Prenez donc tout de moi : le sens de ces poèmes,
Non ce qu’on lit, mais ce qui paraît au travers malgré moi :
Prenez, prenez, vous n’avez rien.
Valery Larbaud
Ce n’est peut être pas la peine d’aller chercher bien loin l’objet de nos aspirations : en face, c’est déjà ailleurs. On pourrait passer sa vie à rêver de l’autre rive, à traverser la rue, à la convoiter de nouveau, trottoir quitté devenu désirable, et ainsi de suite.
J’ai toujours su que ce moment arriverait. Est-ce finalement moi qu’il l’ai, ainsi, créé ? Ce tombereau de chagrin, je craignais qu’il ne se déverse sur moi, je savais que je ne pourrais l’encaisser, et je le savais tant, que je l’ai épuisé au cours de ces années, rien que d’y penser. Si bien qu’aujourd’hui je ne ressens rien d’autre que cette sensation au creux de l’estomac, que cette difficulté respiratoire qui dit l’absence. J’ai été tant de fois abasourdi par l’idée de la perte, je ne le suis pas aujourd’hui qu’elle est avérée ; mais vide, oui, davantage. Avancer, perdre, souffrir, avancer encore dans le flux qui me dépasse, me déborde, me débarque, voilà ce que je sais faire ; voilà ce que je fais. Quoi d’autre ?
Pourquoi ais-je tant besoin d’inscrire mes actions dans le temps ? Pourquoi ne puis-je m’atteler à une réalisation que quand une date est fixée ? Quelle horloge infernale fait de moi son objet ?
Il me serait plus confortable d’être moins lucide, mais ais-je le choix ?
Oui je n’en ai jamais fait qu’à ma tête. Mais qui pourrait légitimement s’en offusquer dès lors que nul n’a à se plaindre de mes actions ? Cependant je constate que certains s’offusquent, et force est de constater qu’ils en retirent une satisfaction, bien que je n’arrive pas à la comprendre. Puisque j’en suis en quelque sorte la cause, que n’éprouvent-t-ils, à mon endroit, de la reconnaissance ?
Je me sens parfois si seul quand je suis en compagnie et, paradoxalement, il arrive, alors que je suis extrêmement seul, que ma solitude ne me pèse pas, qu’elle soit pleine de ceux que j’aime, dont il n’est pas nécessaire qu’ils m’aiment ou m’aiment encore, ni même qu’ils soient encore de ce monde.
La vie n’est pas remédiable. Je m’en moque.
Je ne sais pas démêler l’écheveau embrouillé qui me relie aux autres. Je ne sais pas ce qui, des émotions partagées, de l’intelligence complice, des sens en accord, prévaut dans ce qui me les fait sentir proches. Je ne sais ce qui me ramène vers cette question mais le fait est que j’y reviens et depuis longtemps.
Georges Lechien