Par Zo
Elle est là. Elle à treize ans. Toutes ses dents.
Elle me tente.
Elle ne sera jamais plus belle, ni à vingt ans, ni à trente, ni demain, ni jamais. Elle est maintenant la chose la plus belle et désirable de la création.
Je ne me suis rendu compte de rien.
C’est venu comme ça, sur l’instant. Elle me dit bonjour, je lui réponds, c’est normal, c’est la petite sœur de ma copine. La première fois, visite de famille, tout le monde est très excité, me voilà bien. Devant elle. Bonjour. Elle sourit. J’essaye. Je vois ses lèvres fines, encore duvetées, sa petite silhouette mal dépliée, son corps presque incertain. Elle sourit.
Ensuite.
Le défilé de famille, où je cherche son visage, mais ne vois que des contrefaçons vulgaires, vieillies et usées de son harmonie.
Je vais la revoir. A chaque fois nous nous saluerons en souriant, je verrai ses dents, ses yeux mal dissimulés derrières ses lunettes d’enfant. Je m’endormirai à coté de son souvenir de chairs décrépies. Je devinerai son odeur, sous le poids des artifices de sa sœur, sur son oreiller.
Dans ses vêtements. A m’en mordre les doigts.
Je l’ai revue, hier. Nous-nous sommes embrassés, comme si de rien n’était.
Ses parents étaient partis, sa grande sœur dans son ex-chambre à la recherche de madeleines de saison, de vieux petits “ hauts ” oubliés, en boules, sous la pile de presse adolescente abandonnée. Ou dans les armoires à mystères de sa mère, dans la sacro-sainte chambre parentale, des photos, des bribes de journal intime, une vareuse usée, de l’argenterie, que sais-je ?
Elle est à l’étage.
Dans la cuisine sa petite sœur fait ses devoirs, sur la table en carrelage blanc, sa trousse, ses stylos, ses cahiers et leurs premiers tags amoureux, ses feuilles de brouillon jaunes, sa pointe plume mordillée.
Elle est assise, ses cheveux recouvrent son visage.
Puis nous sommes repartis, ma perfide moitié certainement soulagée de ses découvertes.
Je vais la revoir. La sentir à nouveau, comme la première fois.
Je voudrais mourir, mais en dernier alors.
Elle me trouve drôle, vieux, grand. Me sourit quand je lui souris, dès fois même avant.
Me questionne sans jamais rien dire, bouge beaucoup quand elle est debout, se cache derrière ses cheveux lorsqu’elle est assise, sans me regarder. Je ne me souviens jamais de ce que je lui réponds, tissu d’anecdotes sans sensation, je lui souris, et elle me sourit sans jamais répondre.
Une dizaine de minutes, tout au plus, à chaque fois.
Cela fait trois semaines, six fois, cinquante-sept minutes et trente secondes. Pas plus.
Je suis esclave de ma copine, et de ses fréquences familiales, je n’ai encore aucune raison logique d’y aller seul. Et jamais, jusqu’à preuve du contraire.
Repas de famille. Emprunt de mobilier. Conseil financier ou culinaire. Rapport budgétaire.
Je découvre les joies de la vie de famille en moins de deux mois, et fais partie du cercle bien délimité des habitués de la maison.
Trois heures quarante, et des poussières, comme des reflets dans une glace, ou un morceau de mollet imberbe sous la table.
Dix fois. Seulement. Ce dimanche. Je suis drôle, je suis en face d’elle et de son petit cousin Armand, de trois ans son cadet. Ils rient, se font gronder, je me noie. Tout le repas.
Je parle, souris, réponds, hausse les épaules et les sourcils en rythmes, comme chacun de leurs regards me le conseille.
Elle m’ignore, sans même le feindre, je vois bien, elle m’ignore.
Puis va jouer au badminton avec son cousin, qu’elle humilie avec une innocente ostentation.
On s’en va. Elle est montée se reposer. Je continue de sourire.
Mais n’y arrive plus, plus du tout, ça finit par se voir, et par corser le quotidien trop fade.
Les résultats sont désastreux. Pour se re-concentrer sur notre couple nous espaçons nos visites hebdomadaires à la famille, de manière indiscutable et drastique, on n’y va plus, pendant presque un mois, vingt-huit jours. Elle rassure tout le monde connu au téléphone, ou je n’ai rien à dire, ce sont ces examens, ou autre chose que sa mère aura comprise à ses murmures. Mais c’est comme ça.
Nous ne bougeons plus, on focalise.
L’enfer.
On en parle. On baise pour faire semblant d’aller mieux. Je mords l’oreiller.
Puis tout se tasse, comme moi.
La vie reprend son cours. Dimanche.
Elle n’est pas là. Je grimace, mais eux me voient sourire.
Elle est partie au ski, à la montagne. En classe de neige. Deux semaines. De plus.
Tant que mes grimaces marchent.
Les jours passent, heure après heure, goutte après goutte. La vie continue. C’est presque vrai.
Je baise avec plus de régularité, pour tuer les soupçons. Tout va bien.
Ce n’est pas encore totalement faux. C’est juste derrière mes lèvres.
Et tout ira bien tant que leur ébullition continuera de ressemeler à un sourire.
On me dit que les jours passent.
Je prétexte une brusque maladie pour éviter la visite à la famille.
C’est risqué, pour le futur, mais je ne suis pas prêt à ça, cette cuisine vide, cet étage silencieux, je sais qu’elle ne dissimule pas dans leurs visages, et que ces visites gratuites seraient impitoyables pour moi, plus encore que le silence, plus encore que quatorze nouveaux jours sans la voir.
Je la veux entière, ses nouvelles ne m’intéressent pas, pas plus que son ombre ou l’écho de son rire.
Je veux ses lèvres, pour les miennes.
Sa vie continue. Elle est revenue. Nous nous verrons Dimanche. Oui.