aucun problème comme à l’habitude. Le KGB soupçonnerait un sabotage visant a déstabiliser notre pays à travers ses plus belles institutions.

Robert Strauser

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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