Je passe souvent plusieurs heures ainsi, sans bouger, à observer mon ombre au soleil, ou dessinée sous un réverbère, sur le bitume rose-vomi du trottoir des rues.
Les feuilles mortes roulées en cigares me font sur les parterres de novembre de jolies anglaises brunes, les ampoules orangées scindent en éventail de multiples propositions d’ombres, inventaire pale et mouvant, mais seule la mienne, noire profonde, reste stable au pied des poteaux vérolés.
Je reste debout, comme cela, des heures, regardant ce qui se mêle de mes pieds à mon ombre, sans bouger. Dans mon walkman j’écoute le silence, le souffle, en boucle, d’une cassette vierge.
J’aimerais jouir du serein scepticisme d’un Waldo ou d’un Walden, naviguer d’idées en concepts, d’années en années, avec une plume libre qui zibaldone au vent de la marge, jouir d’un savoir qui ne s’effraie pas de ce qui lui échappe ( bien que comprendre soit toujours plus important que savoir ), d’une ambition qui ne se flatte pas d’être vorace, d’une richesse qui ne soit avare ni de ses comptes ni de ses débordements, glacial enfin comme le feu noir de Zarathoustra, solaire comme une clef de paradis.
J’aimerais… ces mots, ces auteurs, ces titres, traces de perles sur un fil ténu comme mon ombre à mes pieds.
Je lève la tête.
Les tours dressées en ville sont-elles autre chose que métaphoriques, phalliques ?
Voilà pourquoi on ne construit plus d’atrium, on les déteste ; ces simili partouzes effrayeraient les branleurs réunis au cœur des villes, seuls et alignés, crachant nos rêves au ciel en semence morte.
Mon ombre aussi doit être masturbatoire, après tout, elle ne quitte jamais le bout de mes doigts, reste continuellement tendue, dressée entre mes jambes ; et quant je suis debout, elle vise l’horizon perdu avec ma tête fuyante en corolle obtuse.
Je ne la perd pas des yeux. Elle ne me perd pas non plus. Elle court dans mon dos si je me retourne.
Si rien n’est sans raison, qu’elle est celle de l’homme ? Jusqu’où va la gratuité, le non-sens, l’absurdité vaine de notre existence ? Moi ça sera à mes pieds, ici, le spectacle du spectacle du spectacle du spectacle du spectacle s’arrête car je pense, ici, je suis, face à la meilleur définition de mon être, à mes pieds, mon ombre, et les dessins de la ville qui la décorent sans but.
Je baisse les yeux, et mon ombre lève la tête.
Mon ombre, c’est mon nègre.
Mon ombre, c’est mon règne.
Zo