De grosses tortues noires à pois rouges, à chenille et à nez d’éléphant tendu en salut NAZI, crachaient leurs obus sifflants dans la brume qui répondait par un hurlement avant de cracher deux ou trois cavaliers, chimères fluettes, dispersées contre la fonte. Dans les rangs confus de hussards affolés, sous le grondement intense de frelons d’aciers, quelques explosions retentissaient. Les hennissements horribles des chevaux dans la brume, les sifflements lourds des obus mortels, et personne pour sonner la retraite. Nills mit pied-à-terre, prit l’empereur par la main, et plongea dans la rivière…
La joue gauche dans la flaque, il ouvrit les yeux. La ligne horizontale s’approchait. Une silhouette, ah, Nills avait bien bu, il n’allait pas pouvoir traverser la ville ce soir. Il allait passer la nuit ici, et demain, pour sûr, dans tous les journaux, et dans toutes les rues de la ville, ELLE allait venir tout ravager, tout détruire. Nills Consuolevski, fuyard éthylisé, n’avait plus peur, il contemplait la perspective si rectiligne des immeubles de briques rouges, essayait de fixer son regard sur la silhouette qui s’avançait, se rassurait en pensant que de toute façon, lui, survivrait, que ses faux papiers le sauveraient, qu’il lui suffisait de retrouver son cheval et d’atteindre la première frontière. De là, il se cacherait dans une grange quelques jours, rejoindrait le chemin de fer, partirait jusqu’à une ville, n’importe laquelle, pourvu qu’on y imprime quelque chose, s’y installerait jusqu’à ce qu’ELLE l’en chasse, pour une autre grange, un autre train, une nouvelle imprimerie. L’alcool, chaleureux et grisant, lui était réconfortant, il l’emplissait d’espoir au point qu’il en oublia son uniforme, son cheval, ses plans de fuite, et, n’était son terrible cauchemar et la silhouette, l’aurait peut être emporté dans un funèbre sommeil, la joue gauche baignant dans une flaque de la rue Nungesser.
“ Vous avez bien bu. Il faut retourner à votre caserne.
- Non… Il faut aller au Sud, il faut rejoindre Maca… Mais ce soir il faut que je trouve une cave…
- Ramassez votre sabre. Il ne faut pas rester là, venez.
- Vous allez dans le Sud j’espère, sinon, jetez-moi dans une cave. ”
…Nills Consuolevski reprit ses esprits quelques minutes plus tard, assis sur un canapé, dans un petit salon. On lui avait enlevé sa capote et il avait déjà bu deux gorgées de café. Une autre gorgée lui fit passer l’effort de faire le point sur deux hommes debout, un grand, fin et élégant qui riait de ses propres blagues… Nills cru un instant rêver, le type était en habit de soirée !
L’autre riait aussi mais ne parlait pas. Il faisait semblant d’écouter et jetait des regards furtifs mais inquiets vers un fauteuil, où venait de s’asseoir une fille qui lui parlait d’une voix charmante… La fille était belle, Nills était encore un peu saoul, il crut un instant s’être définitivement assoupi dans le funeste bouillon et comme ce rêve lui était plus agréable qu’un douloureux réveil, il s’y laissait doucement sombrer, avide de voir quel réconfort lui apporterait son sommeil alcoolisé.
Mais une nouvelle lampée de café l’inquiéta, le café ne pouvait avoir un goût si clair dans un rêve ! Il passa sa main contre ses cuisses. Elles étaient bien là, sinistrement humides. Puis dans sa poche, et y sentit les faux papiers froissés. Il se pinça même et la crasse sur le revers de sa main acheva de le convaincre qu’il était bien éveillé, dans un petit appartement, avec trois inconnus, à la veille de cette terrible guerre. S’en suivit un bien compréhensible état d’excitation où se mêlaient reconnaissance, inquiétude, réconfort, panique, espoir, accompagné d’un cortège touffu de conjectures décourageant toute velléité narrative.
“ Alors, monsieur le hussard, on s’invite et on ne fait même pas la discussion. ”
- Merci, infiniment merci de m’avoir sorti de cette flaque. Vous m’avez sauvé la vie. Laissez moi dormir dans votre cave. ”
Il prononça ces mots avec tant de ferveur qu’il en coupa sans le vouloir la parole à l’homme en costume qui pensait aussi que Nills rêvait encore. L’anecdote d’Elois était tout à fait valable et aurait pu faire rire Mathild. Joachim aurait surenchéri et Elois aurait pu rire à son tour. Mais D’ailleurs Mathild riait déjà, de son rire sain et éclatant.
“ Dans la cave, allons bon ! Reste donc là. Mensky n’est pas là, c’est juste au-dessus. Je crois que son colocataire est parti, mais de toute façon c’est ouvert. Mais avant de dormir, dis-moi comment tu es arrivé ici. ”
Nills resta muet, passa son regard affolé sur Mathild, puis sur Elois, dont le costume et les petites lunettes lui faisaient une fort mauvaise impression, puis sur Joachim dont il reconnaissait la silhouette.
“ Il balbutiait des choses à propos d’un pari. Il parlait aussi de rejoindre un certain Maca, au Sud. Probablement un déserteur. N’est-ce pas ? »
Elois se mit à rire tout seul. Il tenta un rire narquois et complice pour pouvoir atténuer les propos forcément dérangeants que constituent les aveux d’un traître, peut être même un espion, ivre mort par surcroît. Nills le regarda fixement, toussa un petit rire étonné, puis se tourna, stupéfait de la bêtise d’un homme aussi élégant, vers Joachim.
“ Je ne suis pas déserteur, notre escadron s’est dissout ce soir. J’ai tous les papiers.
- Et pour quelle raison ?
- Pas de chevaux et même pas assez de lits pour les prisonniers. ”
Elois resta subjugué par le hussard ivrogne. Sa mine était défaite, ses yeux toujours affolés roulaient vivement dans leur orbite, sa chemise grise de sueur et de crasse avait perdu deux boutons. Il sentait le cheval et l’ammoniac, il était mal rasé, ses cheveux gras et hirsutes n’étaient pas coiffés. Il était saoul, fatigué, il venait de passer dix minutes allongé sous la pluie. Et pourtant, malgré tout ça, il était fascinant, le ton de sa réponse altière, matinée d’un respect épris de reconnaissance, résonna une sentence parfaite. Elois qui se sentait encore ridicule, décida, faute d’esprit, de faire preuve de politesse en rattrapant le comportement somme toute assez péremptoire de Joachim.
“ Et à l’Ouest ? On dit que…”
Un miaulement horrible couvrit la suite de ses mots. Il jeta un œil dehors et vit de cet œil distinctement un chat énorme, juché sur ses pattes arrières, portant un chapeau haut forme et un monocle, courant après le secrétaire Anckovich, lui-même en costume de soirée, fuyant une bouteille de vodka à la main.
Nills Consuolevski, comme la plupart des hommes de son temps et de son taux d’alcoolémie, tâchait de s’imposer des limites à ne pas dépasser en matière de stupidité. Il n’osait imaginer la profondeur de la connerie du reste de la phrase d’Elois ou la raison pour laquelle il regardait d’un air sadique le pauvre chat qui venait de lui couper la parole.
Trois étages plus bas, l’énorme chat salua M. et Mme. Petrossian, puis sortit par la fenêtre. M. Petrossian qui déposa le lendemain plainte au comité d’immeuble mourut au camp de X.
Nills Consuolevski, passa une excellente nuit, à peine perturbée par les essais de la D.C.A. A six heures du matin, les salauds, pensa-t-il avant de se rendormir profondément.