(le marchand de cendre)
Pour avoir heurté la sensibilité de la relectrice, trois phrases ont été ôtées de ce texte.
« Il n’y a pas de route qui mène hors du labyrinthe. Le labyrinthe change à mesure qu’on s’y déplace, car il est vivant. »
Philip K. Dick
Salive couleur sève, bouche pleine d’amidon.
Assis sur les quais entre les tessons et les crottes, passent les rides de la Seine. Sous mes pieds enlacés elle fait un mirage de grandes eaux aux reflets Versaillais.
(C’est un gouffre plat d’une stupidité concise mais implacable, et qui n’apporte comme réponse que la dissolution de vos questions.)
Derrière - parce que c’est le printemps - les arbres passent leurs miettes du vert au rose, et sur le sol de pavés mal chaussés, craquant pop corn, les fruits d’hiver se mêlent à la boue de mars.
Sur ce morceau de temps en forme de quai, je suis assis, et je peux me croire en haut de la machine ronde à la regarder glisser.
Un Pollock musical. Mille sons entrants, sortants, brefs, hachurés, rayés, tordus dans tous les sens, forment dimension et vitesse, peut être même leur masse varie-t-elle d’une seconde à l’autre. Mes yeux et mon rythme cardiaque prennent un pli court mais répété, sorte d’origami sans début ni fin, c’est une bulle froissée, défroissée, un bruit de vaisselle et d’argenterie jetées dans un escalier sans fin, une secousse, plus qu’un tempo, presto i martellato, structure libre à force de contentions de toutes formes.
Je tape du pied, mes yeux se ferment, et je pense à l’écriture.
Je préfère l’inspiration par capillarité plutôt que par imitation. L’éponge au perroquet.
L’inspiration. J’aime qu’elle s’écoule, qu’elle se dissipe, et que l’éloignement progressif qu’elle décrit, partant d’un centre de départ hypothétique, devienne de manière macroscopique - on en rêve - une vue concentrique des intérêts particuliers, ou une idée perçue de manière fractale, déjà là et toujours ici, un parfum d’air, de carbone et de vide.
La rose s’inspire de l’églantine.
Si nous parlons d’inspiration, parlons plutôt d’inspiration de la main, d’inspiration du hasard et du temps, de l’objet et de l’utile. Notre époque est galvanisée sur l’idée que seul le progrès scientifique et économique peut concevoir l’ouvrage d’invention, mais avant, et après - donc un peu toujours - l’inspiration est une contingence, bien plus qu’une action prédéterminée. Un courant d’art et d’air dans nos industries de portes serrurisées. Plus gratuite que nos choix désormais calibrés en douilles parfaitement hexagonales dans des gueules d’armes sans âme.
Le « je » n’est pas un raccourci, c’est une évidence, pas plus qu’il n’est une facilité, c’est un état.
Et je me fous un peu de tout ce que j’ai écris plus haut, car j’écris encore bien différemment de cela. Attention ! je ne crois pas être « l’original ayant déniché la recette infaillible », je ne me crois rien de foncièrement particulier, non, mais je ne respecte scrupuleusement aucune de mes lois et pensées.
Le quotidien est un miroir impossible à défaire ( et l’actualité, c’est les choses que le futur renie mais que le passé prolonge ), alors en me joignant en lui - à ce quotidien doucement retors, en lui prenant sa force et en lui donnant ma sève, je crois pouvoir susciter conjointement une partie de moi hors de lui, et une partie de lui hors de moi, assez éloignées l’une de l’autre pour me permettre d’imaginer durer un peu ; mieux : cela me permet de me passer de lecteur.
L’anonymat de fonctionnaire où j’inscris ma prose est le plus durable des tapis à poussière, et dans les cendres des temps à venir, tout sera assez gris pour me permettre de jaillir un peu partout, sans que personne ne le veuille. Littérature sans désir.
Et là, à cette idée, le sourire me vient et le ciel jaune se met à goutter.
L’incertitude entre deux opinions se pose généralement entre deux discours « moyens », du type « c’est pas mal », ou « c’est pas terrible », bien plus rarement entre deux jugements définitifs, du type « c’est génial ! », ou « c’est nul ! ».
Mon goût est tendu sur cette corde extrême. Si cette corde est plus tendue que la corde commune, enjambe-t-elle pour autant un plus grand précipice ?
Sur un chemin de dix pas, la moitié n’est atteinte qu’au neuvième.
Je déteste ces saloperies de journées commémoratives, ces journées mortes, ou l’on enferme le souvenir sous un verre bien clinquant, et ses «bénéficiaires » officiels dans une pause silencieuse qui n’est en fait que la répétition perpétuelle d’un rôle, d’une classe et d’une couleur.
Ce n’est pas un salut, c’est un signalement.
Un nègre est obligatoirement détenteur de son passé d’esclave, et donc esclave de son passé.
Le noir, c’est toujours ce brave singe qui parle…
Tout cela paraît un peu décousu, mais encore une fois, prière de dézoomer.
Mon ami Fiztgeraldo dit souvent que je suis un fétichiste des livres, et que ma soif continuelle d’achats est plus « compulsive qu’éclairée ».
Je pioche le sourire pendu à sa moustache futée, et le fais glisser avec ma langue sur mes lèvres noircies d’encre et de tanin. Récemment encore, je me contentais de me réfugier derrière le noble art du chercheur autodidacte, matiné de l’esprit maniaque du conservateur s’imaginant immanquablement perché en haut de la grande casbah d’Alexandrie, détenant une partition unique de notes, de couleurs et d’idées. Je ne faisais que rire en réponse à sa pique, pour limiter la remarque aux seuls termes de la blague. Mais j’ai enfin trouvé une réponse prompte à lui faire goûter mon sourire. Désormais, c’est sur mes lèvres qu’il vient chercher ce qui tricote les siennes, sur mes lèvres qu’il cherche à rebondir.
Je lui ai dit : « chaque livre acheté est la brique d’une maison sans plan ni achèvement ».
Il répond une fois botanique, une fois sport équestre, une fois sémantique du conte, ou bien : « le kendo n’est qu’une dégénérescence guerrière et bâtarde de l’ancestral et courtois art du sabre ».
Mon ami Fitzgeraldo ne manquera jamais d’esprit pour railler le mien, c’est une forme particulière de l’émulation artistique qui nous réussit à merveille, lui le technicien d’exploitation du rêve, et moi le désordre dans la machine.
Mes souvenirs vieillissent, fatigués par le tabac et les courants d’air.
Mes dents se déchaussent et perdent leur sagesse, le soleil dehors est franc comme une lame de rasoir enfoncée dans mes gencives, tout est vif et franc, mais je n’y crois pas, car résonne dans les fibres depuis le plus profond de la terre le bruit de la guerre, gros tambour pimpant, prêt à faire ses gammes sur nos boulevards.
L’inspiration, c’est ce que ça veut dire, c’est inspirer, c’est prendre une pleine bouffée d’extérieur.
Une amie qui habite dans les derniers nords de Paris - et à qui je parlais du « ventre de la baleine » tel qu’il est décrit par Orwell au sujet d’Henri Miller - Cha l’Entremetteuse, me disait récemment ressentir le même état de flottement aux aguets, d’acuité dégagée, lorsqu’elle s’amuse à écrire des histoires résumées à leur titre. Des petites phrases, des mots courts et simples, prêts à être rendus beaux par la patine poétique du lecteur, comme un feu jaloux sur lequel il sera seul à savoir souffler. Elle se livre, et vibre au contact de ce qui l’entoure dans une amplification sensorielle sans borne, et, spirite analogique, elle en extrait des bribes dont la puissance sans artifice suffit à parler d’un monde, d’hommes, de femmes et de fleurs. Des histoires de quelques mots, des propositions, des souhaits, des boutades, un condensé de promesses. Des livres qui n’ont pas besoin d’être écrits.
Des pelures de monde.
Ensuite, nous parlions de la Loge P2, de Marssecus et de mafia noire et blanche, de Chicago pleine de chargeurs en forme de donuts et de costumes rayés noir et blanc pour la rue, blanc et noir pour la prison, d’Ennio Morricone, puis de Florence. Impossible de ne pas revenir à l’Italie quand nous parlions des traîtres pendus à marée basse.
On allait, ombres frotteuses tissant de terrasse en terrasse, marchant dans les rues en encoches qui hérissent le tremplin Lepic. On parlait du bagne de Cayenne et de celui de Biribi, de Jacob Law et de la mère Michel, de Timée et des ailes d’éther peintes par Charles Paul Landon.
Je me souviens des obélisques de bière que nous gargotions une fois le soir levé - du comptoir du Câble à celui du Madouc, de l’étuve du père Giacomo aux parquets des deux cent trottes-semelles - on peut dire qu’on en a basculé plus d’un régiment.
La guerre n’est pas venue. Fitzgeraldo non plus.
Je marchais vers la Gare Saint-Lazare et son nouveau furoncle de glaces complexes, la nuit encombrée d’un mois de novembre.
Je voulais – je m’en souviens, marcher plus loin, passer des courbes végétales des marquises d’Hector Guimard aux droites mondrianesques de la rue Robert Mallet-Stevens, plus bas, vers la Seine des riches.
L’alcool m’a chaussé dans un train paresseux avant que je ne passe le compas de l’Etoile. La nuit a succédée aux tunnels. Je me suis endormi.
Des histoires d’une phrase, nous en avons écrit beaucoup nous aussi. Et nous continuerons, car malgré le ton empesé de la prose, personne ici n’est encore mort de rien…
Amidon, encore. Salive couleur de bière et de feuilles de tabac.
Comme le poète des méandres, je préfère le bien être au mieux être.
Pourtant, des images d’atoll m’obsèdent : horizon sans limites construites, des étoiles qui brillent sans déboires chronologiques, par dessus une montagne que je ne vois pas, passe même la plainte un peu ridicule de la conque, j’imagine le corail libérer les pêcheurs du jour, les feux tièdes baigner le sable blanc, et la nuit immense jamais tout à fait noire.
Mais j’y serais bien malheureux après tout. Ce n’est pas qu’il n’y aurait rien à faire, mais qu’il n’y aurait plus rien à faire. Même si je ne crois pas au paradis, je ne veux pas y aller avant ma mort, non merci. Les cocotiers et les colliers de petits seins carnivores, ce n’est pas pour moi.
Je veux le marc et la suie des jours, l’odeur matinale de bitume froid quand par dessus le pont que couronne la forêt le soleil se lève entre les cuisses de la grande Eiffel. Je veux me souvenir des discours de jeune médecin prononcé par le monstre Céline aux Machiavels de la Santé. Me rappeler qu’on comprend toujours mieux un monde de traîtres qu’un monde de saints.
Je veux compter les pièces dans ma poche, comme on soupèse ses chances. Je veux des disputes et des nuages noirs. Sur l’aile immaculée de la colombe rien ne tient de bien réel, elle ne convole qu’avec des promesses ; sur le charbon du ciel, on peut traiter et mater l’espoir.
En descendant de la gare ce soir là, j’ai tagué pour la première fois ce qui deviendrait ma signature : un point d’interrogation noir d’une quarantaine de centimètre de haut, auréolé de gouttelettes d’encre, technique empruntée à un graffeur japonais. (Avec le bras, par dessus le dessin, je décris de grands et rapides arcs de cercles à cinq centimètres de la surface du mur, et les gouttes jaillissent du stylo à peinture en cascades circulaires. De loin on dirait un pas de vis.)
J’avais trouvé cela très joli, je l’ai gardé.
Hier - mais la décision est tellement datée que je devrais écrire : « dans nos lointains souvenirs », type 1ère, 2ème, 3ème, je sais plus laquelle des anciennes républiques - on a réhabilité le régime des Partis.
Mais encore, quand on braille « régime des partis », n’en ressuscite-t-on pas seulement le brillant officiel, alors que sa sourde influence régit déjà toute les couches des sociétés dites civilisées ?
Et civilisées en quoi ? La misère de la consommation répond à la misère de la malnutrition, dans un parallèle semblant indiqué que tout est perdu avant d’être gagné.
Il n’y a que les renards qui crient au loup.
Hier - mais ces remarques fondamentalement anti-démocratiques ne datent pas d’hier - on critiquait avec une véhémence empressée le ralliement d’un ancien dirigeant européen aux offices du secteur privé, expliquant qu’en plus de la conjonction des intérêts, c’était surtout le peu cas qu’il semblait faire de son engagement passé qui légitimait toutes les opprobres - le bonhomme ayant tiré un trait sans scrupule sur une pieuse vie d’engagement politique.
Ces remarques sont antidémocratiques car elles défendent une vision monacale et soumise de la fonction publique, bâtie sur des valeurs qui n’ont rien à voir avec la Démocratie, mais avec celles promulguant l’image d’un guide paternaliste et dévoué. Elle sont antidémocratiques, elles défendent un point de vue faux, inverse même, car la politique est l’affaire d’une fonction, délimitée et désintéressée, non une quête transcendantale. Ces remarques délaissent surtout le versant le plus ignominieux des remontrances faites à notre ex-chancelier : le conflit d’intérêt - et il semble qu’à ce propos il ne soit pas exempt de toute malversation. Ne pas placer ce point précis en tête des remontrances : le « conflit d’intérêt », c’est bien couvrir les malversations comptables comme des faits endémiques à la structure sociale, et ne vouloir châtier que le manque évident de respect à l’idolâtrie.
Donc je vous souhaite bon voyage compagnon Shroeder !
Traitez moi de paranoïaque, c’est la seule maladie qui vaille que le coup. (Dans un futur d’opérette on pourra acheter ses maladies en magasin comme on fait ses courses, et j’écrirai : « …qui vaille le coût ».)
Pourquoi j’écris ?
Les questions qui valent le coup sont celles qui n’ont pas réponses. Sophisme ! (ici, ou plus tard, ce sera toujours un sophisme de bien peu de valeur…)
On se trompe si l’on associe la poésie à l’association d’idée, à l’exploration au forceps de l’éventail des métaphores, ou aux analogies faciles (pléonasme). La poésie, c’est transcrire dans une langue qui sommeille au fond (au creux) de nous - quelque part entre les couilles le cervelet et la langue en muscle pivot - la perception, la sensation, la vie unique d’un moment, de l’intime à l’astral, du néant au petit rien. La poésie n’est ni la prose ni le calibre, pas même le papier, mais le chemin hasardeux qui nous amène à comprendre cette petite voix, ces petits mots murmuré sous le plis du dictionnaire des jours communs. C’est l’interprétation in(dé)finie, et cette force - car c’en est une, est le seul diplôme de poésie.
Comprendre, traduire et parler, ce petit plus de soi, confiné loin au fond de nous, et que le jour affadit plus qu’il ne lustre, c’est faire preuve de poésie, et plus, c’est accepter la promesse de se conter mille et une bibles.
Kleist a raison quand il écrit que l’inspiration vient de l’observation :
Le chaos, ce sont les expressions d’un visage endormi, et l’ordre, une pommade contre « les rides d’expressions. »
Je suis rassuré.
Je vise la plénitude d’une structure simple et non les flammes dissipées de l’abîme.
Une « vie tranquille » n’est pas une « vie moyenne ».
Je suis rassuré car malgré toutes les promesses orwelliennes de contrôle généralisé, et malgré les progrès incessants des technologies carcérales et aliénatrices - malgré la laideur du monde et de ceux qui dans leur miroir pensent un jour le diriger - malgré tout cela - malgré les promesses de papier et les charniers où pourrit la démocratie, exhalant ses remugles républicains tel le vote ou le référendum - malgré toutes les astuces militaires - malgré tout cela - malgré le futur qui s’approche comme une porte se referme sur vous - malgré ce qui suivra - je sais que c’est l’homme - l’Homme - qui restera derrière le Grand Bouton, l’homme qui restera préposé à l’entretien des machines impressionantes qui encerclent sa vie - même si sa vie aujourd’hui n’est plus que l’entretien de sa propre chaîne.
Et l’homme est faillible, inconstant, c’est un franc chaos sur pattes. Ses défauts - en tout cas ce qu’une noble âme considérerait à juste titre comme de vilains défauts - sont justement ce qui l’empêchera d’être compétent.
L’homme est celui qui pose, répare, contrôle, et sa paresse, ses raccourcis et son naturel lunatique, empêcheront toujours, et je répète toujours, qu’une autorité globale, imparable et partiale, s’installe par le biais du progrès technologique. C’est ainsi fait, c’est ainsi critiquable, mais à la fin, c’est encore mieux comme cela.
C’est ce que je nomme « le syndrome du parcmètre ». Le parcmètre est un outil de contrôle imparable et systématique, mais qui sans entretien demeure une poutre sans utilité. J’habite juste au dessus d’une de ces excroissances de taxes, et depuis que je l’observe avec précision, j’ai remarqué que sur les douze derniers mois elle était hors service plus de huit.
Alors, on arguera que si elle trône, ainsi obsolète, c’est pour distiller dans les rues son placide climat répressif, et que l’impôt prélevé est moins important que l’action de planter à tous les coins de rues un totem devant lequel chacun s’incline, peut être…
Je préfère y voir le symbole d’un pouvoir obligatoirement impotent, du fait qu’il se constitue sur notre carcasse, et que malgré tous les fils et tous les câbles électriques de notre monde moderne, nous sommes infiniment plus capable de calcification que de conduction.
Et c’est tant mieux.
Les fleurs d’automne…
Chakra gymkhana et tombola!
« Je voudrais être paranoïaque ». C’est le titre d’un texte que j’ai écrit il y a quelques années.
Maintenant le tamis est passé, n’est resté que ce qui est resté. Juste quelque chose. Pas parce qu’il le devait obligatoirement, entraîné par un destin étranger, non, mais est resté quelque chose du fait de ce qui continu et de ce qui l’entraîne : ma vie, en somme. Sur ma vie, des textes prennent ou s’effondrent, certains traînent à des lisières qu’ils prétendent poétiques, d’autre restent aux fers, rougissants. D’autres enfin demeurent sous forme de simples titres, finalement bien moins vagues que ce qui les suivait à l’époque. (Ca n’a rien avoir avec les « histoires dans le titre » de mon amie Cha. Ici pas d’histoire, de narration ou de personnages, il s’agit juste d’idées qui n’ont pas l’ampleur de leur ambition, et qui, incompétentes, finissent empaillées.)
Je voudrais être paranoïaque.
Il devrait exister une mythologie du hasard.
Car ils sont multiples et non légion. On devrait les coucher sur le squelette d’un arbre et chanter des louanges chaloupées, gloire à tous ces dieux qui seuls méritent l’abstinence, ou l’inverse : la dévotion la plus gratuite ; brefs, ce seraient des dieux justes et surtout sans aucun goût.
L’écriture, c’est une belle mort.
( En partant de la graisse humaine on peut faire du savon, en partant du savon on peut faire de la nitroglycérine. Vous voyez ou je veux en venir ? )
Je n’ai aucune envie d’aller au bout de mes rêves, où alors pas avant quelques siècles.
Je vois un corps massif sans cou ni tête, avec deux yeux énormes et noirs enfoncés dans des épaules musculeuses.
Je vois la ville mieux qu’elle me voit. Un silence gigantesque gigote entre chaque éperon de bruit. D’autres corps, encore, glissent sans cris, noria lointaine, ou bien ils modulent si bas qu’un simple souffle les dissipe.
Des photos, par centaines. Des amis, rouge cendre.
Des mecs qui n’ont pas le bagage culturel suffisant pour faire l’entière différence entre radinerie et mégoterie, caisse close et gestion à la bon père de famille ; d’autres pressés de brûler leurs ponts et ceux des voisins, comme s’il ne devait y avoir de joie que dans les dettes des brasiers prochains.
Je relis, et relis, des phrases sans liens. Des personnes indécises partent et reviennent, pas plus importantes qu’un ressac qu’on apprend très vite à oublier, ou une écharpe d’écume laissée sur la chaise d’un bar.
On devrait dire la même chose de flics crevés que des taulards suicidés : qu’ils sont numérairement sortis.
En pensant aux canons en terrasse, lorsque je me demande lequel de ces profils était le plus charmant ( mais encore, pourquoi dire « je me demande », alors que je ne fais qu’insinuer, et forcer ma chance, comme lorsqu’on génère un souvenir prométhéen ; car la mémoire est d’abord commune, Héraclite, Platon, K. Dick l’ont dit, ensuite elle se synthétise et se personnalise : lorsque je crée ce bout de mémoire, je le sors de l’universel et l’imprime de mon sceau, il est cependant impossible de cacher aux acteurs, à vous tous, l’origine de cet instant volé à chacun et déclaré jailli de moi, sorte de théophanie sans Dieu ; ais-je été assez confus ? ) je me dit finalement qu’on peut être secret sans avoir grand chose à cacher.
Mais encore, l’inverse n’est-il pas plus valable ? Que choisir ? La sereine suffisance du sage, perché sur quelque monticule bâti de ses seules certitudes, ou le gouffre infini, qui n’est jamais que le reflet trop net de nos doutes biologiques?
Que faire ? Littérature russe, toujours un peu italienne à l’alcool de mai.
Je viens de feuilleter dans un livre sur Clausewitz une phrase piochée chez Aron ( mais qui lit Clausewitz ? et qui feuillette Aron ? rires nerveux… ) une phrase sur la stratégie et sur la tactique : « Le tacticien a pour objet la victoire ; le stratège a pour objet des résultats politiques, par l’intermédiaire de batailles et de victoires. », qui me rappelle une sentence du journaliste politique Eric Zemour - cet Alain Soral présentable - exprimée à multiples reprises au sujet de notre futur président ( faites que le Destin m’accorde de me tromper !), et visant à ne lui accorder qu’un seul de ces talents, la tactique bien évidemment…
Mais lorsque comme nous on a circonscrit la politique - et donc la guerre, à un simple phénomène du Pouvoir, ce genre de tergiversations, pour emblématiques qu’elles soient, ne demeurent que de ponctuels éclaircissements de la scène générale, plus prompts à en accentuer le contraste qu’à en révéler les véritables combles.
L’inspiration c’est rester une demi journée face au clavier sans rien écrire, et tout oublier la phrase d’après. C’est oublier trente concepts à la minute, entre 0,9 et 1,6 g d’alcool dans le sang, et feindre se remémorer un concept particulier des semaines plus tard ; c’est l’ascèse du démon, faire de sa poitrine le terreau et les fondations d’une œuvre appelée à n’être un phénix que pour les autres ; c’est pianoter au hasard comme un singe, sourire comme un satyre ; c’est ne rien tenter qui ne coûte tout.
Tentons la gnose et les manuscrits apocryphes. Préférons l’expérience, l’apprentissage et la passation des savoirs, à la foi vautrée des officiants du canon ; acceptons de croire à la possibilité du rationnel dans notre univers irrationnel, ne serait-ce que pour les comparer empiriquement tous les deux, et cracher à la face des cieux imbéciles notre critique nouvellement fondée.
En deviendrait-elle une exégèse pour autant, ainsi contée ?
A parler des dieux, même dans la poussière de leurs caveaux, ne finit-on pas par contracter un peu de leurs miettes ? De la poussière à la poussière, de la tombe à l’étoile, le temps est une monnaie.
Une fois cette dualité digérée, une fois admise l’idée d’un cosmos valide mais (car) impotent, une fois accepté qu’un type comme Heidegger puisse parfaitement s’être trompé dans une sorte de retournement grandiose de tous ses concepts : la raison de chaque chose est qu’elle n’en a pas, après s’être une fois frottées aux grandes écailles du Rien agissant et du Tout infirme, les routes les plus folles paraissent soudainement balisées.
Et pourtant… le hasard aime à être rassuré.
Tout à l’heure ma femme disait à ma fille qu’elle buvait trop, je me suis retourné et je l’ai pris pour moi. Ca m’a pétrifié, je suis descendu boire un verre de Vini glacé.
Il y a cette vieille bourgeoise aux ongles sales, elle fait du jardinage, le lundi après-midi elle passe son temps à jouer au rapido, elle commande un seul café et fume tout son paquet de Fine 120. A la regarder, blonde un peu abîmé, jupe et collants noirs impeccables, manteau de laine beige, je me dit qu’il ne lui manque plus que le serre-tête pour ressembler à ces petites gamines bourgeoises qu’on voit en uniforme dans les écoles catho de Boulogne ou de Saint-Cloud ; ça m’a rappelé mon grand père, bientôt 84 ans au compteur, surpris ce midi en train de ranger et classer sa boite à bonbons sans sucre : la vieillesse est un retour sur soi - littéralement, et on ne trouve cela attendrissant qu’entre deux ages, comme moi aujourd’hui, ou alors c’est le vini qui fait son effet. En tout cas j’aimerais un jour n’écrire que des histoires de zinc et de bistrots, ne raconter que les silhouettes accoudés - qui m’ont toujours et immanquablement fait penser aux cow-boys de mon enfance - les bribes de conversations entrecoupées de verre d’alcool moyen, les solitudes, et les amitiés amphétaminées qu’on bâtit sur l’ardoise d’un bar quelconque.
Il faudrait que je prenne le courage de le faire un jour, sous la forme d’un reportage, sans trop d’affect ni d’effet, car pour qui sillonne dans la cendre, l’ordinaire d’un troquet suffit à condenser toutes les bizarreries et toutes les poésies du monde. Il n’y a jamais rien à rajouter dans un bar.
Comme le dit Fitz, je devrais juste faire un plan…
Nouvelle :
Nous n’allons pas tarder à arriver à la fin de ce texte, non parce qu’il s’étiole résolument, mais parce que piétinent (piétonent ?) avec insistance - mais aussi avec un charme diabolique - les instances de la fiction, là, quelque part au « perron de mon imagination ». Toute une génération…
Je veux, je vais, essayer, tenter, encore et encore, de conter un ruban fuligineux, âpre et doux, de personnes, de lieux et de distances.
Alors encore.
Alors ?
Zo