En général, ça arrive juste au moment où on s’endort profondément, alors qu’on n’avait pas trouvé le sommeil de la nuit, ou alors en plein rêve. A chaque fois c’est la même chose, on se dit que c’est pas possible, qu’on n’y arrivera pas, mais qu’il le faut bien. Et puis on arrête de penser, on arrête la sonnerie et on se met debout. Surtout ne pas se rallonger, le truc, c’est de régler l’alarme assez tard pour ne pas se laisser un instant de répit.
Une fois debout, on ne peut pas dire qu’on est réellement éveillé.
D’ailleurs, à force de le faire, on apprend que l’éveil ressemble en cela à l’endormissement qu’il procède de différents états, plus ou moins conscients, plus ou moins rationnels, plus ou moins maîtrisés, et qu’au fond le passage de l’un à l’autre est assez ténu. Assez en tout cas pour que les minutes qui suivent ne soient pas si douloureuses. On se force certes, mais le corps, plus ou moins conscient, ou peut-être résigné, renonce à faire souffrir.
Alors, tâchant de ne pas faire de bruit, on déambule jusqu’à la salle de bain. On prend une douche rapide, accroupi dans la baignoire. Debout, on fait trop de bruit et on risque de se casser la gueule. Si on n’a pas préparé ses affaires la veille, on prend la première chemise qui traîne, des chaussettes dépareillées et on vérifie dix fois qu’on n’a pas oublié ses clefs, son badge, ses papiers. En tout cas, ne pas croire qu’on agit par automatisme. Dans l’état où on est, entre rêve et réalité, les membres n’obéissent pas et la mémoire n’enregistre rien. Pour s’en sortir, il ne s’agit pas tant de ne faire qu’une chose à la fois que de ne rien faire en plusieurs étapes.
Puis, dans le pire des cas, il n’y a pas encore de bus. Alors on y va par ses propres moyens, à vélo, en scooter, ou dans une vieille voiture. Alors on y va, on fait ce qu’on a à faire et on rentre.
Au début, on essaie de profiter du reste de la journée, de sortir voir des amis. Mais après un ou deux mois, on rentre directement à la maison (pour peu que l’on sache encore où l’on habite). Il y en a qui disent qu’il ne faut pas dormir, ils ont raison, mais on y arrive pas, on préfère croire qu’on s’y fera, mais on ne s’y fait jamais. On mange un peu, ou beaucoup, ou pas du tout, parfois même on boit, et on s’allonge, et le sommeil arrive comme on l’a quitté, d’un coup. En quelques minutes on tombe dans un profond endormissement et les rêves s’enchaînent à une vitesse fulgurante. Plusieurs fois on se réveille brusquement, en nage, surpris par les fantasmagories, si soudaines, si absurdes, si touffues, comme si les rêves avaient macéré dans une saumure depuis notre éveil et qu’on les retrouvait étrangement frelatés par un acte contre-nature. Au bout d’une heure ou deux, finalement, on se lève, pour pouvoir dormir le soir.
Là commence l’enfer, le corps se venge. Inéluctablement, le mal de tête, sourd, lancinant désespérément supportable, bien souvent, les yeux qui piquent, qui brûlent, à ne plus pouvoir lire, parfois même les jambes qui se dérobent, les mouvements maladroits et des paroles malheureuses. Mais sa pire vengeance s’exerce sur la volonté. Inutile de prendre un bain, ou de prendre l’air, de se tasser une pipe ou de prendre un verre. On est incapable de rien, ni de lire, ni de jouer, ni même de converser. Reste la télé préservant fadement des terribles rêves, jusqu’au soir, où l’on ne trouve plus le sommeil, de peur de ne pas pouvoir se réveiller, très tôt, demain matin.
Diablo