March 6, 2006

Papier peint n°25

Catégorie: Journaux et leur éditorial — mis en ligne par carlotta @ 12:39 pm

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Si les femmes, disait en substance Olympe de Gouges, sont assez bonnes pour l’échafaud, elles le sont pour participer au débat. Il n’est pas suffisant que cela soit devenu possible, il s’agit de le transformer en réalité. Le mois de mars s’y prête, nous y reçûmes le droit de vote. Regardons les choses en face : cette transformation ne peut venir d’autre part que du fond de nous-mêmes, requerrant que nous brisions le carcan minorant que nous nous sommes construit, contraintes à cela par la culture ambiante. Ce qui nous manque (notamment) c’est un nombre suffisant et suffisamment varié de figures de premier rang dans lesquelles nous projeter, qui nous permette de nous rêver sous un plus grand nombre de possibles et conséquemment d’inventer notre vie d’une façon plus riche. Réécrivons l’histoire en rendant justice à nos mères, leur restituant la place qu’elles eurent et dont elles sont flouées, afin que la lecture que nous avons de la nôtre soit plus large ! (En mars le crocus cède la place à la primevère, la marguerite la charlotte et la véronique militent pour leur compte. Demandez une formation qualifiante. Contestez le montant de votre augmentation. A. Vialatte)

pp25

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Il arrive :

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 12:38 pm

Il arrive d’aller plus vite,
d’oublier tout, la politique
les bons mots
les sourires et les coups,
de bas en haut.
Il arrive de se souvenir,
de grosses et larges tranches,
les bons mots
les grimaces et les caresses,
de droite à gauche.
Il arrive d’y être,
tout savoir, empathique
les bons mots
les saluts et au revoir,
à tous les coups.

Zo

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En liste Frouge

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 12:31 pm

là c’est au-delà des lisières
le sol ondule et s’en fout bien
ici c’est la matrice carrée
tout est face et dureté
là c’est falaise ou forêt
malgracieuses et sans aplat
ici on oublie le point de vue
devient mur sol jonché de peur
là c’est les frayeurs ancestrales
juste aux aguets, à peine une crainte
ici c’est les quadrilles sans sens
les couleurs dansent et l’égout coule
là c’est long on erre au gré frais
pensées au monde vagabondes
ici les lisières en nous sonnent
mais l’oreille crie à peine

F

http://listefrouge.perso.wanadoo.fr

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Abribus

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 12:30 pm

Dans le bus gris d’une matinée grise je file
et filent mes pensées
Jusqu’à celle qui fait à mes yeux monter l’eau
comme monte le lait :
ça se gorge
ça picote
et puis ça se rétracte
et ça fait froid
ça se relâche
et ça fait chaud
et ça roule
et vogue sur cette mer amère
sur ce flot salé
le frêle esquif
de mes chagrins d’enfant.
Au terminus j’ai retrouvé ma durceur.
Le soleil dore par en dessous le ventre des nuages
dans un ciel pommelé.
J’y monte, dans l’air liquide de janvier.

Lotte Char, En eau

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J’ai craint l’Afrique

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 12:29 pm

Je n’emprunte pas, je prends
la résolution et malgré ma faiblesse
en avant du jour !
Comme en ce souterrain rêvé,
déboutée de mes callosités
déblayer !
Et je pousse encore plus loin !
Des vives et des arrêtes
NOIRES !
FALAISES !
Les murs ouverts,
et sous mes sandales sémitiques
portées vers la berbérie
jusqu’à la périphérie de mon sang !
Là en ce pays DOGON !
En mon sommeil, j’ai craint l’Afrique !

Corinne Haddad

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La genèse d’une embrouille sans nom - Episode 7 : Marie

Catégorie: Incroyable feuilleton d'Arthur — mis en ligne par carlotta @ 12:29 pm

Marie est terrifiée. Même dans ses pires cauchemars, être prise en otage dans son lycée est impossible.
« J’ai un ami qui habite pas loin il m’a laissé les clefs de sa cave, si on y reste quelque jours on pourra sans doute disparaître de la circulation » dit la blonde.
Elle les guide dans les rues trompeuses du Ve arrondissement et les fait entrer dans un immeuble. Ils descendent à la cave, entrent dans un studio et s’y enferment à double tour.
” Bon, on devrait pouvoir souffler un peu.
- Il n’y verra aucun inconvénient ton copain? Je demande.
- Normalement non, on a joué ensemble dans un groupe à une époque. Je savais pas qu’il avait installé un studio en dessous de chez lui.
- Je savais pas qu’t'étais musicienne, tu faisais quoi? demande Zack
- J’étais batteuse, et lui, il jouait de la basse, on avait quelques compos rien qu’à nous mais on ne jouait que pour nous et quelques potes musiciens amateurs.
- Et c’était quoi votre groupe?
- Nuclear Strike.
- Wah, ça pète comme nom… tu sais, j’ai toujours voulu faire de la musique, une bonne gratte…c’est ça qui m’faut.
- Hé, les deux insouciants, je vous rappelle qu’on est en cavale et qu’on a encore deux gosses sur les bras, j’ai dit en m’incrustant dans leur petite conversation, et sans vouloir vous déranger dans vos rêves d’avenir je voudrais savoir ce qu’on en fait, surtout qu’ils ne sont même plus en état de dire leur nom tellement on leur a fait peur…”
Marie s’était réfugiée dans les bras de Lu Tan, qui, si il avait peur, ne le montrait pas. Ils vont nous tuer comme les policiers… Maman… Elle se met à pleurer.
” De toutes façons on ne peut pas les laisser partir, ils savent où on est, on verra quand on partira.
- Hmmm, faut voir, on va se reposer un peu avant de prendre la moindre décision.”
Marie se blotit contre Lu Tan qui lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’ils vont s’en sortir. Elle le trouve fort. Elle ne lui avait jamais parlé avant mais il n’hésite pas à la protéger contre des gens aussi dangereux. Elle s’est endormie sans même s’en rendre compte.

Arthur

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La genèse d’une embrouille sans nom - Episode 8 : Jia Lin

Catégorie: Incroyable feuilleton d'Arthur — mis en ligne par carlotta @ 12:28 pm

Elle a été prévenue par la police. Lu Tan a été pris en otage puis enlevé par des terroristes avec une de ses camarades, à l’école. Elle erre dans le Ve arrondissement depuis quelques jours, depuis qu’elle a appris que c’était là le dernier endroit où on l’avait aperçu, demandant aux passants s’ils n’avaient pas vu son fils en leur montrant une photo. Elle n’a plus que lui au monde depuis que le père de Lu Tan est mort.
Il est tard mais elle ne veut pas abandonner, elle s’assied sur la place de la Contrescarpe, en haut de la rue Mouffetard. Elle n’a presque pas mangé depuis qu’il a disparu mais même les restaurants alentours ne lui font pas envie. Elle se laisse aller à de sombres idées en regardant le trottoir sous elle.
Elle n’aurait su dire depuis combien de temps elle était là à se lamenter, quand un jeune homme s’approcha. Il exhalait un léger parfum d’alcool et était visiblement un petit peu éméché.
” Ben madame, ça va?”
Elle relève la tête. Il est assez jeune et porte de longs cheveux bouclés, façon rocker des années 80. Derrière lui, d’autres rient et boivent sur le bord du coin de verdure au centre de la place.
” Hé ça va ? Faut pas rester comme ça, vous allez prendre froid.
- Je cherche mon fils, dit-elle en tendant une photo.
- Je l’ai jamais vu, désolé. Mais c’est pas à cette heure-ci que vous aller le trouver, vous feriez mieux de rentrer chez vous.
- Je ne sais pas où il est, il a disparu depuis trois jours.
- Je sais ce que vous allez faire. Vous allez dormir et demain matin vous le trouverez.
- C’est mon fils unique et son père est mort, dit-elle tremblant et sanglotant.
- Ouh… ça a l’air grave…Venez vous mettre au chaud avec nous, on vous aidera demain.
- Je veux le retrouver, dit-elle en essuyant ses larmes.
- Allez, levez-vous, dans cet état vous ne le trouverez pas. Je m’appelle Nicolas mais on m’appelle Nico… Allez, venez !”
Elle se lève péniblement et il lui passe son blouson qu’elle enfile en le remerciant.
” Ho ! Tout le monde ! On rentre à la maison, cette dame a besoin d’aide.
- T’es vraiment obligé de jouer au bon samaritain ?
- Elle a perdu son fils et son mari alors tu la fermes, Ok ?
- Fais chier… Tu veux te la serrer ou quoi ? les vieilles t’excitent ?
- Eh ! Tu dis encore une connerie de ce genre, je te fais bouffer tout le bitume de la rue, c’est vu ?”
Il l’aide à marcher jusque devant chez lui. Elle s’arrête.
” Merci, mais je ne peux accepter.
- Dites pas ça, M’dame, vous devez vous reposer et à cette heure-ci y a plus de métro. Allez venez, j’ai un endroit où je peux héberger un invité surprise
- Tu vas la faire dormir dans le studio ? demande un des gars qui étaient venu avec eux.
- Ouais, comme ça on pourra continuer en haut et elle pourra se reposer tranquille.
- Ok, on monte, tu nous rejoins ?
- Ca marche, commencez sans moi.
- On y comptait bien, dit-il en riant.”
Les autres montent l’escalier bruyamment.
Nico et Jia Ling descendent à la cave. Nico remarque tout de suite que quelque chose cloche.
Il ouvre la porte et tombe héberlué sur Julie, deux types qu’il ne connait pas et deux gamins, mais surtout sur trois armes braquées sur lui.
” WOW! WOW! Qu’est-ce que c’est que ce bin’s? Julie, ça te dérangerait pas de pas me trouer la peau ? La dissolution du groupe c’était pas ma faute.”
Julie rit franchement et baisse son arme.
” Désolée, je voulais pas te faire peur et pour le groupe je m’en fous, en fait on a des gros problèmes. Entre, je t’expliquerai.”

Arthur

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Lundi de P.

Catégorie: Chroniques urbaines — mis en ligne par carlotta @ 12:27 pm

Cette année, en république de B., le lundi de Pâques, hasard ou nécessité, tombe le jour commémoratif du massacre de Saint-Élan-lès-Bois-Vides, décrété en outre par le Président journée de deuil national en souvenir d’un musicien célèbre fraîchement décédé – bien qu’après vingt-six ans d’aphasie il est vrai. Autant dire qu’en ville, rien n’est ouvert.
Ciboulette est assise dans son salon, le regard dans le vide. Un feu crépite dans la cheminée, qui n’est allumé que pour meubler le silence de cette matinée.
« Dis don’, Ciboulot [c’est son mari], t’as pensé à acheter des doigts frais ?
- Ah non, c’est vrai, tiens… Et tout est fermé aujourd’hui. C’est pas malin, j’aurais pu profiter de ce que je ne travaille pas pour faire les trous au mur. »
En république de B., cela fait plusieurs mois déjà que les chaînes de magasins de bricolage ont lancé la campagne des doigts frais : « Pour des attaches aussi sûres que si vous teniez vous-même ! » Le principe est simple : plus le doigt est frais, plus il est droit et s’enfonce facilement dans le mur. En se cadavrant, il se rétracte derrière la paroi contre laquelle on a fixé la chose. Le travail est garanti vingt ans.
Mais ça ne sera pas vingt ans à compter d’aujourd’hui, lundi de Pâques, commémoration de Saint-Élan-lès-Bois-Vides etc., Ciboulot a oublié.
Le feu, toujours, crépite, dérangeant les oiseaux installés dans le conduit de cheminée. On croyait le printemps arrivé, nous ! Bah oui, mais bon, ce matin…
« Ça fait maintenant deux ans qu’on ne s’est pas embrassés », s’écrie soudain Ciboulette, sans détacher ses yeux du tapis.
Son mari se lève péniblement – il n’a rien nulle part, aucune douleur, mais le moindre effort lui coûte toujours beaucoup –, s’approche du fauteuil de sa femme, l’agrippe aux épaules et dépose un baiser sur son front : « Là, voilà. Et que je ne le fasse pas souvent ne veut pas dire que je ne t’aime pas. »
Les voici à nouveau l’un en face de l’autre, campés dans leur fauteuil. Toujours aucun bruit dehors, personne n’est passé devant la fenêtre. Il n’y a que leur ombre légère qui danse sur le mur du fond. Ciboulette a ajusté son regard sur le motif central du tapis.
« Je vais allumer le poste. » Ciboulot tend la main vers le guéridon, appuie sur le bouton. Clic, crcchh crcchh. Pas de jingle habituel. Il tourne un peu la molette.
Au son qui jaillit soudain de la radio, Ciboulette se redresse et se crispe : c’est la voix de crécelle de la voisine : « Mais tu sais, André. André. André. Dans la vie courante, André. André. Dans la vie courante, il y a les gens gentils et il y a les peaux de vache. André. André. Ça ne sert à rien ce que tu fais, André. Écoute-moi, André. André. Tu sais ce que tu fais ? Tu manges les gâteaux que je t’ai envoyés. André. André-andré-andré. Si tu sautes le grillage, ce n’est pas la vraie vie, André. » Clic.
« Elle aura acheté un nouveau téléphone. Sans fil. » Ciboulot hausse les sourcils, est rassuré de voir que Ciboulette se détend.
Presque midi. Les trois petites boules de l’horloge sous cloche qui orne la cheminée font leur dernier tour avant les douze coups. Ciboulette se lève : « Bon, allez. Je vais étendre les briques, elles doivent être essorées maintenant. »

Bérengère Cournut

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Cercle affreux

Catégorie: Chroniques urbaines — mis en ligne par carlotta @ 12:26 pm

En général, ça arrive juste au moment où on s’endort profondément, alors qu’on n’avait pas trouvé le sommeil de la nuit, ou alors en plein rêve. A chaque fois c’est la même chose, on se dit que c’est pas possible, qu’on n’y arrivera pas, mais qu’il le faut bien. Et puis on arrête de penser, on arrête la sonnerie et on se met debout. Surtout ne pas se rallonger, le truc, c’est de régler l’alarme assez tard pour ne pas se laisser un instant de répit.
Une fois debout, on ne peut pas dire qu’on est réellement éveillé.
D’ailleurs, à force de le faire, on apprend que l’éveil ressemble en cela à l’endormissement qu’il procède de différents états, plus ou moins conscients, plus ou moins rationnels, plus ou moins maîtrisés, et qu’au fond le passage de l’un à l’autre est assez ténu. Assez en tout cas pour que les minutes qui suivent ne soient pas si douloureuses. On se force certes, mais le corps, plus ou moins conscient, ou peut-être résigné, renonce à faire souffrir.
Alors, tâchant de ne pas faire de bruit, on déambule jusqu’à la salle de bain. On prend une douche rapide, accroupi dans la baignoire. Debout, on fait trop de bruit et on risque de se casser la gueule. Si on n’a pas préparé ses affaires la veille, on prend la première chemise qui traîne, des chaussettes dépareillées et on vérifie dix fois qu’on n’a pas oublié ses clefs, son badge, ses papiers. En tout cas, ne pas croire qu’on agit par automatisme. Dans l’état où on est, entre rêve et réalité, les membres n’obéissent pas et la mémoire n’enregistre rien. Pour s’en sortir, il ne s’agit pas tant de ne faire qu’une chose à la fois que de ne rien faire en plusieurs étapes.
Puis, dans le pire des cas, il n’y a pas encore de bus. Alors on y va par ses propres moyens, à vélo, en scooter, ou dans une vieille voiture. Alors on y va, on fait ce qu’on a à faire et on rentre.
Au début, on essaie de profiter du reste de la journée, de sortir voir des amis. Mais après un ou deux mois, on rentre directement à la maison (pour peu que l’on sache encore où l’on habite). Il y en a qui disent qu’il ne faut pas dormir, ils ont raison, mais on y arrive pas, on préfère croire qu’on s’y fera, mais on ne s’y fait jamais. On mange un peu, ou beaucoup, ou pas du tout, parfois même on boit, et on s’allonge, et le sommeil arrive comme on l’a quitté, d’un coup. En quelques minutes on tombe dans un profond endormissement et les rêves s’enchaînent à une vitesse fulgurante. Plusieurs fois on se réveille brusquement, en nage, surpris par les fantasmagories, si soudaines, si absurdes, si touffues, comme si les rêves avaient macéré dans une saumure depuis notre éveil et qu’on les retrouvait étrangement frelatés par un acte contre-nature. Au bout d’une heure ou deux, finalement, on se lève, pour pouvoir dormir le soir.
Là commence l’enfer, le corps se venge. Inéluctablement, le mal de tête, sourd, lancinant désespérément supportable, bien souvent, les yeux qui piquent, qui brûlent, à ne plus pouvoir lire, parfois même les jambes qui se dérobent, les mouvements maladroits et des paroles malheureuses. Mais sa pire vengeance s’exerce sur la volonté. Inutile de prendre un bain, ou de prendre l’air, de se tasser une pipe ou de prendre un verre. On est incapable de rien, ni de lire, ni de jouer, ni même de converser. Reste la télé préservant fadement des terribles rêves, jusqu’au soir, où l’on ne trouve plus le sommeil, de peur de ne pas pouvoir se réveiller, très tôt, demain matin.

Diablo

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Le yéti d’Albi - Jeudi. 22h15.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 12:25 pm

Leur passion tenace pour le catharisme datait des bancs de la communale. Hyppolite Fignardel et Papi Raoul s’en étaient imprégnés dés leur plus jeune âge, poussés en ce sens par leur instituteur dont c’était la marotte.
Les graines que sema cet humble représentant de l’instruction républicaine germèrent dans le terreau de leur imagination et s’enrichirent de toutes les cicatrices encore visibles de ces temps reculés. La région regorgeait de ces vestiges médiévaux.
En grandissant, les deux jeunes gens avaient persévéré dans cette attirance pour leurs racines historiques et culturelles.
L’injustice faite à leurs lointains ancêtres les révoltaient, réveillant en eux des désirs confus de réhabilitation tardive, et pourquoi pas, de réparation au regard de l’Histoire.
Ce principe finit par devenir chez eux une obsession.
L’objet de toutes leurs rancœurs était sans conteste l’infâme Simon de Montfort. Grand boucher devant l’éternel et pourfendeur des soi-disant hérétiques, ce sinistre sire ne représentait pour eux que le côté inique des chapitres de l’histoire officielle.
Il était le monstre fait héros.
La seule qualité que les deux amis voulaient bien lui reconnaître était d’être mort lamentablement en 1218 devant Toulouse.
La simple évocation des bûchers leur glaçait le sang et le récit de la fin des derniers Parfaits, préférant la mort à la conversion forcée et se jetant, femmes et enfants compris, du haut des remparts de leurs ultimes refuges, leur tirait des larmes.
Pour l’heure, la buée commençait à envahir la totalité de l’habitacle de la vieille 204 break d’Hyppolite. La nuit était tombée depuis déjà longtemps et les passants se faisaient rares. Bien emmitouflé dans sa canadienne à la couleur indéterminable, Hyppolite se rencogna dans son siège en soupirant profondément. Il n’aimait pas attendre.
_ Qué fà aquel coun ! Ount es are aqueste pébroun de Gonzalve ! Tu es sûr qu’il t’a dit 10 heures ton zèbre ?
_ Me fàs pas cagà ! Lo sas be. Sarà aqui dins d’un momen … Il se fait un peu désirer le Gonze, voilà tout.
Papi Raoul souriait. Il ne le connaissait que trop bien, le zèbre, comme l’appelait son copain.
Il viendrait, mais sans manquer l’occasion de se rendre important.
Le retard et les mines de conspirateur faisaient partie du personnage. Mais Papi Raoul savait qu’il pouvait compter sur lui.
Gonzalve se serait mis en quatre pour honorer la moindre de ses promesses, depuis le jour où le vieux Raoul l’avait sauvé des Gardes Mobiles.
En offrant l’asile de sa garçonnière à ce jeune fou échevelé que les flics avaient commencé à matraquer au bout de la rue de Stalingrad, Papi Raoul s’en était fait un allié indéfectible. Ce qui allait se révéler une fois encore très utile. Car Gonzalve entretenait suffisamment de relations douteuses pour dégotter avec la même facilité des injecteurs de BMW, des détonateurs commandés ou encore du cordon Pickford. Et que ce soit du pastis de contrebande ou des balles de 9 mm, il était en mesure de fournir toutes sortes de marchandises répréhensibles.
De ce fait, il s’appliquait à laisser planer un parfum de mystère autour de toutes ses activités, qu’elles fussent ou non en marge de la légalité. Déployant force ruses, il se méfiait alors de tous, prenant soin d’enchaîner les détours et les contours.
Pendant ce temps, il laissait mijoter ses éventuels contacts plus que de raison.
En cas de rebuffade, il affichait volontiers un air insolent et se retranchait derrière les incontournables mesures de sécurité qu’impliquait sa prise de risque. En découlait également, la pseudo- sobriété dont il se piquait les soirs de combine.
Gonzalve n’était certes pas à jeun lorsqu’il apparut enfin au coin de la rue, mais il rasait les murs, évitant le halo orangé des éclairages publics, la démarche presque assurée malgré l’heure tardive et ses pratiques apéritives.
Dans les faits, l’ancien responsable syndical ne s’était jamais départi d’un certain sens des responsabilités. Cette qualité morale lui avait sauvé la mise nombre de fois par le passé, lui évitant de sombrer dans les chausses trappes que ses penchants alcooliques ouvraient régulièrement sur sa route.
Revendiquant l’impossible mariage de la fête avec le travail, il se contentait de pastis mouillé, comme il le désignait lui-même, et ne s’attardait jamais plus d’une heure au comptoir lorsque ses talents variés étaient sollicités. C’était le cas cette nuit.
Le froid était intense et malgré l’absence totale de lune, la pureté de l’air associée à l’incroyable densité d’étoiles visibles nimbait la place Sainte Cécile d’une brillance lumineuse.
Soucieux d’éviter à Hyppolite l’occasion d’être grinçant, Papi Raoul quitta son siège et s’adossa à la carrosserie.
Il laissa Gonzalve arriver à sa hauteur et le salua à voix basse.
Tout en jetant un regard soupçonneux aux alentours, ce dernier plongea la main droite dans l’ouverture de sa grosse veste de camouflage. Il en retira une boîte rectangulaire d’une quinzaine de centimètres de long. En se penchant vers Papi Raoul, il lui fit glisser l’objet dans la main et chuchota à son oreille.
Visiblement satisfait, Papi Raoul lui transmit aussi rapidement une enveloppe soigneusement repliée que Gonzalve empocha sans hésitation.
Puis, oubliant aussitôt ses allures d’agent secret, il posa ses deux mains autour des épaules du sexagénaire et lui fit claquer trois bises sonores sur les joues avant de l’interroger sur sa santé.
La transition, bien que totalement surréaliste, ne parut pas troubler Papi Raoul. Il répondit posément pendant qu’à l’intérieur du vieux break, Hyppolite, plus renfrogné que jamais, affectait de ne rien voir.
Résolument tourné vers l’autre côté de la rue, il observait une immobilité parfaite que seules ses lèvres venaient troubler.
Il maugréait tout seul, dans son siège en skaï bordeaux irrémédiablement affaissé.
Enfin, Gonzalve s’éloigna après un ultime salut et reprit ses allures de sioux urbain et nocturne.
_ Eh, bé ! Tu diras ce que tu voudras, mais le jeune, il a tenu parole. Tiens, tu les a tes gadgets !
Après lui avoir confié la boîte, Papi Raoul se moucha violemment, éternua un bon coup et afficha un grand sourire à l’attention d’Hyppolite. Ce dernier, ne pouvant se retenir de vérifier le contenu du précieux paquet sur le champ, en oubliait d’être grincheux.
_ Siés pas peus counstipat Hyppo ?
Papi Raoul riait à grandes saccades, entrecoupées d’un éternuement par-ci par-là.
Hyppolite, tout à son affaire, ne lui accordait plus aucune attention.
Il ne se vexa même pas, et pourtant…
L’œil gourmand, il retira précautionneusement l’un des petits cubes sombres que contenait l’emballage de métal. Il ne put retenir un «fan de peute ! » rempli d’admiration.
_ Des vrais ! Le haut de gamme ! Il s’est pas fichu de toi ton pébrounas de rouge ! C’est ce qui se faisait de mieux il y a cinq ans : des détos numériques avec retardateur s’il te plait ! Plus le micro récepteur sur le déto et tout ça en haute fréquence. Comment peut-il trouver des engins pareils ce sagagnas ?
_ Je m’inquiète pas pour Gonzalve. Du monde, il en connaît et pas qu’ici, crois-moi. Bon, maintenant que tu as tout, on va peut-être pouvoir y aller ?
Après avoir tout remis en place, Hyppolite actionna le levier de vitesses voisin du volant et embraya avec tact. Ils se mirent en route vers leur objectif en éternuant pour l’un et en trépignant d’impatience pour l’autre.
Hyppolite, dont l’exactitude était la qualité première, s’était autorisé un petit extra : un superbe émetteur numérique suisse qui, ajouté au reste de ses préparatifs, devait leur garantir une plus grande sérénité dans l’action. Ce qui n’était pas superflu à leur âge.
Il faisait chaud dans la voiture et les deux compères souriaient béatement, l’esprit déjà accaparé par leurs exploits futurs.

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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