Une heure après le départ de la jolie Dounia, deux hommes en fracs noirs montèrent les escaliers menant à la chambre. C’était Miensk et Gastoulet, deux étranges connaissances de Sobakevich. Alors que, rencontrés séparément, on les eût aisément pris pour des personnes très quelconques, une fois ensemble, ils formaient irrésistiblement, et parfois sans même qu’ils s’en rendissent compte, un inénarrable duo, jouant continûment les rôles d’une pièce burlesque qu’ils improvisaient au gré des circonstances de leur amitié. D’ailleurs, toujours séparément, rien n’eut laissé croire qu’ils se soient connus, tant Miensk et Gastoulet semblaient éloignés l’un de l’autre. L’amitié est parfois d’autant plus stable qu’elle unit des personnes différentes. Simplement, si je peux me permettre de donner brièvement mon avis sur la chose, car les personnes qui vous sont proches sont tout en même temps les mieux disposées à subir votre ire quotidienne, à supporter vos plaintes futiles et vos sautes d’humeurs, et les moins à même de vous transporter dans ce monde de joie décalée, narguant ostensiblement les contingences matérielles, dans lequel, une fois réunis, Miensk et Gastoulet évoluaient.
Outre un goût immodéré pour l’alcool et quelques autres drogues, ils ne partageaient à dire vrai qu’une vague passion pour l’héraldique. Passion dont ils parlaient fort peu ensemble, si ce n’est parfois, ivres morts, poursuivant une vieille polémique sur l’origine des léopards des armes de la couronne britannique… A part ça, ils n’avaient pratiquement rien en commun. Gatsoulet était un grand gaillard, un peu affadi par la vie urbaine, à la démarche impeccable, doué d’une politesse et d’une amabilité qui trahissaient un côté fin de race. Il s’était inventé des origines plus ou moins nobles et parlait la langue claire, honnête et soutenue de la bourgeoisie de province. Plus petit et plus mince, Miensk avait un visage qui n’évoquait aucune origine évidente. Son nez épaté, ses cheveux crépus et ses pommettes saillantes, tranchaient de manière incongrue avait son teint pâle, rendu presque livide par la vie nocturne.
En société ils jouaient invariablement une pantomime qui, bien qu’improvisée, semblait réglée comme du papier à musique. Gatsoulet en clown blanc, et Miensk en auguste, égayaient de leurs facéties la plupart des débits de boisson de la capitale. On les trouvait, à chaque bout d’une tablée, se répondant par interlocuteurs interposés, assurant l’équilibre de leur compagnie comme deux enfants jouant sur une balançoire. Quand ils étaient « seuls », ils modulaient constamment l’intonation de leurs voix pour interpeller l’attention d’un tiers. Gastoulet répondait toujours d’un ton affirmé aux interrogations cocasses de Miensk. Ces réponses n’étaient en outre jamais moins fantaisistes que les questions de son compère.
« Gastoulet, vous qui avez failli faire votre droit, sauriez vous me dire à qui appartient la Lune ?
- Certes, j’aurais été incapable de vous répondre si j’avais, par malheur, persévéré dans l’erreur, et je peux donc être affirmatif. Elle appartient aux enfants, évidemment. De même que Saturne, astre plus volumineux et plus lointain, appartient aux vieux, la Lune, plus petite et plus proche, revient évidemment aux plus jeunes. Dans le même ordre d’idées, qui n’a pas entendu parler de la revendication de Vénus par les femmes ?
Parfois la discussion prenait la tournure de méditation Zen.
« Ah, si comme les oiseaux, nous avions des ailes pour voler.
- Nous en avons, naturellement. Nos bras et nos mains sont les ailes de notre esprit. J’en tiens pour preuve que l’on dit fort justement d’un faible d’esprit qu’il a une cervelle de moineau… Saviez vous que les oiseaux ont de la magnétite dans la cervelle ? »
Plus souvent, le propos restait terre à terre. Comme ce fut le cas devant la porte de Sobakevich.
« Qu’est ce que c’est ?
- Apparemment, le linge de Soba, propre et en vrac dans un grand panier.
- Ca laisse supposer qu’il n’est pas là.
- Absolument. »
Alors que Gastoulet inspectait la porte d’un air profond, Miensk dépliait un pantalon impeccable, le plaquait contre ses hanches. Trop grand. Puis, sans replier le premier, il en dépliait un autre. Trop grand encore…
« Arrêtez de faire le sot, les vêtements de Sobakevich ne vous vont pas. Avez-vous un papier et un stylo ?
- Oui, répondit Miensk en sortant un bloc note et un vieux crayon mâché de sa sacoche.
- Bon, alors soyez gentil et notez. Sommes passés à dix neuf heures ce soir, hier soir si vous trouvez ce message demain. Stop. Partons…
- Stop !
- Oui, stop, comme pour un télégraphe.
- Mais…
- Pas de mais, s’il vous plait, notez seulement… Où en étais-je ? Bon, reprenons. Sommes passés ce soir à dix neuf heures trente…
- Mais…
- Quoi mais ? Vraiment vous êtes impossible. Oublions le mot. Prenons le linge. De toutes façons, il nous retrouvera en Enfer. Pour l’heure, allons au palais de Brühl. »
Gastoulet ne voulait évidemment pas parler du logement du ministre colonel Beck et de sa femme, qui, par ailleurs, tenaient une réception ce même soir, mais bien de la taverne du même nom, située plus bas dans la rue. Il n’hésitait jamais à confondre les deux lieux. Non qu’il fût jamais invité à se rendre au palais, mais la fréquentation assidue de la taverne lui avait permis de faire un rapprochement narquois. Ni l’une ni l’autre, n’accueillerait jamais d’écrivain.
C’est là qu’ils retrouvèrent, après avoir déjà écumé deux ou trois autres tavernes, Sobakevich. Ils ne le reconnurent pas de prime abord tant il était méconnaissable, engoncé qu’il était dans un uniforme de sergent chef qui lui était trop petit. Sa casquette arracha un pouffement à Gastoulet.
« Voilà, Sobakevich dort tellement qu’il vient rêver dans le monde réel. Qu’est ce que c’est que cet accoutrement ? Oh, Soba, réveille-toi. »
Les sarcasmes de Miensk sortirent un instant Sobakevich de sa léthargie.
« Dormir ! Ah, si seulement j’étais resté au lit ce matin. Mais tout ça est bien arrivé. Asseyez vous que je vous raconte… Outre sa rencontre avec l’énorme chat, Sobakevich raconta comment celui ci l’amena à trente verstes de la capitale, où il le présenta à un capitaine et deux lieutenants qui s’accordèrent à l’appeler Chaudart, à l’affubler d’un uniforme trop court, d’une casquette ridicule, et d’un ordre mission. Mission au demeurant fort simple, même pour Sobakevich, mais que la conjoncture d’événements tous aussi improbables qu’invraisemblables avait rendu impossible au sergent chef Chaudart de la septième compagnie de transmission. En l’espèce, il s’agissait simplement de prendre les ordres de l’état major qui se réunissait au palais de Brühl, avant de revenir à la compagnie. L’impossibilité résidait dans le fait que, dans ce même Palais de Brühl, parmi une flopée d’invités aussi distingués qu’inconnus de Soba, il y avait son chef de service accompagné de son secrétaire qui l’auraient à coup sûr reconnu. Alors il avait décidé de venir faire une petite pause à la taverne, prendre un petit remontant.
…et, pire que tout, le gros chat est introuvable. Il est descendu de la moto, il a traversé la rue, et pouf, disparu.
- Vous avez certainement raison mon cher Sob… hum, excusez-moi, Sergent–contre-amiral-chef-aspirant-en-second Chaudard. Vous auriez mieux fait de rester couché ce matin, peut-être espérez vous inutilement que ce soit le cas, que tout ceci ne soit qu’un cauchemar. Mais, à vrai dire, ce n’est que vaine inquiétude, car voyez vous, la providence, et dans une moindre mesure ma prévention, nous a mis sur votre chemin. Nous sommes passés chez vous tout à l’heure, vous n’avez pas oublié l’argent que vous me devez ? »
Soba blêmit vivement et chercha à fuir Gastoulet du regard.
« Oh, mais je comprends bien que vous ne pouvez pas me le rendre en l’état. Inutile encore une fois de vous inquiéter, je fais partie de ces honnêtes businessmen qui considèrent leurs débiteurs avec sympathie et les traitent en partenaires privilégiés. En outre, je suis certain que vous apprécierez l’attention de notre bon Miensk qui a eu la présence d’esprit de vous rapporter le linge qu’une bonne peu scrupuleuse aura laissé devant chez vous alors qu’elle ne vous y trouvait pas. »
Miensk, qui regardait d’un air gourmand l’uniforme de soba, reprit avec entrain.
« Moi, je vais pas hésiter à te demander ce que tu me dois pour avoir sauvé la moitié de ta garde robe. Ecoute comme je reste équitable, je te rends tes fringues et tu me prêtes ton uniforme pour la soirée, que je puisse m’en payer une bonne tranche au Palais, au vrai. Tu pourras te changer dans une chambre au dessus. »
Miensk partit avec l’uniforme, l’ordre de mission, et la casquette ridicule de Sobakevich.
…
« Segent-chef Chaudart mon colonel, de la septième de transmission. Je viens pour le courrier mon colonel.
- Allons, mon bon, inutile de se presser, la soirée est longue. Allez donc vous rafraîchir.
- Bien mon colonel. »
…
Soba et Gastoulet restèrent à la taverne. Gastoulet fit encore honneur à son surnom de Tonneau des Danaïdes, Soba, à celui de Grosse Feignasse. Ce dernier s’affala tôt, le matin du dernier jour de sa vie, dans une chambre au frais de Gastoulet.
…
Plus tard sur grosse moto noire : « Ecoutez, je ne suis pas convaincu que dans votre état, la conduite de cet engin soit compatible avec la poursuite de cette discussion. Vous ayant déjà démontré que ces léopards n’avaient rien à voir avec Guillaume le bâtard, je ne vois pas pourquoi vous vous obstinez à leur trouver des racines en France.
- L’azur mon cher, l’azur… Oups ! Attendez, je vais ralentir la cadence, c’est du beau matériel. L’azur disais-je, les léopards Plantagenêt sont à l’origine semés (quoique le terme soit encore sujet à polémique) sur un champ d’azur. Couleur de la vierge dont la France est la fille aînée.
- Selon vous les anglais auraient détourné ce meuble.
- Pis, ils en ont fait un affront tout à la fois à la papauté et au royaume de France. D’abord en changeant le champ, pour l’assassinat de Thomas Beckett, puis en affaissant les léopards qui de rampants sur la tombe de Geoffroy Plantagenêt devinrent passants à l’avènement de Henri II.
- Je me demande si c’est la conduite de cette moto ou la boisson qui vous fait dire de telles sornettes, d’ailleurs, si ces deux événements avaient eu lieu, l’ordre chronologique que vous leur soumettez les rend aberrants. Et puis, enfin, c’est faire une autre inversion que de leur trouver des origines Française où Anglaise. C’est bien plutôt l’origine commune de ses deux pays qu’on trouvera écrite en filigrane dans l’agencement de ce meuble.»…