Malemort-sur-Corrèze, le 10 août
Mon père,
On me dit que Dieu est mort, est-ce bien vrai ?
Si tel est le cas, j’aimerais savoir ce que vous faites de tout l’argent qu’on vous donne à la messe chaque dimanche. Peut-être – il est vrai – n’est-il pas mort depuis longtemps, et que vous serez le premier surpris de la nouvelle… Mais enfin – vous l’avouerais-je – ça ne m’étonnerait qu’à moitié. Autrement, comment expliquer que Thérèse, votre bonne, puisse si légèrement trousser ses jupons à chaque coin de rue de notre paroisse sans jamais être exposée aux foudres que vous promettez pourtant à nos pécheresses depuis de si nombreuses années ? Non, certainement, c’est que Dieu est mort, ou tout au moins bien affaibli, qu’il ne puisse ainsi rattraper une donzelle, certes leste de ses cuisses et ses mollets, mais enfin pas si maligne qu’elle puisse échapper à la vigilance d’un Dieu valide. Donc, permettez-moi d’y revenir : que faites-vous de l’argent de la quête ?
Oh ! n’imaginez pas que je vous accuse de dilapider l’argent des paroissiens en tissus délicats et parfums pour Thérèse – bien que je me demande tout de même où elle trouve les éléments de sa toilette du samedi soir, car je ne connais aucun bouseux de cette ville qui soit assez riche ou assez sot pour acheter ainsi une vertu si facile à corrompre sans cela… Donc, non, je ne vous accuse pas. Mais je m’interroge… Car à raison de cinq à dix francs par tête de fidèles paroissiennes, nous ne vous confions pas moins de deux cent cinquante à cinq cents francs par semaine, mes amies et moi. Et je ne parle pas des jours de fêtes, où la population de notre église atteint des deux cents ou trois cents personnes rendues libérales par la perspective d’un salut acheté à bon compte en ces jours exceptionnels où ils sortent de leur impiété commune. Ces semaines-là, vous ne mettez pas moins de trois mille francs dans votre tronc. Gling gling, comme dirait l’autre. Et Thérèse n’en est que plus resplendissante au bal suivant…
Mais je vous le redis, je ne vous accuse de rien. Seulement, il me semble de mon devoir de bonne croyante de vous avertir qu’il y a anguille sous roche. Si Dieu est bel et bien mort, il faut se méfier. J’imagine bien que vous ne lui confiez pas directement notre saint argent. Probablement y a-t-il entre vous et notre Seigneur un intermédiaire. Je ne pense pas à l’évêque Joseph, qui est comme vous au-dessus de tous mes soupçons (il n’a, en quarante ans, jamais jeté un seul regard sur moi en dépit de ma grande beauté et de ma grande richesse, et on se demande bien ce qu’il irait faire d’une Thérèse avec ses 76 ans), ni même au bedeau (qui ne peut pas être intéressé par les charmes de Thérèse, hmmm, si vous voyez ce que je veux dire…). Non, je soupçonne une malhonnêteté plus troublante entre votre bonne personne et les finances de notre Seigneur… Je pense à un saint ! Je pense qu’un saint de notre église chaparde l’argent de la messe et vous empêche d’entretenir notre beau bâtiment du culte. Notre paroisse est pauvre comme Job, vous faites tout votre possible pour cacher la misère de notre église, vous pensez que Dieu lui-même a besoin de notre argent ailleurs, et Thérèse se pavane comme une dinde à toutes nos fêtes civiles ! Il y a quelque chose qui ne va pas, mon père ! Même si Dieu avait besoin d’argent pour ses pauvres en Afrique, il ne laisserait pas la bonne du curé se promener impunément, du taffetas sur les fesses, quand ses bons sujets se pèlent les leurs sur les bancs de l’église ! Non, je vous le redis, Dieu est mort et un saint se paie notre tête… Je les ai bien tous regardés dimanche dernier, sur leur socle en plâtre. L’un d’eux a l’œil torve. L’un d’eux a suivi du regard Thérèse allant communier. Ne comptez pas sur moi pour vous dire son nom : saint Doux, saint Crétin, saints Mou et Leu, saint Frusquin, saint Paulia (celui-là aussi…) ou saint Pliste, c’est à vous à trouver lequel d’entre eux déshonore notre communauté en volant l’argent pour le donner à Thérèse. J’ai mon idée sur la question, mais j’ai foi en votre jugement. Et puis si, par inespéré, notre Seigneur n’était pas mort mais simplement endormi ou dans un coma, il n’aimerait pas que ce soit une simple paroissienne qui ait découvert le pot aux roses. Vous devez faire honneur à votre ministère et si ma stratégie devait se révéler payante, nous nous arrangerions plus tard ensemble, mon père, bien entendu… Mais en attendant, je vous prie d’ouvrir l’œil.
Votre dévouée,
Gisèle Blanchard