Ouf ! soupira-t-il en renfonçant enfin le dernier clou. Pourvu que ça tienne ! Le bois noir est depuis si longtemps vermoulu…
Epuisé mais tranquillisé par la solidité - très apparente - de son bricolage, il laissa la tension retomber et retrouva très rapidement l’inconfort qu’il avait cru pouvoir quitter.
Les yeux à nouveau tournés vers le plafond, il entreprit de faire, à l’intention de son voisin immédiat, son copain Sébastien, un compte-rendu détaillé de son aventure. Dès les premiers mots il comprit que l’autre, les yeux révulsés vers le haut, trop occupé à comptabiliser les marques de ses flèches, comme il le faisait compulsivement depuis bien des années, ne s’était rendu compte de rien – et surtout pas de son absence.
Incapable de garder pour lui ce qui venait de se passer, il se décida à lui raconter ce qui lui était arrivé comme si c’était l’histoire de quelqu’un d’autre, oubliant allègrement que certains détails le trahiraient pour peu qu’on leur prêtât un peu d’attention… Au dessus de sa tête, il ne pensait même plus à l’inscription pourtant imposante : “ I.N.R.I. ”, “ Institut National de Rééducation Intrapsychique ”, peut être ? qui avait été remplacée depuis peu par “ V.I.H. ”, “ Vouloir Intensément H..exister ”, puisqu’il est légèrement asthmatique ?
Donc le “ Je ” devint “ il ”.
Et se fit le récit :
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“ Ouf ! soupira-t-il en arrachant enfin le dernier clou, et il se laissa pesamment glisser le long du bois ciré qui lui sembla poisseux, puis le long d’un pilier suintant d’humidité glacée. Il resta quelques minutes à reprendre son souffle, allongé sur une dalle de marbre noir. Il se sentit envahi par le froid, éternua, se moucha dans le morceau de tissu qu’il trouva sous sa main, laquelle trembla un peu de la proximité d’une zone interdite. Il se releva avec peine, s’essuya les mains sur le même tissu, sans prendre garde aux traces bizarres qu’il y laissait, en plus de celles dont il était déjà maculé, et regarda autour de lui : la pièce était immense et sombre, un profond silence y régnait. Il remarqua qu’elle avait plusieurs portes, une monumentale et deux ou trois autres de moindre importance, et hésita longuement. A vrai dire il n’avait aucune idée de là où il était.
Il avait si longtemps dormi, bercé par des chants solennels, des musiques envoûtantes, des discours exaltés. Dans un vrai autre monde. Maintenu, également, dans cette espèce d’ailleurs, à la fois cotonneux et tranchant, par un flot de lumières imprécises et d’odeurs enivrantes.
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Voilà trois jours un rayon de soleil avait frappé violemment sa paupière droite, à travers une minuscule fenêtre ménagée dans le mur. Il avait donc ouvert l’œil en question, un peu inquiet quand même de ce réveil inattendu. Rien de cataclysmique ne s’étant produit, il avait ouvert l’autre. Mis un moment avant de recoller les deux images qui s’imposaient à lui et qui, du reste, ne lui faisaient pas voir grand chose. La tête, il pouvait la tourner : à droite, il voyait un peu de lumière, à gauche une profondeur noire où il ne distinguait absolument rien.
Il avait d’un seul coup résolu de s’enfuir. Mais d’où ? De s’échapper. Mais de quoi ? De sortir. Mais pour où ? En bref de plonger, s’immerger dans un monde dont non seulement il ignorait tout, mais de plus un monde dont il n’était même pas certain qu’il existât…
Il eut une pensée fugitive pour sa mère, dont il n’avait guère que deux souvenirs : le sein – n’en avait-elle qu’un ? - et les genoux –là il était sûr qu’elle en avait deux, parce qu’elle les écartait un peu pour qu’il s’y asseye plus confortablement, et il était parfois gêné par une odeur étrange. Quant à son père… il avait même du mal à concevoir qu’un jour il en avait eu un… du mal, en quelque sorte, à concevoir d’avoir été conçu…
Adossé à ce pilier suintant l’humidité, il sentait sa respiration reprendre un cours normal, et cela lui brûlait un peu les poumons ; le sang circuler à nouveau dans ses veines, et cela lui causait un léger fourmillement. Certes la tête lui tournait encore un peu, mais dans l’ensemble il se sentait reprendre des forces après l’énorme effort qu’il venait de fournir.
Il s’écarta de la pierre grise et fit une vingtaine de pas encore peu assurés vers la plus petite des portes qu‘il avait distinguées. Pris soudain de panique, il s’en arrêta à un mètre : il reconnut cette sorte de vertige qui l’avait souvent habité autrefois, lorsqu’il savait que le geste qu’il était sur le point de faire, la parole qu’il était sur le point de prononcer, allaient avoir des conséquences qu’il ne pouvait prévoir. Comme alors, il se sentit porté par une force invisible et terrorisante.
Il n’eut pas le temps de s’y attarder : derrière lui un bruit de talons claquait sèchement sur le sol. Aucune erreur possible, on se rapprochait de lui. Il ne pouvait pas rester là ! Il poussa donc la porte dépourvue de poignée et fut tout étonné d’en trouver une seconde. A travers l’imposte qui en perçait le haut, il vit une tache grise qui ne lui dit rien qui vaille – c’était le ciel, pourtant. Ce fut à l’origine de sa première hésitation. Faute de pouvoir revenir en arrière, et là fut le moment de son premier regret, il se résigna à peser sur le battant.
Il sortit. Se figea un instant, aveuglé par la lumière, assourdi par le bruit, assiégé par l’odeur, assailli par le froid. Il eut le réflexe de se blottir dans une encoignure, autant pour reprendre son souffle que parce qu’il avait en un éclair perçu qu’il était impensable qu’il fût vu. Effaré, il se sentit étreindre par la certitude glacée qu’il ne pourrait pas faire un pas de plus.
Il resta là un temps indéterminé, très long sans doute puisqu’à la nuit tombante il en était encore à chercher en vain des points communs – du moins de ressemblance – entre le monde tel qu’il l’avait connu avant sa mort prématurée quelques siècles plus tôt et ce qui s’offrait maintenant à ses regards.
Bleu de froid à présent, il se sentait à nouveau faiblir. Ses multiples cicatrices commençaient à le faire vraiment souffrir, et il avait, depuis le temps, oublié ce que c’est qu’avoir mal.
Il n’arrivait pas à détacher les yeux de l’espace où défilaient devant lui des lumières rouges et blanches qui passaient rapidement, accompagnées de traînées sonores et parfois odorantes. Jamais il ne s’était senti aussi près de l’étourdissement. Mais tomber dans les pommes, il ne pouvait vraiment pas faire ça à … tiens, à qui, au juste ? à ce couillon d’Adam ou à cette salope d’Eve ? Cela le fit ricaner. Quand il s’en rendit compte, il jeta un coup d’œil inquiet vers le ciel, espérant que personne là-haut n’aurait été témoin de sa grimace.
Une sensation étrange lui tordit soudain le ventre. Comment est-ce que ça s’appelait, déjà ? Ah, oui : la faim ! la dalle ! La dalle, sa dalle, un truc très lourd qui lui rappelait bien quelque chose de lointain qui lui avait vraiment pesé sur l’estomac, mais ce n’était pas le moment de se laisser aller aux souvenirs… La faim, donc. Cette histoire de pommes, peut être ? Ou, tout simplement, un signe de ce que la santé lui revenait ? Il sentait bien pourtant qu’il était pour le moment incapable de quitter le recoin où il s’était terré, atterré.
Au bout de quelques temps il décida de tenter de rentrer dans l’édifice d’où il était sorti et de se mettre en quête d’un peu de nourriture : il se souvenait avoir eu autrefois des talents certains pour fabriquer un bon repas à partir de pas grand-chose. Le tout était d’éviter l’économe et d’arriver à violer… la serrure de la réserve !
Chancelant, il poussa les deux portes dans l’autre sens, jeta un coup d’œil pour s’assurer qu’il était bien tout seul et se dirigea d’un pas hésitant vers ce qui devait être le garde-manger.
Celui-ci était surmonté d’une petite loupiote rouge qui n’évoqua rien pour lui : seul comptait à ce moment ce qu’il allait trouver à se mettre sous la dent ( “ sous l’Adam ” se dit il, et il pensa à nouveau à Eve avec un ricanement un peu nerveux ).
Il se mit à chercher, sans trouver, mais peut être cherchait-il mal - un outil pour …
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Ouf ! – soupira-t-il en venant enfin à bout de la serrure qui ne s’était pas facilement laissé faire. Il jeta négligemment à terre l’épingle à cheveux, par bonheur un peu grasse, qu’il avait finalement trouvée sous un banc et qui lui avait servi de sésame. Dans le garde-manger, qui avait extérieurement des allures de luxe – dorures, fausses perles et enluminures, bref du toc tape à l’œil – peu de choses. Mais il avait trop faim pour faire la fine bouche, et il avala, sans mâcher ni goûter, des biscuits insipides et un vin légèrement piqué. Sur ces agapes, la tête se mit à lui tourner et il s’affala sur le linge immaculé qui recouvrait une table de pierre. Il s’en releva avec difficulté, eut du mal à reprendre ses esprits, lui qui pourtant pensait n’ avoir jamais été quitté par eux.
Il était urgent d’examiner froidement – ça, ce n’était pas trop difficile ! – sa situation.
Que faire ? Quel parti prendre ? Celui de tenter à nouveau l’exploration du monde qu’il avait entrevu ? Ou bien de retourner à ses vieilles habitudes, aussi inconfortables fussent-elles parfois, mais, qui, au moins, lui étaient familières ?
Lui qui avait dans sa vie conquis tant de publics, qui avait entraîné dans son sillage tant de fans et de groupies qui en avaient souvent perdu et la tête et la vie, il se sentait à présent bien seul.
Il ne tourna même pas les yeux vers ses anciens camarades, de classe ou de combat, dont les portraits ornaient les murs. De quel secours lui seraient-ils, alors que c’est lui- même qui les avait toujours secourus ?
Tenter une autre porte ? Mais le monde, au-delà, serait-il différent de ce qu’il en avait perçu ? Y aurait-il autre chose que ces flaques de lumière, ces grondements et ces odeurs ? Il réalisa soudain qu’il n’avait rien vu qui ressemblât à un être humain. Et sentit aussitôt sa curiosité s’éveiller…
Il se décida pour une deuxième tentative, mais mieux préparée : il fallait trouver de quoi s’emmitoufler pour affronter l’air glacé du dehors. Il avisa alors une petite porte un peu dissimulée, dont la serrure succomba sans trop de résistance à l’épingle à cheveux, décidément providentielle, qu’il avait mis cinq bonnes minutes à retrouver.
S’approchant d’un meuble imposant de bois sombre composé d’une dizaine de grands tiroirs, il tira l’un d’entre eux. Il découvrit un immense vêtement blanc, vert et or, muni d’une étiquette XXL. Son âge - à peu de choses près. Mais ce vert ne conviendra pas à mon teint, se dit-il en pensant au dernier reflet de lui qu’il avait aperçu autrefois, - voyons à l’étage au-dessus ! Il tira les tiroirs les uns après les autres et découvrit dans chacun d’eux un vêtement de même coupe mais de couleur différente, portant chacun la même étiquette. Il n’en essaya aucun. Son choix se porta sur quelque chose de bleu et or, qui lui rappelait les robes de sa mère. Il s’en enveloppa, et sentit tout de suite une douce chaleur l’envahir.
Un peu empêtré dans le vêtement beaucoup trop ample, il choisit une porte du côté opposé à la première. Avant de se décider à la pousser il ferma brièvement les yeux, invoqua l’image de sa mère qui, elle, ne l’avait jamais abandonné, même aux moments les plus difficiles de sa brève existence. Et il se retrouva dehors.
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Tout à l’heure bleu de froid, maintenant ombre bleue. Il fut surpris de découvrir quelque chose d’un peu différent. La nuit était à présent totalement tombée et un fin crachin rendait le sol glissant. Il ne voyait même plus le ciel, comme si celui-ci avait enfin décidé de lui foutre la paix. De l’autre côté de l’espace toujours zébré des mêmes bruits, des mêmes lumières, des mêmes odeurs, il aperçut une silhouette qui lui sembla tapie, comme lui, dans un recoin, mais pour se mettre à l’abri, non pas des regards, mais de la pluie. Un être humain, enfin… Son oeil s’enflamma, mais la perplexité eut vite raison de cet embrasement.
A trente pas de lui ce quelqu’un sortit soudain de son abri, se trouva exposé et à la pluie et à la lumière étrange qui suintait d’un réverbère faiblard. Il vit avec terreur que s’approchait de lui une créature et il se mit à trembler – de quelque chose qui n’était pas de froid…
“ Eh ben mon coco, t’en as, une drôle de tronche, emmitouflé dans ton rideau bleu ! T’as pas envie qu’on se tienne chaud ? ”
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Il crut ouvrir les yeux et les oreilles à demi pour entendre les chants, contempler l’assistance qui le regardait avec une sorte d’adoration. Un demi-sommeil un peu engourdi, comme s’il revenait d’ailleurs.
Il se réveilla pour de bon, pas tout à fait quand même, entouré de ses vieilles connaissances : les frères Halopéridol, le fort et le faible, la drôle de chemise aux manches interminables dont on l’affublait parfois.
“ MAMAN ! ” hurla-t-il, et, pour la première fois de toute son histoire, elle ne répondit pas .
Ce silence le figea. Et, pour la retrouver, il décida de retourner là d’où il était si imprudemment descendu.
“ Ouf ! ” soupira-t-il en renfonçant enfin le dernier clou…
Perrine Detoeuf