May 2, 2005

Papier peint n°15

Catégorie: Journaux et leur éditorial — mis en ligne par carlotta @ 10:06 am

Ouvrir le numéro 15

Une fois n’est pas coutume, pas de rubrique contentieuse ni de collision ce mois-ci. On ne peut pas être sans cesse sur le pied de guerre, et les coïncidences ne se décrètent pas. Et il faut dire que ça m’arrange parce que sinon le quota des 8 pages était dépassé. Pour le reste, des idées en gestation pour les numéros à venir.

• • •

Le livre de dessin de Juliette

Catégorie: Le livre de dessin de Juliette — mis en ligne par carlotta @ 10:03 am

Page 4 – Emma

lj4

• • •

Poisson

Catégorie: Poésie, Oniricodico — mis en ligne par carlotta @ 10:02 am

Bonimenteur de couleurs vives.

• • •

Foulard

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 10:01 am

A chaque fil
à chaque fois
dans la contrée criblée des soupçons
et la misère des arbres,
le cri entre les dents
le cri des foules femmes
au gré des fils foulés du bout des langues
le fou rire épargné
et l’œil enfin noir.
Sous l’arme du crime dressée, les crins noirs noueux,
dans sa toile, araignées glanées au fil de l’air
crocs en jambe muets
où l’aube empaquetée retourne
un à un les fils désespérés
du premier temps qui passe

Corinne Haddad

• • •

Femmes et arbres

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 10:00 am

Prosélytes en couleurs !

Sous le jaspe des fleurs
s’enroulent
s’enchênes
nos frêles résurrections

Bientôt la saison se retire
hors l’abris de nos âmes
s’efface l’entêtement de vos charmes
tout en clairon
tout en couleurs
s’entaille à l’aulne de nos ferveurs
ce catéchisme boréal
à vos palmes si peupliers !

Corinne Haddad

• • •

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 10:00 am

Les tensions nocturnes, les murmures silencieux de la ville
Apostrophent parallèlement de leurs eaux
Ce ciel autophage et ces arguties métalliques…
Peur sur les torsions, les doigts écarquillés,
Les valvules se contournent en une pointe émoussée
Que les vides lorgnent et délogent de leurs poing étranglés…

N.M.

• • •

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 9:59 am

La syphilis, carcasse assise dans les cieux
Contemple nos poings
De ces sans yeux…
Arcanes de fer
Au fer de lance,
Mâles empalés par
Nuit de Transe.

N. M.

• • •

Block the Highway !

Catégorie: Incroyable feuilleton d'Arthur — mis en ligne par carlotta @ 9:58 am

Zack finissait une bière. Il a jeté la bouteille dans le vide. 1… 2… 3… 4… 5. 5 secondes…Le pont était haut. Les klaxons n’en finissaient pas de hurler. On a bloqué l’autoroute. Comme ça. Sur un coup de tête. C’est moi qui avais eu l’idée.
«Vous trouvez pas que ça serait marrant de s’arrêter ici ?» J’ai dit.
Julie a dérapé sans perdre une seconde.
«Ouais, c’est beau vu d’ici.» Elle a dit.
Faut reconnaître qu’elle a du goût en matière de paysage. Un pont à une centaine de mètre de haut qui enjambe une vallée sous un soleil radieux. On s’est arrêté là, au milieu de l’autoroute. La voiture en travers de la route bloquait deux des trois voies.
«C’est pas tout a fait ce que je voulais dire, je trouvais juste ça marrant.
- Bin, tu trouve plus ça marrant ?
- Roh, Vous allez pas faire chier, maintenant on y est, je vais chercher les bières» a dit Zack.
Julie a coupé le contact. Les premières voitures nous ont évités mais bientôt les premiers klaxons ont résonné. On s’est assis sur le capot en regardant la vallée. On a trinqué à la santé du rock’n roll. On a vidé nos bières et on a jeté nos bouteilles derrière nous. C’est là que l’autoroute a vraiment commencé à être bloqué. Un mec est descendu de sa voiture. Zack s’est avancé vers lui.
«Je parie qu’il ne tiendra pas vingt secondes avant de lui éclater la gueule, a dit Julie.
- Trente.
- Tenu, le perdant boit ça cul sec, a-t-elle dit en désignant une bouteille.
- Ca me va.» Le type est arrivé énervé. Quand il a vu Zack, il s’est un peu calmé. Faut dire que Zack donne pas envie d’être violent. Il a demandé pourquoi on s’est arrêté. Zack a dit que c’était parce que c’était un bon endroit pour savourer une bière. L’autre est resté comme un con pendant une seconde. «Non, mais vous êtes malades ! Vous avez bloqué tout l’autoroute pour une bière ???
- Ouais» a dit Zack. Il sont restés sans rien dire. Le type était tout désorienté. Zack n’avait pas l’intention de lâcher son coin à bière comme ça. «15 secondes… C’est limite…
- Allez énerve-toi vite» a chuchoté Julie en direction de Zack. On s’est regardé avec nos yeux de cow-boys en plein duel. Le mec continuait de s’énerver.
«Ah mais, monsieur ça ne va pas se passer comme ça, je vais appeler la police moi monsieur !»
Il y a des gens qui ne mesurent pas les conséquences de leurs paroles.
Celui-là en fait partie. Zack lui a collé une droite. Le mec est tombé par terre. Assommé.
«Et maintenant, tu fais comment crétin ?»
Il est revenu et a bu notre enjeu cul sec. On avait perdu de vue le chrono de toute façon.
«Non mais pour qui il se prend ce type ??»
On éclaté de rire avec Julie. Il a jeté sa canette par dessus la rambarde. 5 secondes de chute c’est très long. Les voitures nous contournaient une à une jusqu’ici mais l’une d’elle a fini par s’arrêter. Une vieille BMW décapotable. Elle a bloqué la voie qui restait. Trois mecs en sont descendus. La musique était encore allumée, un truc de hip-hop pas dégeu…
«Yo ! les mecs ! Pas mal votre coin ! On peut squatter ? Il doit nous rester une ou deux bouteilles dans le coffre.»
Le mec qui a dit ça était torse nu. Très musclé. Pas de la même façon que Zack. Un breakeur sûrement, ou un batteur peut-être. En tout cas, il boit moins que Zack, c’est ce qu’il y a de sûr.
«Ouais, installez-vous, faites comme chez vous. J’ai dit.
- Alors, vous allez où comme ça ?» Tout en parlant, il a sauté sur le toit de notre caisse. Un des autres lui a jeté un bouteille d’un cocktail coloré.
Il a bu une grande rasade.
«Nulle part, on va au hasard et on s’arrête là où ça nous plaît. J’ai dit.
- Sympa comme plan.» Il a dit en me passant la bouteille, «un mélange de chez nous. Vous m’en direz des nouvelles.» J’ai bu une rasade. L’alcool était fort avec un arrière goût de fruit pas désagréable. Assez étrange. J’ai dû faire une grimace sans m’en rendre compte.
«Ca arrache hein ?» Il a dit.
J’ai passé la bouteille à Julie. Les deux autres se sont posés sur le capot de leur voiture et ont commencé à rouler un joint. Zack a jeté une autre bière par-dessus la rambarde et le carton du pack avec. Julie a toussé en goûtant l’alcool.
«Ah ouais… vous faites ça avec quoi ? Elle a dit en passant la bouteille à Zack.
- Du rhum et un mélange de fruits exotiques.» Zack a bu une bonne lampée de leur mélange. «Ca réchauffe bien ce truc» il a dit en regardant la bouteille. Il l’a rendue au type sur notre toit. Il a sorti un autre pack et a jeté deux bières aux deux autre mecs. Ils l’ont remercié d’un signe de tête et ont continué à rouler leur joint. Zack s’est posé sur la rambarde et a commencer à vider les bières les unes après les autres. «Et vous faites quoi vous ? a dit Zack en nous passant le pack.
- On est en vacances, on va voir vers le Sud, il paraît que les meufs sont canon là-bas.» Il a regardé derrière nous. La file de voitures s’allongeait. Les klaxons n’en finissaient plus. «Vous savez que vous êtes vraiment des oufs ?» Julie a éclaté de rire.
«Il paraît oui.
- Se mettre en plein milieu de l’autoroute comme ça, z’êtes vraiment ouf…
- Bah, vous nous avez rejoint. Vous êtes sûrement aussi grave que nous.» a dit Zack. Il a rit. «Ouais sûrement…Les flics vont plus tarder… vous comptez rester là longtemps ?
- On finit le pack, a dit Zack, de toute façon, on aura plus rien a boire après…» Le mec a ri franchement. «Z’êtes vraiment oufs. Au fait, moi c’est Khalim, et les deux toxicos là-bas c’est Mike et Xav’. Xav’ c’est le black et Mike c’est le dreadeux, il parle pas beaucoup mais faut pas lui en vouloir.
- J’t'emmerde.» à dit Mike entre deux lattes. Khalim a rigolé.
«Moi c’est Julie, le gros alcoolique là, c’est Zack et lui, c’est Fix, on sait même plus son nom tellement ça fait longtemps qu’on l’appelle comme ça.»
J’ai ouvert le bouche pour lui dire mon vrai nom mais quelqu’un nous a interrompu.
«Hey les p’tits cons !» La voix venait de derrière. «Ouais vous ! Vous vous croyez à Disneyland ? Dégagez cette route, les flics sont déjà en route. Vous avez intérêt à déguerpir vite fait.»
Khalim a sauté de la voiture. Il s’est posé devant les deux vieux qui nous cherchaient en les toisant.
«Hey mec ! Ta mère t’as pas appris à causer correct ?» Zack était déjà prêt à les fracasser sans autre forme de procès. Il ne s’était jamais attendu à ce que Khalim le devance. Khalim a placé une droite foudroyante. Le mec a été sonné. Il a reculé en vacillant.
«Bah alors mec, on encaisse mal ?».
L’autre a voulu réagir. «Putain, mais il va pas m’en laisser ce con !» a dit Zack en se jetant dans la mêlée. En quelques secondes, leur affaire était faite.
«Tsss, encore des connards qui ont trop regardé Van Damme…a dit Khalim, bon, on va s’arracher. Vous voulez pas venir sur la côte avec nous ?
- Ok.» a dit Zack sans réfléchir. J’ai regardé Julie «Ouais, ça me va, ça fait longtemps que j’ai pas vu la mer, elle a dit.
- Ok, on vient, j’ai dit.
- Cool, a dit Khalim.
- On doit passer prendre de l’essence et à boire, on tiendra encore deux cents bornes. On trouvera de l’essence là-bas.
- Ok, on vous attend là-bas, a dit Khalim.
- Qui attendra qui ? a lancé Julie.
- On verra» a dit Khalim en souriant. Il a sauté dans la décapotable et a démarré aussi sec. On est parti vers le sud la musique à fond, le pied au plancher. Le bouchon qu’on avait généré avait dégagé toute la route pour nous seuls. Plutôt mourir que de freiner. On a fait les deux cents bornes quasiment côte à côte. Comme on était à droite sur la route, on est arrivé avant eux. Julie a hurlé par la fenêtre. Ca a réveillé Zack qui finissait de cuver ses bières. On s’est arrêté à la pompe.
«Haha, on vous a eu les gars, a dit Julie quand ils sont descendus.
- Ouais, Ouais, vous avez eu du bol, a répondu Khalim.
- Je vais chercher les bières, soyez prêt à partir dans cinq minutes, a dit Zack.
- Je viens avec toi, j’ai dit en lançant les clés à Julie.»
On est entré dans la boutique. Une boutique d’autoroute tout ce qu’il y a de plus normal. Tout ce qu’il y a de plus chiant. «Fais chier… y’a que des bières dégeu… c’est quoi ce pays de merde ?» a dit Zack J’ai pris une bouteille de vodka et un pack pendant que Zack cherchait des bières fortes.
Khalim est entré avec Mike à ce moment. J’ai regardé par le fenêtre, Julie m’a fait signe.
«Désolé les mecs, on sera les premiers sur la côte. Zack ! On dégage, j’ai dit.»
On a couru jusqu’à la voiture. Le moteur était déjà chaud. Julie a démarré en trombe en laissant les autres en plan. Le vendeur nous a suivis jusqu’à la porte mais Khalim lui a fait un croche-pied dès qu’il a compris ce qu’on faisait. Ils ont démarré et ils nous ont suivis. La route était encore dégagée. Ils nous ont rattrapés quelques kilomètres plus loin. Khalim hurlait pour se faire entendre.
«Vous êtes vraiment dingues !! Vous voulez avoir tous les flics du pays au cul ou quoi ?
- Du monde» a répondu Julie en criant aussi pour couvrir le bruit des moteurs. J’ai ouvert un des packs et leur ai jeté les bouteilles une à une.
A pleine vitesse, cela relève du miracle qu’il n’y ait eu que deux bouteilles cassées.
«A la vôtre» a hurlé Julie.
Deux voitures de flics nous ont rattrapés après qu’on a descendu un pack. Zack a jeté les cadavres des bouteilles sur leurs caisses. L’une d’elle en a reçu une en plein dans le pare-brise et est allée se planter sur le bas-côté. On a continué à fond. J’ai hurlé : «On sort dès qu’on peut.» On a bifurqué peu après. On a pété la barrière et les autres nous ont suivis. Les flics aussi.
«Comment on fait pour ceux-là ? m’a demandé Julie, ils sont drôlement collants.»
La réponse est venu toute seule. Xav’ a imité Zack et les flics se sont plantés dans le décor. On a roulé quelques kilomètres et on s’est garé dans une forêt. Julie est sortie de la voiture en riant. Khalim s’est arrêté à côté de nous.
«Putain ! Dans quoi vous nous avez fourré ?
- Bin alors, moi qui te prenais pour un homme… mais t’es peut-être bon qu’à taper des vieux sans défense, a répondu Julie.
- Pas mal, ce truc de jeter les bouteilles, j’y avait jamais pensé, a dit Xav’
- Tu va pas t’y mettre aussi toi ?» a dit Khalim. Mike a rit en commençant à rouler un joint. «Tu fais ton beau mais c’est un fille qui te rembarre… De toute façon, on est dans la merde maintenant, a-t-il dit en léchant le collant.
- Oh putain, même toi…c’est bon, je laisse tomber.
- He, Khalim, quand tu t’arrêtes au milieu l’autoroute pour taper la discute avec des gens, faut pas s’étonner si tu te retrouves dans la merde, c’est forcément des fous» a dit Zack avant de vider sa bouteille. Il a jeté le cadavre dans les sous-bois et en a ouvert deux autres. Il en a tendue une à Khalim. «Maintenant on est dans la même merde, autant en profiter non ?»
Khalim a pris la bière, interdit.
«Il a raison Khalim, te prends pas la tête, a dit Mike en tendant le joint à
Xav’.
- Hey regardez ! Un écureuil ! a dit Julie en désignant un arbre.
- Où ça ? a demandé Xav’
- Il est parti, vous lui avez fait peur…» Khalim avait tout du type qui voit des extra-terrestres. «On a les flics au cul et vous vous intéressez aux écureuils ??
- T’as quelque chose de mieux à proposer ? j’ai demandé en jetant un cadavre.
- Non…mais…ah, pis fais chier, vous avez raison.» Il a dit. Il a vidé sa bouteille cul sec pour se redonner contenance.
«Faudra refaire des réserves demain, parce que ce soir, il me falloir beaucoup d’alcool pour oublier vos conneries.» J’ai sorti la vodka de la voiture. «T’inquiète, on a rien pour la couper. On va vite être mort. Vous avez des verres ?»

Arthur

• • •

Varsovie III Episode III

Catégorie: Varsovie — mis en ligne par carlotta @ 9:56 am

Une heure après le départ de la jolie Dounia, deux hommes en fracs noirs montèrent les escaliers menant à la chambre. C’était Miensk et Gastoulet, deux étranges connaissances de Sobakevich. Alors que, rencontrés séparément, on les eût aisément pris pour des personnes très quelconques, une fois ensemble, ils formaient irrésistiblement, et parfois sans même qu’ils s’en rendissent compte, un inénarrable duo, jouant continûment les rôles d’une pièce burlesque qu’ils improvisaient au gré des circonstances de leur amitié. D’ailleurs, toujours séparément, rien n’eut laissé croire qu’ils se soient connus, tant Miensk et Gastoulet semblaient éloignés l’un de l’autre. L’amitié est parfois d’autant plus stable qu’elle unit des personnes différentes. Simplement, si je peux me permettre de donner brièvement mon avis sur la chose, car les personnes qui vous sont proches sont tout en même temps les mieux disposées à subir votre ire quotidienne, à supporter vos plaintes futiles et vos sautes d’humeurs, et les moins à même de vous transporter dans ce monde de joie décalée, narguant ostensiblement les contingences matérielles, dans lequel, une fois réunis, Miensk et Gastoulet évoluaient.
Outre un goût immodéré pour l’alcool et quelques autres drogues, ils ne partageaient à dire vrai qu’une vague passion pour l’héraldique. Passion dont ils parlaient fort peu ensemble, si ce n’est parfois, ivres morts, poursuivant une vieille polémique sur l’origine des léopards des armes de la couronne britannique… A part ça, ils n’avaient pratiquement rien en commun. Gatsoulet était un grand gaillard, un peu affadi par la vie urbaine, à la démarche impeccable, doué d’une politesse et d’une amabilité qui trahissaient un côté fin de race. Il s’était inventé des origines plus ou moins nobles et parlait la langue claire, honnête et soutenue de la bourgeoisie de province. Plus petit et plus mince, Miensk avait un visage qui n’évoquait aucune origine évidente. Son nez épaté, ses cheveux crépus et ses pommettes saillantes, tranchaient de manière incongrue avait son teint pâle, rendu presque livide par la vie nocturne.
En société ils jouaient invariablement une pantomime qui, bien qu’improvisée, semblait réglée comme du papier à musique. Gatsoulet en clown blanc, et Miensk en auguste, égayaient de leurs facéties la plupart des débits de boisson de la capitale. On les trouvait, à chaque bout d’une tablée, se répondant par interlocuteurs interposés, assurant l’équilibre de leur compagnie comme deux enfants jouant sur une balançoire. Quand ils étaient « seuls », ils modulaient constamment l’intonation de leurs voix pour interpeller l’attention d’un tiers. Gastoulet répondait toujours d’un ton affirmé aux interrogations cocasses de Miensk. Ces réponses n’étaient en outre jamais moins fantaisistes que les questions de son compère.
« Gastoulet, vous qui avez failli faire votre droit, sauriez vous me dire à qui appartient la Lune ?
- Certes, j’aurais été incapable de vous répondre si j’avais, par malheur, persévéré dans l’erreur, et je peux donc être affirmatif. Elle appartient aux enfants, évidemment. De même que Saturne, astre plus volumineux et plus lointain, appartient aux vieux, la Lune, plus petite et plus proche, revient évidemment aux plus jeunes. Dans le même ordre d’idées, qui n’a pas entendu parler de la revendication de Vénus par les femmes ?
Parfois la discussion prenait la tournure de méditation Zen.
« Ah, si comme les oiseaux, nous avions des ailes pour voler.
- Nous en avons, naturellement. Nos bras et nos mains sont les ailes de notre esprit. J’en tiens pour preuve que l’on dit fort justement d’un faible d’esprit qu’il a une cervelle de moineau… Saviez vous que les oiseaux ont de la magnétite dans la cervelle ? »
Plus souvent, le propos restait terre à terre. Comme ce fut le cas devant la porte de Sobakevich.
« Qu’est ce que c’est ?
- Apparemment, le linge de Soba, propre et en vrac dans un grand panier.
- Ca laisse supposer qu’il n’est pas là.
- Absolument. »
Alors que Gastoulet inspectait la porte d’un air profond, Miensk dépliait un pantalon impeccable, le plaquait contre ses hanches. Trop grand. Puis, sans replier le premier, il en dépliait un autre. Trop grand encore…
« Arrêtez de faire le sot, les vêtements de Sobakevich ne vous vont pas. Avez-vous un papier et un stylo ?
- Oui, répondit Miensk en sortant un bloc note et un vieux crayon mâché de sa sacoche.
- Bon, alors soyez gentil et notez. Sommes passés à dix neuf heures ce soir, hier soir si vous trouvez ce message demain. Stop. Partons…
- Stop !
- Oui, stop, comme pour un télégraphe.
- Mais…
- Pas de mais, s’il vous plait, notez seulement… Où en étais-je ? Bon, reprenons. Sommes passés ce soir à dix neuf heures trente…
- Mais…
- Quoi mais ? Vraiment vous êtes impossible. Oublions le mot. Prenons le linge. De toutes façons, il nous retrouvera en Enfer. Pour l’heure, allons au palais de Brühl. »
Gastoulet ne voulait évidemment pas parler du logement du ministre colonel Beck et de sa femme, qui, par ailleurs, tenaient une réception ce même soir, mais bien de la taverne du même nom, située plus bas dans la rue. Il n’hésitait jamais à confondre les deux lieux. Non qu’il fût jamais invité à se rendre au palais, mais la fréquentation assidue de la taverne lui avait permis de faire un rapprochement narquois. Ni l’une ni l’autre, n’accueillerait jamais d’écrivain.
C’est là qu’ils retrouvèrent, après avoir déjà écumé deux ou trois autres tavernes, Sobakevich. Ils ne le reconnurent pas de prime abord tant il était méconnaissable, engoncé qu’il était dans un uniforme de sergent chef qui lui était trop petit. Sa casquette arracha un pouffement à Gastoulet.
« Voilà, Sobakevich dort tellement qu’il vient rêver dans le monde réel. Qu’est ce que c’est que cet accoutrement ? Oh, Soba, réveille-toi. »
Les sarcasmes de Miensk sortirent un instant Sobakevich de sa léthargie.
« Dormir ! Ah, si seulement j’étais resté au lit ce matin. Mais tout ça est bien arrivé. Asseyez vous que je vous raconte… Outre sa rencontre avec l’énorme chat, Sobakevich raconta comment celui ci l’amena à trente verstes de la capitale, où il le présenta à un capitaine et deux lieutenants qui s’accordèrent à l’appeler Chaudart, à l’affubler d’un uniforme trop court, d’une casquette ridicule, et d’un ordre mission. Mission au demeurant fort simple, même pour Sobakevich, mais que la conjoncture d’événements tous aussi improbables qu’invraisemblables avait rendu impossible au sergent chef Chaudart de la septième compagnie de transmission. En l’espèce, il s’agissait simplement de prendre les ordres de l’état major qui se réunissait au palais de Brühl, avant de revenir à la compagnie. L’impossibilité résidait dans le fait que, dans ce même Palais de Brühl, parmi une flopée d’invités aussi distingués qu’inconnus de Soba, il y avait son chef de service accompagné de son secrétaire qui l’auraient à coup sûr reconnu. Alors il avait décidé de venir faire une petite pause à la taverne, prendre un petit remontant.
…et, pire que tout, le gros chat est introuvable. Il est descendu de la moto, il a traversé la rue, et pouf, disparu.
- Vous avez certainement raison mon cher Sob… hum, excusez-moi, Sergent–contre-amiral-chef-aspirant-en-second Chaudard. Vous auriez mieux fait de rester couché ce matin, peut-être espérez vous inutilement que ce soit le cas, que tout ceci ne soit qu’un cauchemar. Mais, à vrai dire, ce n’est que vaine inquiétude, car voyez vous, la providence, et dans une moindre mesure ma prévention, nous a mis sur votre chemin. Nous sommes passés chez vous tout à l’heure, vous n’avez pas oublié l’argent que vous me devez ? »
Soba blêmit vivement et chercha à fuir Gastoulet du regard.
« Oh, mais je comprends bien que vous ne pouvez pas me le rendre en l’état. Inutile encore une fois de vous inquiéter, je fais partie de ces honnêtes businessmen qui considèrent leurs débiteurs avec sympathie et les traitent en partenaires privilégiés. En outre, je suis certain que vous apprécierez l’attention de notre bon Miensk qui a eu la présence d’esprit de vous rapporter le linge qu’une bonne peu scrupuleuse aura laissé devant chez vous alors qu’elle ne vous y trouvait pas. »
Miensk, qui regardait d’un air gourmand l’uniforme de soba, reprit avec entrain.
« Moi, je vais pas hésiter à te demander ce que tu me dois pour avoir sauvé la moitié de ta garde robe. Ecoute comme je reste équitable, je te rends tes fringues et tu me prêtes ton uniforme pour la soirée, que je puisse m’en payer une bonne tranche au Palais, au vrai. Tu pourras te changer dans une chambre au dessus. »
Miensk partit avec l’uniforme, l’ordre de mission, et la casquette ridicule de Sobakevich.

« Segent-chef Chaudart mon colonel, de la septième de transmission. Je viens pour le courrier mon colonel.
- Allons, mon bon, inutile de se presser, la soirée est longue. Allez donc vous rafraîchir.
- Bien mon colonel. »

Soba et Gastoulet restèrent à la taverne. Gastoulet fit encore honneur à son surnom de Tonneau des Danaïdes, Soba, à celui de Grosse Feignasse. Ce dernier s’affala tôt, le matin du dernier jour de sa vie, dans une chambre au frais de Gastoulet.

Plus tard sur grosse moto noire : « Ecoutez, je ne suis pas convaincu que dans votre état, la conduite de cet engin soit compatible avec la poursuite de cette discussion. Vous ayant déjà démontré que ces léopards n’avaient rien à voir avec Guillaume le bâtard, je ne vois pas pourquoi vous vous obstinez à leur trouver des racines en France.
- L’azur mon cher, l’azur… Oups ! Attendez, je vais ralentir la cadence, c’est du beau matériel. L’azur disais-je, les léopards Plantagenêt sont à l’origine semés (quoique le terme soit encore sujet à polémique) sur un champ d’azur. Couleur de la vierge dont la France est la fille aînée.
- Selon vous les anglais auraient détourné ce meuble.
- Pis, ils en ont fait un affront tout à la fois à la papauté et au royaume de France. D’abord en changeant le champ, pour l’assassinat de Thomas Beckett, puis en affaissant les léopards qui de rampants sur la tombe de Geoffroy Plantagenêt devinrent passants à l’avènement de Henri II.
- Je me demande si c’est la conduite de cette moto ou la boisson qui vous fait dire de telles sornettes, d’ailleurs, si ces deux événements avaient eu lieu, l’ordre chronologique que vous leur soumettez les rend aberrants. Et puis, enfin, c’est faire une autre inversion que de leur trouver des origines Française où Anglaise. C’est bien plutôt l’origine commune de ses deux pays qu’on trouvera écrite en filigrane dans l’agencement de ce meuble.»…

• • •

Minute métaphysique

Catégorie: Chroniques intimes, Minutes métaphysiques — mis en ligne par carlotta @ 9:55 am

Je frappai à une porte qui m’était étrangement familière, sans toutefois en savoir la raison. On me répondit, ou plutôt on me questionna de façon inquisitrice : « Qui c’est ? » Et moi, je répondis, avec cette légère inflexion dans ma phrase qui lui donna l’air d’une question emprunte d’un doute effroyable : « C’est moi… » Et puis de l’autre côté, la voix cynique et froide, aussi familière que la porte, à bien y penser, et puis la réponse — ou plutôt la question classique, facile : « Tu en es sûr ? »

Le vide en moi, comme si des lierres venaient hanter ma pauvre tête en ruine, mon caveau abandonné : « Suis-je vraiment moi ? » Et à cette chute sans fond ni fond suivit l’injonction de l’autre, l’invisible, derrière sa porte : « Prouve-le ! »

Mon Dieu. Suis-je vraiment moi ? Ou ai-je usurpé ma propre identité ? Pendant toute ces années, le doute avait ruisselé en moi, imperceptible, refoulé, et voilà qu’il me crachait à la gueule derrière cette cloison en bois.
« Eh bien ouvre la porte, ou bien regarde par la serrure si tu as peur, nous verrons bien. » La porte s’ouvrit. Le personnage qui se tenait là, c’était moi, enfin je me retrouvai nez à nez avec moi-même.
« Eh bien — il avait les mêmes tics de langage que moi — tu vois que ce n’était pas toi, tu vois que tu m’as menti ? Puisque je suis devant toi. Ce n’est que pure logique. »
Tout cela, si familier : il s’agissait de la porte de ma maison, de ma propre voix, et un étranger essayait d’y faire intrusion, persuadé de son bon droit. On le fit tout de même entrer.
Il — je — me proposa alors d’aller me regarder dans la grande glace de la salle de bain et changea tout à coup d’attitude à mon égard — « Veuillez me suivre, je vous prie, c’est par ici. »
Je ne me reconnus pas ; j’essayai de m’arracher le visage, d’y trouver une faille où plonger mes doigts, m’enlever la face, la perdre, la quitter comme un masque trop lourd et y redécouvrir mon vrai visage. Mais j’avais beau me dévisager dans la glace, rien ne venait et rien ne bougeait, et l’autre derrière moi, de trois-quarts, riait comme un muet, de façon silencieuse, glacée, cynique. Mais je me souvins d’un rêve : il y avait une tête entourée d’une aura mythologique, comme s’il se fût agi d’un Dieu, d’un être primordial. Elle portait mes traits, et je lui arrachai le visage, mais toujours, en dessous, apparaissait un autre visage, un parent, un proche, un ami ou un inconnu, un président déchu ou un pauvre paysan. Je compris dans ce rêve que tous les visages des Hommes sont un, fabriqués à partir d’un même moule, qu’ils sont la réplique d’un même être — primordial, je l’ai déjà dit ? ou est-ce l’autre ? — avec ses nuances, ses expressions propres. L’apparence de chaque Homme est distribuée au hasard, comme un paquet de cartes mélangé par la main de la providence — ou de l’Un ?
J’approchai mon visage du miroir et je compris : pendant toutes ces années, moi, je m’étais tellement éloigné de moi-même que j’avais fini par en perdre mon visage.
Et voici, que je m’adressai à mon reflet, symptôme inévitable de la folie, tandis que l’autre ricanait dans l’obscurité : « Laisse-moi émerger, tout doucement, laisse-moi émerger à la vie, renaître, ouvrir les yeux au monde. »

Pit Bernal

• • •
Next Page »
"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

Moteur : WordPress • design : Wench + anatsuno [Merci beaucoup !]