Ce même soir le Grand Salon du palais Brûhl, qui dans toute autre capitale serait passé pour un quelconque hôtel particulier, accueillait une soirée animée et agréable pour la plupart des convives de Monsieur le colonel ministre Beck. Les journalistes, bien sûr, passèrent une excellente soirée. Les colonels, en grand nombre, parlaient de tout, sauf évidemment de la guerre, ce qui les rendit pour l’occasion fort aimables. Les quelques diplomates, sur un malentendu, passèrent un moment tout à fait délicieux pour ce qu’ils prenaient pour un pot de départ. Et comme il n’y avait pas d’écrivain, le reste de l’intelligentsia pouvait s’en donner à cœur joie. Les banquiers et les grands commerçants faisaient ouvertement des affaires pendant que les hauts fonctionnaires ajustaient leurs directives et s’échangeaient des “ dossiers brûlants ”. De leur côté, les membres de l’état-major mettaient une dernière main au plan de fuite des dignitaires. Ils avaient étalé dans une pièce à part de grandes cartes par terre et cherchaient de quelle frontière l’Ennemi ne viendrait pas. L’ambiance n’était absolument pas tendue. Madame, qu’on disait très impliquée dans les affaires de Monsieur, se reprocha un instant de ne pas avoir invité d’écrivain alors que trois ministres cherchaient la meilleure formule pour annoncer la guerre imminente au peuple. Madame Beck détestait les écrivains et particulièrement Witaci qui l’aurait décrite sous les traits peu flatteurs à ses yeux de la princesse Ticonderoga. Elle les traitait ouvertement de malades sociaux, de profanateurs, de gâchis intellectuel. On dit qu’à Berlin elle insulta ouvertement un des écrivains préférés de Hitler, mais on peut en douter.
Les trois ministres s’interrogeaient. Qui allait nous attaquer en premier ? Et allait-on seulement prendre la peine de nous déclarer formellement la guerre ? La moitié de la république était déjà vendue… Ils étaient, comme on peut s’en douter, complètement perdus. On allait tout de même pas laisser à un journaliste le soin de trouver une formule.
“ Notre ennemi séculaire nous a encore trahis. Signé SIW ” C’est pourtant simple, pas besoin d’un de ces écrivains névrosés pour trouver les mots justes.
Ces mots, on les devait au premier secrétaire Anckovich qui fit alors preuve d’un cynisme que peu d’historiens auraient osé retranscrire.
Après avoir réglé avec un vulgaire sous secrétaire colonel d’Etat les questions afférentes aux dégâts d’un éventuel bombardement, et après avoir écrit ces quelques mots bien sentis, Anckovich se mit, pour diable sait quelle raison, à boire, ouvertement, alors qu’on l’avait, depuis une semaine, interdit à la population. Et alors ! Il était interdit de vendre, pas d’offrir. Anckovich, pris de boisson, dépassa deux ou trois fois outrageusement les bornes de la bienséance avant d’être simplement expulsé. Tous ces gens importants géraient, à ses yeux, leurs affaires avec un entrain et une certaine désinvolture propre aux petits états prétentieux. Il but un peu trop vite et vit rapidement des hommes, vieux, en uniformes ou en costume noir, parlant chaleureusement.
“ …on dit que sa femme est une peste
- Non, non. Venez, je vous la présente…
- …Il nous prend vraiment pour des imbéciles, que voulez-vous, il a une revanche à prendre
- Et les Provinces-Unies ?
- Rien, de toute façon, il est capable de leur déclarer la guerre demain…
- …Et l’autre ?
- S’il avait Koutouzov, il le ferait exécuter. Non, non il n’y a que La Couronne aux Lions Bâtards, et encore…
- …Sa femme est une vraie peste.
- Il paraît qu’elle se fait prendre par un jeune con… ”
Un side car s’arrêta à l’angle de la rue qu’Anckovich traversait du pas chaloupé de ces soldats auxquels on épargne le charnier. De la petite coquille, il vit s’extraire une large cape noire surmontée d’un chapeau haut-de-forme.
“ Alors monsieur le premier secrétaire Anckovich, comme ça on boit dans la rue, donnez-moi cette bouteille. ”
S’en suivit un feulement intranscriptible qui fit fuir Anckovich à toutes jambes à travers la foule parsemée qui passait encore dans les rues de la capitale. Par indifférence, peut être par crainte, personne ne semblait faire attention au jeune secrétaire, une bouteille de vodka à la main. Il pouvait lui arriver de tituber, de perdre haleine, mais il courait. Il évitait une poussette, sautait au-dessus d’une flaque avant de bondir d’un trottoir à l’autre. Au croisement, il virevoltait, reprenait appui et basculait sur un pas. Devant un obstacle inattendu, il se jetait à gauche, écartait les bras pour retrouver son équilibre et repartir de plus belle. Le pauvre Anckovich fuyait éperdument, de ruelles en boulevards, jusqu’à la rue Nunguser où l’on perdit sa trace. Jusqu’au massacre de…
Restaient pour demain les rumeurs, les annonces officielles, en gros titres, en entrefilets, les commentaires, les analyses, en trois colonnes. Et partout la vague d’histoire, jusque dans ses remous les plus subtils, viendrait rafraîchir la mémoire de ceux qui avaient oublié que “ la paix est le seul mode viable pour notre société, que les Provinces Unies du Vespuchistan refusent donc de s’engager… ” ; et l’affaire Clozut, qui après avoir tué sa femme, trouva et tua son amant avant de l’être lui-même par deux gendarmes qu’il tua aussi et d’être enfin tué par son propre chien qu’il n’avait pas nourri. Ce genre d’accident arrive plus souvent qu’on ne le pense. Alors, si vous ne pouvez plus nourrir votre chien, mangez-le.