October 2, 2006

Papier peint n°32

Catégorie: Journaux et leur éditorial — mis en ligne par carlotta @ 2:02 pm

Ouvrir le numéro 32

En cours de filature, on apprend la vitesse qui permet la régularité du fil, l’entremêlement des rubans au changement d’alimentation, la retorsion qui lie les fibres, la continuité faite de discontinuité. Filer ensemble les phrases des livres, l’écoulement des jours, les coups durs et les instants de grâce. En ce 2 octobre, mon histoire change de chapitre, je tourne une page et celles-ci continuent de bleuir, on se fout que le feuilleton ait une fin, ce qui compte c’est le prochain épisode.

pp32

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Tracer un cercle

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 2:01 pm

tracer un cercle
dans la terre meuble
tracer un cercle
face
décapitée
tracer un cercle

Pousser.

Corinne Haddad

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Mouches

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 2:00 pm

Je les ai trouvées mortes
j’ai rompu la limaille
j’ai assoiffé mon âme
et tiré sur la corde
où choit
à chaque fois
le mot en trop.

Corinne Haddad

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Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 2:00 pm

Je refais chaque fois le parcours à l’envers
le parcours identique à mes derniers
interminables troubles et je songe
à la possibilité folle des coulisses
où s’invente l’autre sur la marge vide,
après un demi siècle où l’on boîte, ignorant volontairement la chute
on souffle, lentement tout au bord de soi
on voudrait recommencer
sachant, quoi ? jusqu’à quels dédales, les boutures,
ces bouts, les pieds en dedans de la vie,
on a semé et toutes les images,
les mêmes courbes, en vain
dire, plutôt donner
comme ces vagues puissantes au loin
le bruit infini du monde
le recevoir tendre, désarmé
car les récits ne sont plus que ces récidives
où s’efface l’effrayant écart de la vie
nous n’avons rien à dire,
si ce n’est à célébrer le manque
à s’incliner devant l’absence
qui nous supplient de voir.

Corinne Haddad

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Réminiscences

Catégorie: Incroyable feuilleton d'Arthur — mis en ligne par carlotta @ 1:58 pm

Mensonges. Désillusions. Histoires pour gosses. Trahisons.
Tout le monde a vécu ça.
Pourquoi tout le monde le répète sur ses propres enfants ?
Pourquoi une génération entière de parents doit-elle s’abattre sur ses enfants ?
Leur faire croire que le travail les amènera au sommet.
Autant dire que le travail rend libre.
On gagnera du temps.
Pour la mort de l’école, j’ai lâché l’allumette.
On nous fait croire que l’essentiel est de faire partie de l’élite.
Insensiblement.
On nous dit juste de faire mieux.
Que la fois précédente.
Que le voisin.
Pour faire partie des meilleurs.
Pour réussir.
Pour la mort du succès, j’ai lâché l’allumette.
Pour devenir P.D.G.
Pour ouvrir des portes.
Pour devenir chercheur, astronaute, ingénieur.
Pour devenir Rock Star.
Dans le cinéma. Ecrivain reconnu.
Philosophe influent.
Pour être dans la mode, l’art ou la politique.
Pour brasser des millions.
Pour entrer dans un club sélect où l’on fera partie du peuple élu, riche et beau.
Et on sera proche de la perfection.
Pour la mort de la perfection, j’ai lâché l’allumette.
Sans jamais mettre un nom sur le pourquoi, on nous dit qu’il faut être bon.
Gentil. Etre poli. Respecter ses petits camarades.
Qu’il faut savoir reconnaître ses erreurs. Les confesser.
Qu’il faut respecter ses aînés. Ses professeurs.
Ils sont plus grands que nous. Ils savent plus de choses.
Il faut respecter leur jugement.
Il vaut mieux que le nôtre, nous qui sommes encore petits.
Que nous apprendrons. Tu verras.
On nous apprend à respecter cette autorité sans nom.
Sans jamais mettre un nom sur le pourquoi, on nous apprend à rester droit.
A ne pas être criminel par la pensée. Par la parole.
A ne pas être un méchant. Un ennemi.
Un ennemi de la société. De la civilisation. De notre clan.
Un ennemi de NOUS.
Pour notre mort, j’ai lâché l’allumette.
On nous fait oublier de parler de la mort.
De la disparition. On nous montre qu’il faut pleurer à la mort des gens.
Qu’il faut avoir peur de la sienne.
Parce que c’est comme ça.
On ne peut pas faire autrement.
On oublie de nous parler du sexe.
Du plaisir. De la haine. De la violence.
On oublie de nous dire que l’amour chevaleresque n’est qu’un rôle à jouer.
On comprendra plus tard.
Si on ne s’est pas suicidé.
On oublie de nous dire que tout le monde joue un rôle.
On comprendra plus tard.
On oublie de préciser qu’on aurait pu faire autrement.
Parce qu’on oublie, j’ai lâché l’allumette.
On nous dit qu’on doit fidélité à ses amis.
A sa famille. A son clan. A sa race.
Aryenne. Juive ou guatémaltèque de souche.
A son syndicat. A ses associés. A ses collègues.
A sa patrie. A ses valeurs. A la liberté.
On nous dit qu’on doit fidélité à nos ancêtres.
Morts pour la patrie.
Pour le droit de vote.
Pour sauver leurs familles ou des étrangers.
Que leurs valeurs étaient bonnes.
Qu’il ne faut pas les trahir.
On nous dit qu’il faut respecter les drapeaux, les insignes.
Les symboles. Les hymnes et les devises.
Respecter la culture, l’histoire et la liberté d’expression.
Qu’il faut chérir l’art et la littérature.
Le cinéma et le souvenir.
Le théâtre et les recettes de cuisine.
On nous dit qu’il faut respecter les sentiments.
Les glorifier. Les sauver. Les protéger.
Parce qu’on nous dit qu’il faut, j’ai lâché l’allumette.
A mes pieds, l’essence s’étalait. J’ai lâché l’allumette.
Et le feu a pris.

Arthur

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Géhenne

Catégorie: Chroniques urbaines — mis en ligne par carlotta @ 1:57 pm

Tu connais ma fascination pour l’administration et tu sais combien d’efforts il nous a fallu fournir, N. et moi, pour faire reconnaître notre volonté de vivre ensemble. Ce fut, et c’est encore, une épique épopée ponctuée d’innombrables moments de doute, de tristesse et plus encore d’angoisses et de désespoir. Combien de factures EDF ou de France Telecom, combien de feuilles de paye et de quittances de loyers, combien d’apostilles et de déclarations de non-polygamie, pour combien de récépissés et de rendez-vous et combien de « non, ça va pas, il faudra revenir » ? J’ai compris ce matin pourquoi le dix décembre dernier, alors que le maire nous remettait notre livret de famille (un des documents les plus convoités par les amateurs de procédures administratives), il insista pour nous offrir les deux stylos Watermann avec lesquels nous avions signé notre acte de mariage. Ces deux stylos sont en fait destinés à nous remémorer tout le papier qu’il nous a fallu sacrifier pour obtenir cette triste cérémonie et ce fabuleux carnet violet.
Ce dix décembre me revint donc à l’esprit ce matin, alors que N. et moi avions rendez-vous à la préfecture des Hauts-de-Seine pour déposer le dossier de demande de renouvellement de carte de séjour valable un an. Mais ce serait sauter une étape indispensable que de raconter ce qu’il advint ce matin. Pour être exhaustif, il me faut remonter au début du mois d’août, un mardi si mes souvenirs sont bons. Passons sur la description de l’architecture orwellienne de la préfecture, massive, noire, illuminée. Devant la grille, dès 6h00 du matin, la première queue, celle des demandeurs d’asile. Autant venir après 9h00. C’est l’heure où le policier passe et annonce que pour les demandeurs d’asile « c’est fini pour aujourd’hui ». Puis il y a une autre file, devant la grande porte, au terme de laquelle chaque visiteur passe un portique de sécurité. On reconnaît les novices à ce qu’ils trépignent déjà. La vraie file d’attente est plus loin, juste après. Dès l’aube elle s’allonge sur plusieurs dizaines de mètres dans une sinistre cour intérieure. Je dis plusieurs dizaines de mètres, je devrais plutôt parler de dizaines de minutes, je n’y ai jamais passé moins de trois quarts d’heure comme ce fut le cas ce premier mardi du mois d’août. Trois pas toutes les cinq minutes jusqu’à la double porte vitrée au fronton maculé de fientes de pigeon sur lequel on peut à peine lire en lettres métalliques « service des étrangers », puis deux pour passer sous l’inquiétant clic-clac des doubles portes automatiques, puis enfin le petit hall et les deux guichets « hors communauté européenne », au droit desquels on peut lire en lettres nerveuses sur une feuille hâtivement scotchée « PAS DE RENSEIGNEMENTS ».
« Bonjour, je viens prendre rendez-vous pour le renouvellement de la carte de séjour de ma femme.
- Vous avez de la chance, il y a un désistement pour le 19 septembre à 10 heures. »
Un gros mois et demi pour réunir avis d’imposition, pièces d’identité, justificatif de domicile, livret de famille, attestation sur l’honneur de non-polygamie (une broutille en comparaison du certificat de coutume délivré par les autorités du pays d’origine, durement traduit et apostillé par un traducteur assermenté près la cour d’appel de Paris), quatre photos d’identités, et, pour la forme, les alliances que N. et moi ne portons pas d’habitude.
Tout cela photocopié (sauf évidemment les photos et les alliances) et réuni dans une chemise plastifiée verte, nous nous présentâmes donc, ce matin pluvieux, à cette même préfecture à l’aménagement intérieur aussi Kafkaïen que l’extérieur est orwellien. Toujours la queue à l’entrée, puis au portique de sécurité, mais cette fois-ci nous remontons sans attendre la grande file pour nous présenter directement à un autre guichet, situé un peu plus loin, dans la salle d’attente dont la description découragerait le plus méticuleux des entomologistes. A l’heure dite, nous remettons notre récépissé de rendez-vous et on nous demande de nous asseoir au milieu de la foule cosmopolite qui attend calmement.
Au-dessus du guichet, sur un tableau électronique, on peut voir défiler d’étranges messages : « ligne 1.. ; ligne 2.. ; ligne 3.. ; ; La société des composeurs vous souhaite la bienvenue ; ; nous sommes le 19 septembre 2002, il est 12h32 ». A côté de nous, un pakistanais et une ressortissante de Macao font connaissance en anglais et entre les photocopieuses, sur une machine à faire la monnaie est écrit « change ». Un haut-parleur égraine les noms incompréhensibles suivis d’un numéro de guichet, et chaque fois la petite foule s’étonne qu’une personne se soit reconnue et la suit avidement du regard. Une russe, un vieux malien, une pakistanaise, un vietnamien. « Madame Dai. Déli. Dlika N. Guichet 7 »
Le préposé, un sosie de Marc Lavoine, s’excuse d’avoir écorché le nom et nous donne un petit carton.
Guichet 7, on passe la porte, on tourne à gauche, on avance, on s’assoit. Comme N. me l’avait demandé, alors qu’à leur énoncé elle remet les feuilles de papier, je tente une première fois d’aborder avec précautions la prochaine épreuve administrative. Peine perdue ! Contre toute attente la préposée prononce la phrase fatidique. « Il y a un problème ». Rien de grave en fait, N., par excès de zèle, avait produit des photocopies en couleur. Comme la chose n’est pas formellement proscrite nous nous en tirons avec un avertissement sans frais et la promesse de ne plus nous y reprendre.
Je reviens donc à l’attaque. « Pour la naturalisation.
- Il faudra voir ça avec le tribunal d’instance.
- Et pour la carte de dix ans…
- La loi a changé, avant il fallait attendre deux ans, maintenant il en faut quatre. »
L’expérience m’a appris qu’il fallait prendre ce genre d’annonce avec humour.
« Je suppose que nous ne pourrons pas récupérer les seize photos d’identité que nous aurons fournies d’ici là. » (dieu, mais que font-ils de toute ces choses ?)
Une fois le récépissé de demande de carte de séjour en poche (il faudra venir retirer l’original dans deux mois) et le petit carton rendu au sosie de Marc Lavoine, je propose donc à N. d’aller au tribunal qui jouxte la préfecture. Là, point de queue, mais des travaux qui rendent les déplacements hasardeux et inconfortables. A l’accueil, on me demande où j’habite. Je réponds avec une certaine fierté : « là », en montrant du doigt les premiers bâtiments de ma cité qu’on pouvait voir de la fenêtre. La réponse fut cinglante : « Il faudra aller au tribunal d’instance de Puteaux, ici c’est le TGI. Mais comme vous êtes là, il faudrait aller demander un dossier à la préfecture, c’est juste à côté ».
GN

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Le yéti d’Albi - Vendredi. 12H00.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 1:54 pm

Les bons du Trésor étaient là, rassurants, encadrés par deux verres de cristal.
Les deux copines restaient hypnotisées par les trois paquets impeccablement alignés devant elles sur une petite table basse du salon.

La fine marqueterie de ce meuble ancien constituait un écrin parfait pour les piles de valeurs.
Cette soudaine richesse se matérialisait sous la forme de grands rectangles de papier grisé et rigide dont les bords étaient couverts de chevrons complexes.
Grâce à ces petits tas de cellulose, toutes les possibilités s’ouvraient à elles. Toutes les craintes aussi. On ne devient pas riche du jour au lendemain sans en payer le prix. Elles commençaient à l’apprendre à leurs dépens. De nouvelles angoisses voyaient le jour, comme la peur de tout perdre avant même d’avoir pu profiter. Ce mot revenait avec insistance dans les propos de Josy. Elle savait le prix de chaque billet de banque, qu’on veuille le convertir en temps, en froidure ou en moments pénibles.
Un irrépressible besoin de se payer de toutes les vicissitudes que la vie lui avait réservé poussait Josy vers des projets excessifs.
A l’inverse, sa copine ne faisait ni rêves de grandeur ni plans extravagants. Depuis ces dernières semaines, Apolline avait changé de comportement, paraissant tantôt absente, tantôt euphorique mais jamais d’humeur égale et taciturne comme auparavant.
Malgré leurs tergiversations respectives, elles étaient arrivées à une conclusion essentielle : il fallait dans un premier temps faire quelque chose de tout cet argent ! En placer une partie bien sûr, mais où ? A qui faire confiance pour de telles sommes ?
De longs silences chargés de réflexion entrecoupaient leur conversation jusqu’au moment où Apolline osa soumettre son idée à Josy.
Vu leur peu d’expérience en la matière, elles ne devaient surtout pas s’adresser à des connaissances du regretté Dédou.
D’autre part, leur désir tenace de changer d’existence devait présider, selon elle, à la justesse de leurs choix.
Josy lui fit remarquer que sur ce chapitre, elle prêchait plus pour sa paroisse que pour le collectif, ce qui n’eut pas l’air de ravir sa cohéritière.
Josy s’échauffait facilement quand elle était tourmentée et elle en profita pour lui asséner trois remarques sans appel.
_ Tout d’abord, tu ne travailles plus en dehors de tes deux habitués, mais pour ça, ce n’est pas moi qui te jetterai la pierre ! Pas vrai Marie Madeleine !
Josy s’esclaffa. Cela lui fit du bien; elle respira et repartit sur un ton plus posé.

_ Ensuite, je sais très bien que tu veux arrêter depuis déjà un petit bout de temps, mais là non plus je ne te jugerai pas, pour une raison bien simple : je vois les choses de la même façon !
Là encore, Josy pouffa, tout en destinant à sa copine un clin d’œil bienveillant.
_ Enfin, et c’est là qu’il faudrait peut-être que tu te décides à m’en parler, le petit secrétaire du Cabinet du Préfet, tu comptes t’y prendre comment avec lui ? Hmm ?
Apolline la foudroya de son regard noir.
Concernant Donatien, elle supportait très mal les critiques ou plus simplement les moqueries de Josy. Elle ressentait plus qu’elle ne comprenait, la complexité de la relation qu’elle vivait chaque jour un peu plus intensément. Elle n’avait pas encore envie d’accrocher des étiquettes sur ses nouveaux élans, et c’est précisément ce à quoi son amie la poussait.
Elle refusa habilement le débat et apaisa le ton de l’échange en revenant à leur préoccupation initiale : l’argent.
L’idée était simple mais présentait toutefois un risque.
Il s’agissait de s’en remettre à Donatien pour effectuer des placements judicieux à l’aide d’une moitié de leur magot. Elles n’en resteraient que plus solidaires.
Pour le restant, Apolline suggéra d’en faire deux parts égales dont elles disposeraient chacune à leur guise.
Sur le principe, Josy fut d’accord et montra même de l’enthousiasme. Mais elle ne manqua pas d’ajouter que Donatien, bien que lui ayant laissé une très bonne impression, n’offrait aucune garantie sérieuse, hormis l’attirance évidente qu’Apolline éprouvait à son égard.
Parvenue à ce stade de la discussion, Josy la prit par les épaules et l’attira contre elle, tout en continuant à lui parler à voix basse.
_ Et si tu te jetais à l’eau ma grande ? Je sais que tu as déjà parlé de ces choses avec Papi Raoul… Il ne te reste plus qu’à te lancer une deuxième fois ! C’est moins difficile non, la seconde fois ?
A ce trait subtil, Apolline choisit de ne pas répondre. Elle préféra revenir à la source du débat et reprit à son compte l’humour sarcastique de Josy.
_ Bon, en attendant « la troisième fois », si tu es d’accord avec le principe, je me chargerai de la garantie. Et sache que je suis disposée à payer de ma personne pour assurer la pérennité de tes placements, ma chère !
Josy acquiesça d’un petit air entendu, choisissant d’en rester là.
Pour l’instant, elle ne souhaitait pas harceler son amie, mais simplement l’aider à formuler clairement ses projets, afin de mieux les promouvoir ensuite par ses bons conseils.

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Dieu, c’est moi.

Catégorie: Chroniques intimes — mis en ligne par carlotta @ 1:41 pm

(le marchand de cendre)

Pour avoir heurté la sensibilité de la relectrice, trois phrases ont été ôtées de ce texte.

« Il n’y a pas de route qui mène hors du labyrinthe. Le labyrinthe change à mesure qu’on s’y déplace, car il est vivant. »
Philip K. Dick

Salive couleur sève, bouche pleine d’amidon.

Assis sur les quais entre les tessons et les crottes, passent les rides de la Seine. Sous mes pieds enlacés elle fait un mirage de grandes eaux aux reflets Versaillais.

(C’est un gouffre plat d’une stupidité concise mais implacable, et qui n’apporte comme réponse que la dissolution de vos questions.)

Derrière - parce que c’est le printemps - les arbres passent leurs miettes du vert au rose, et sur le sol de pavés mal chaussés, craquant pop corn, les fruits d’hiver se mêlent à la boue de mars.

Sur ce morceau de temps en forme de quai, je suis assis, et je peux me croire en haut de la machine ronde à la regarder glisser.

Un Pollock musical. Mille sons entrants, sortants, brefs, hachurés, rayés, tordus dans tous les sens, forment dimension et vitesse, peut être même leur masse varie-t-elle d’une seconde à l’autre. Mes yeux et mon rythme cardiaque prennent un pli court mais répété, sorte d’origami sans début ni fin, c’est une bulle froissée, défroissée, un bruit de vaisselle et d’argenterie jetées dans un escalier sans fin, une secousse, plus qu’un tempo, presto i martellato, structure libre à force de contentions de toutes formes.

Je tape du pied, mes yeux se ferment, et je pense à l’écriture.
Je préfère l’inspiration par capillarité plutôt que par imitation. L’éponge au perroquet.

L’inspiration. J’aime qu’elle s’écoule, qu’elle se dissipe, et que l’éloignement progressif qu’elle décrit, partant d’un centre de départ hypothétique, devienne de manière macroscopique - on en rêve - une vue concentrique des intérêts particuliers, ou une idée perçue de manière fractale, déjà là et toujours ici, un parfum d’air, de carbone et de vide.

La rose s’inspire de l’églantine.

Si nous parlons d’inspiration, parlons plutôt d’inspiration de la main, d’inspiration du hasard et du temps, de l’objet et de l’utile. Notre époque est galvanisée sur l’idée que seul le progrès scientifique et économique peut concevoir l’ouvrage d’invention, mais avant, et après - donc un peu toujours - l’inspiration est une contingence, bien plus qu’une action prédéterminée. Un courant d’art et d’air dans nos industries de portes serrurisées. Plus gratuite que nos choix désormais calibrés en douilles parfaitement hexagonales dans des gueules d’armes sans âme.

Le « je » n’est pas un raccourci, c’est une évidence, pas plus qu’il n’est une facilité, c’est un état.
Et je me fous un peu de tout ce que j’ai écris plus haut, car j’écris encore bien différemment de cela. Attention ! je ne crois pas être « l’original ayant déniché la recette infaillible », je ne me crois rien de foncièrement particulier, non, mais je ne respecte scrupuleusement aucune de mes lois et pensées.

Le quotidien est un miroir impossible à défaire ( et l’actualité, c’est les choses que le futur renie mais que le passé prolonge ), alors en me joignant en lui - à ce quotidien doucement retors, en lui prenant sa force et en lui donnant ma sève, je crois pouvoir susciter conjointement une partie de moi hors de lui, et une partie de lui hors de moi, assez éloignées l’une de l’autre pour me permettre d’imaginer durer un peu ; mieux : cela me permet de me passer de lecteur.

L’anonymat de fonctionnaire où j’inscris ma prose est le plus durable des tapis à poussière, et dans les cendres des temps à venir, tout sera assez gris pour me permettre de jaillir un peu partout, sans que personne ne le veuille. Littérature sans désir.

Et là, à cette idée, le sourire me vient et le ciel jaune se met à goutter.

L’incertitude entre deux opinions se pose généralement entre deux discours « moyens », du type « c’est pas mal », ou « c’est pas terrible », bien plus rarement entre deux jugements définitifs, du type « c’est génial ! », ou « c’est nul ! ».

Mon goût est tendu sur cette corde extrême. Si cette corde est plus tendue que la corde commune, enjambe-t-elle pour autant un plus grand précipice ?
Sur un chemin de dix pas, la moitié n’est atteinte qu’au neuvième.

Je déteste ces saloperies de journées commémoratives, ces journées mortes, ou l’on enferme le souvenir sous un verre bien clinquant, et ses «bénéficiaires » officiels dans une pause silencieuse qui n’est en fait que la répétition perpétuelle d’un rôle, d’une classe et d’une couleur.

Ce n’est pas un salut, c’est un signalement.

Un nègre est obligatoirement détenteur de son passé d’esclave, et donc esclave de son passé.

Le noir, c’est toujours ce brave singe qui parle…

Tout cela paraît un peu décousu, mais encore une fois, prière de dézoomer.

Mon ami Fiztgeraldo dit souvent que je suis un fétichiste des livres, et que ma soif continuelle d’achats est plus « compulsive qu’éclairée ».

Je pioche le sourire pendu à sa moustache futée, et le fais glisser avec ma langue sur mes lèvres noircies d’encre et de tanin. Récemment encore, je me contentais de me réfugier derrière le noble art du chercheur autodidacte, matiné de l’esprit maniaque du conservateur s’imaginant immanquablement perché en haut de la grande casbah d’Alexandrie, détenant une partition unique de notes, de couleurs et d’idées. Je ne faisais que rire en réponse à sa pique, pour limiter la remarque aux seuls termes de la blague. Mais j’ai enfin trouvé une réponse prompte à lui faire goûter mon sourire. Désormais, c’est sur mes lèvres qu’il vient chercher ce qui tricote les siennes, sur mes lèvres qu’il cherche à rebondir.

Je lui ai dit : « chaque livre acheté est la brique d’une maison sans plan ni achèvement ».

Il répond une fois botanique, une fois sport équestre, une fois sémantique du conte, ou bien : « le kendo n’est qu’une dégénérescence guerrière et bâtarde de l’ancestral et courtois art du sabre ».

Mon ami Fitzgeraldo ne manquera jamais d’esprit pour railler le mien, c’est une forme particulière de l’émulation artistique qui nous réussit à merveille, lui le technicien d’exploitation du rêve, et moi le désordre dans la machine.

Mes souvenirs vieillissent, fatigués par le tabac et les courants d’air.

Mes dents se déchaussent et perdent leur sagesse, le soleil dehors est franc comme une lame de rasoir enfoncée dans mes gencives, tout est vif et franc, mais je n’y crois pas, car résonne dans les fibres depuis le plus profond de la terre le bruit de la guerre, gros tambour pimpant, prêt à faire ses gammes sur nos boulevards.

L’inspiration, c’est ce que ça veut dire, c’est inspirer, c’est prendre une pleine bouffée d’extérieur.

Une amie qui habite dans les derniers nords de Paris - et à qui je parlais du « ventre de la baleine » tel qu’il est décrit par Orwell au sujet d’Henri Miller - Cha l’Entremetteuse, me disait récemment ressentir le même état de flottement aux aguets, d’acuité dégagée, lorsqu’elle s’amuse à écrire des histoires résumées à leur titre. Des petites phrases, des mots courts et simples, prêts à être rendus beaux par la patine poétique du lecteur, comme un feu jaloux sur lequel il sera seul à savoir souffler. Elle se livre, et vibre au contact de ce qui l’entoure dans une amplification sensorielle sans borne, et, spirite analogique, elle en extrait des bribes dont la puissance sans artifice suffit à parler d’un monde, d’hommes, de femmes et de fleurs. Des histoires de quelques mots, des propositions, des souhaits, des boutades, un condensé de promesses. Des livres qui n’ont pas besoin d’être écrits.

Des pelures de monde.

Ensuite, nous parlions de la Loge P2, de Marssecus et de mafia noire et blanche, de Chicago pleine de chargeurs en forme de donuts et de costumes rayés noir et blanc pour la rue, blanc et noir pour la prison, d’Ennio Morricone, puis de Florence. Impossible de ne pas revenir à l’Italie quand nous parlions des traîtres pendus à marée basse.

On allait, ombres frotteuses tissant de terrasse en terrasse, marchant dans les rues en encoches qui hérissent le tremplin Lepic. On parlait du bagne de Cayenne et de celui de Biribi, de Jacob Law et de la mère Michel, de Timée et des ailes d’éther peintes par Charles Paul Landon.

Je me souviens des obélisques de bière que nous gargotions une fois le soir levé - du comptoir du Câble à celui du Madouc, de l’étuve du père Giacomo aux parquets des deux cent trottes-semelles - on peut dire qu’on en a basculé plus d’un régiment.

La guerre n’est pas venue. Fitzgeraldo non plus.

Je marchais vers la Gare Saint-Lazare et son nouveau furoncle de glaces complexes, la nuit encombrée d’un mois de novembre.

Je voulais – je m’en souviens, marcher plus loin, passer des courbes végétales des marquises d’Hector Guimard aux droites mondrianesques de la rue Robert Mallet-Stevens, plus bas, vers la Seine des riches.

L’alcool m’a chaussé dans un train paresseux avant que je ne passe le compas de l’Etoile. La nuit a succédée aux tunnels. Je me suis endormi.

Des histoires d’une phrase, nous en avons écrit beaucoup nous aussi. Et nous continuerons, car malgré le ton empesé de la prose, personne ici n’est encore mort de rien…

Amidon, encore. Salive couleur de bière et de feuilles de tabac.

Comme le poète des méandres, je préfère le bien être au mieux être.

Pourtant, des images d’atoll m’obsèdent : horizon sans limites construites, des étoiles qui brillent sans déboires chronologiques, par dessus une montagne que je ne vois pas, passe même la plainte un peu ridicule de la conque, j’imagine le corail libérer les pêcheurs du jour, les feux tièdes baigner le sable blanc, et la nuit immense jamais tout à fait noire.

Mais j’y serais bien malheureux après tout. Ce n’est pas qu’il n’y aurait rien à faire, mais qu’il n’y aurait plus rien à faire. Même si je ne crois pas au paradis, je ne veux pas y aller avant ma mort, non merci. Les cocotiers et les colliers de petits seins carnivores, ce n’est pas pour moi.

Je veux le marc et la suie des jours, l’odeur matinale de bitume froid quand par dessus le pont que couronne la forêt le soleil se lève entre les cuisses de la grande Eiffel. Je veux me souvenir des discours de jeune médecin prononcé par le monstre Céline aux Machiavels de la Santé. Me rappeler qu’on comprend toujours mieux un monde de traîtres qu’un monde de saints.

Je veux compter les pièces dans ma poche, comme on soupèse ses chances. Je veux des disputes et des nuages noirs. Sur l’aile immaculée de la colombe rien ne tient de bien réel, elle ne convole qu’avec des promesses ; sur le charbon du ciel, on peut traiter et mater l’espoir.

En descendant de la gare ce soir là, j’ai tagué pour la première fois ce qui deviendrait ma signature : un point d’interrogation noir d’une quarantaine de centimètre de haut, auréolé de gouttelettes d’encre, technique empruntée à un graffeur japonais. (Avec le bras, par dessus le dessin, je décris de grands et rapides arcs de cercles à cinq centimètres de la surface du mur, et les gouttes jaillissent du stylo à peinture en cascades circulaires. De loin on dirait un pas de vis.)

J’avais trouvé cela très joli, je l’ai gardé.

Hier - mais la décision est tellement datée que je devrais écrire : « dans nos lointains souvenirs », type 1ère, 2ème, 3ème, je sais plus laquelle des anciennes républiques - on a réhabilité le régime des Partis.

Mais encore, quand on braille « régime des partis », n’en ressuscite-t-on pas seulement le brillant officiel, alors que sa sourde influence régit déjà toute les couches des sociétés dites civilisées ?

Et civilisées en quoi ? La misère de la consommation répond à la misère de la malnutrition, dans un parallèle semblant indiqué que tout est perdu avant d’être gagné.

Il n’y a que les renards qui crient au loup.

Hier - mais ces remarques fondamentalement anti-démocratiques ne datent pas d’hier - on critiquait avec une véhémence empressée le ralliement d’un ancien dirigeant européen aux offices du secteur privé, expliquant qu’en plus de la conjonction des intérêts, c’était surtout le peu cas qu’il semblait faire de son engagement passé qui légitimait toutes les opprobres - le bonhomme ayant tiré un trait sans scrupule sur une pieuse vie d’engagement politique.

Ces remarques sont antidémocratiques car elles défendent une vision monacale et soumise de la fonction publique, bâtie sur des valeurs qui n’ont rien à voir avec la Démocratie, mais avec celles promulguant l’image d’un guide paternaliste et dévoué. Elle sont antidémocratiques, elles défendent un point de vue faux, inverse même, car la politique est l’affaire d’une fonction, délimitée et désintéressée, non une quête transcendantale. Ces remarques délaissent surtout le versant le plus ignominieux des remontrances faites à notre ex-chancelier : le conflit d’intérêt - et il semble qu’à ce propos il ne soit pas exempt de toute malversation. Ne pas placer ce point précis en tête des remontrances : le « conflit d’intérêt », c’est bien couvrir les malversations comptables comme des faits endémiques à la structure sociale, et ne vouloir châtier que le manque évident de respect à l’idolâtrie.

Donc je vous souhaite bon voyage compagnon Shroeder !

Traitez moi de paranoïaque, c’est la seule maladie qui vaille que le coup. (Dans un futur d’opérette on pourra acheter ses maladies en magasin comme on fait ses courses, et j’écrirai : « …qui vaille le coût ».)

Pourquoi j’écris ?

Les questions qui valent le coup sont celles qui n’ont pas réponses. Sophisme ! (ici, ou plus tard, ce sera toujours un sophisme de bien peu de valeur…)

On se trompe si l’on associe la poésie à l’association d’idée, à l’exploration au forceps de l’éventail des métaphores, ou aux analogies faciles (pléonasme). La poésie, c’est transcrire dans une langue qui sommeille au fond (au creux) de nous - quelque part entre les couilles le cervelet et la langue en muscle pivot - la perception, la sensation, la vie unique d’un moment, de l’intime à l’astral, du néant au petit rien. La poésie n’est ni la prose ni le calibre, pas même le papier, mais le chemin hasardeux qui nous amène à comprendre cette petite voix, ces petits mots murmuré sous le plis du dictionnaire des jours communs. C’est l’interprétation in(dé)finie, et cette force - car c’en est une, est le seul diplôme de poésie.

Comprendre, traduire et parler, ce petit plus de soi, confiné loin au fond de nous, et que le jour affadit plus qu’il ne lustre, c’est faire preuve de poésie, et plus, c’est accepter la promesse de se conter mille et une bibles.

Kleist a raison quand il écrit que l’inspiration vient de l’observation :

Le chaos, ce sont les expressions d’un visage endormi, et l’ordre, une pommade contre « les rides d’expressions. »

Je suis rassuré.

Je vise la plénitude d’une structure simple et non les flammes dissipées de l’abîme.
Une « vie tranquille » n’est pas une « vie moyenne ».

Je suis rassuré car malgré toutes les promesses orwelliennes de contrôle généralisé, et malgré les progrès incessants des technologies carcérales et aliénatrices - malgré la laideur du monde et de ceux qui dans leur miroir pensent un jour le diriger - malgré tout cela - malgré les promesses de papier et les charniers où pourrit la démocratie, exhalant ses remugles républicains tel le vote ou le référendum - malgré toutes les astuces militaires - malgré tout cela - malgré le futur qui s’approche comme une porte se referme sur vous - malgré ce qui suivra - je sais que c’est l’homme - l’Homme - qui restera derrière le Grand Bouton, l’homme qui restera préposé à l’entretien des machines impressionantes qui encerclent sa vie - même si sa vie aujourd’hui n’est plus que l’entretien de sa propre chaîne.

Et l’homme est faillible, inconstant, c’est un franc chaos sur pattes. Ses défauts - en tout cas ce qu’une noble âme considérerait à juste titre comme de vilains défauts - sont justement ce qui l’empêchera d’être compétent.

L’homme est celui qui pose, répare, contrôle, et sa paresse, ses raccourcis et son naturel lunatique, empêcheront toujours, et je répète toujours, qu’une autorité globale, imparable et partiale, s’installe par le biais du progrès technologique. C’est ainsi fait, c’est ainsi critiquable, mais à la fin, c’est encore mieux comme cela.

C’est ce que je nomme « le syndrome du parcmètre ». Le parcmètre est un outil de contrôle imparable et systématique, mais qui sans entretien demeure une poutre sans utilité. J’habite juste au dessus d’une de ces excroissances de taxes, et depuis que je l’observe avec précision, j’ai remarqué que sur les douze derniers mois elle était hors service plus de huit.

Alors, on arguera que si elle trône, ainsi obsolète, c’est pour distiller dans les rues son placide climat répressif, et que l’impôt prélevé est moins important que l’action de planter à tous les coins de rues un totem devant lequel chacun s’incline, peut être…

Je préfère y voir le symbole d’un pouvoir obligatoirement impotent, du fait qu’il se constitue sur notre carcasse, et que malgré tous les fils et tous les câbles électriques de notre monde moderne, nous sommes infiniment plus capable de calcification que de conduction.

Et c’est tant mieux.

Les fleurs d’automne…

Chakra gymkhana et tombola!

« Je voudrais être paranoïaque ». C’est le titre d’un texte que j’ai écrit il y a quelques années.

Maintenant le tamis est passé, n’est resté que ce qui est resté. Juste quelque chose. Pas parce qu’il le devait obligatoirement, entraîné par un destin étranger, non, mais est resté quelque chose du fait de ce qui continu et de ce qui l’entraîne : ma vie, en somme. Sur ma vie, des textes prennent ou s’effondrent, certains traînent à des lisières qu’ils prétendent poétiques, d’autre restent aux fers, rougissants. D’autres enfin demeurent sous forme de simples titres, finalement bien moins vagues que ce qui les suivait à l’époque. (Ca n’a rien avoir avec les « histoires dans le titre » de mon amie Cha. Ici pas d’histoire, de narration ou de personnages, il s’agit juste d’idées qui n’ont pas l’ampleur de leur ambition, et qui, incompétentes, finissent empaillées.)

Je voudrais être paranoïaque.

Il devrait exister une mythologie du hasard.

Car ils sont multiples et non légion. On devrait les coucher sur le squelette d’un arbre et chanter des louanges chaloupées, gloire à tous ces dieux qui seuls méritent l’abstinence, ou l’inverse : la dévotion la plus gratuite ; brefs, ce seraient des dieux justes et surtout sans aucun goût.

L’écriture, c’est une belle mort.

( En partant de la graisse humaine on peut faire du savon, en partant du savon on peut faire de la nitroglycérine. Vous voyez ou je veux en venir ? )

Je n’ai aucune envie d’aller au bout de mes rêves, où alors pas avant quelques siècles.

Je vois un corps massif sans cou ni tête, avec deux yeux énormes et noirs enfoncés dans des épaules musculeuses.

Je vois la ville mieux qu’elle me voit. Un silence gigantesque gigote entre chaque éperon de bruit. D’autres corps, encore, glissent sans cris, noria lointaine, ou bien ils modulent si bas qu’un simple souffle les dissipe.

Des photos, par centaines. Des amis, rouge cendre.

Des mecs qui n’ont pas le bagage culturel suffisant pour faire l’entière différence entre radinerie et mégoterie, caisse close et gestion à la bon père de famille ; d’autres pressés de brûler leurs ponts et ceux des voisins, comme s’il ne devait y avoir de joie que dans les dettes des brasiers prochains.

Je relis, et relis, des phrases sans liens. Des personnes indécises partent et reviennent, pas plus importantes qu’un ressac qu’on apprend très vite à oublier, ou une écharpe d’écume laissée sur la chaise d’un bar.

On devrait dire la même chose de flics crevés que des taulards suicidés : qu’ils sont numérairement sortis.

En pensant aux canons en terrasse, lorsque je me demande lequel de ces profils était le plus charmant ( mais encore, pourquoi dire « je me demande », alors que je ne fais qu’insinuer, et forcer ma chance, comme lorsqu’on génère un souvenir prométhéen ; car la mémoire est d’abord commune, Héraclite, Platon, K. Dick l’ont dit, ensuite elle se synthétise et se personnalise : lorsque je crée ce bout de mémoire, je le sors de l’universel et l’imprime de mon sceau, il est cependant impossible de cacher aux acteurs, à vous tous, l’origine de cet instant volé à chacun et déclaré jailli de moi, sorte de théophanie sans Dieu ; ais-je été assez confus ? ) je me dit finalement qu’on peut être secret sans avoir grand chose à cacher.

Mais encore, l’inverse n’est-il pas plus valable ? Que choisir ? La sereine suffisance du sage, perché sur quelque monticule bâti de ses seules certitudes, ou le gouffre infini, qui n’est jamais que le reflet trop net de nos doutes biologiques?

Que faire ? Littérature russe, toujours un peu italienne à l’alcool de mai.

Je viens de feuilleter dans un livre sur Clausewitz une phrase piochée chez Aron ( mais qui lit Clausewitz ? et qui feuillette Aron ? rires nerveux… ) une phrase sur la stratégie et sur la tactique : « Le tacticien a pour objet la victoire ; le stratège a pour objet des résultats politiques, par l’intermédiaire de batailles et de victoires. », qui me rappelle une sentence du journaliste politique Eric Zemour - cet Alain Soral présentable - exprimée à multiples reprises au sujet de notre futur président ( faites que le Destin m’accorde de me tromper !), et visant à ne lui accorder qu’un seul de ces talents, la tactique bien évidemment…

Mais lorsque comme nous on a circonscrit la politique - et donc la guerre, à un simple phénomène du Pouvoir, ce genre de tergiversations, pour emblématiques qu’elles soient, ne demeurent que de ponctuels éclaircissements de la scène générale, plus prompts à en accentuer le contraste qu’à en révéler les véritables combles.

L’inspiration c’est rester une demi journée face au clavier sans rien écrire, et tout oublier la phrase d’après. C’est oublier trente concepts à la minute, entre 0,9 et 1,6 g d’alcool dans le sang, et feindre se remémorer un concept particulier des semaines plus tard ; c’est l’ascèse du démon, faire de sa poitrine le terreau et les fondations d’une œuvre appelée à n’être un phénix que pour les autres ; c’est pianoter au hasard comme un singe, sourire comme un satyre ; c’est ne rien tenter qui ne coûte tout.

Tentons la gnose et les manuscrits apocryphes. Préférons l’expérience, l’apprentissage et la passation des savoirs, à la foi vautrée des officiants du canon ; acceptons de croire à la possibilité du rationnel dans notre univers irrationnel, ne serait-ce que pour les comparer empiriquement tous les deux, et cracher à la face des cieux imbéciles notre critique nouvellement fondée.

En deviendrait-elle une exégèse pour autant, ainsi contée ?

A parler des dieux, même dans la poussière de leurs caveaux, ne finit-on pas par contracter un peu de leurs miettes ? De la poussière à la poussière, de la tombe à l’étoile, le temps est une monnaie.

Une fois cette dualité digérée, une fois admise l’idée d’un cosmos valide mais (car) impotent, une fois accepté qu’un type comme Heidegger puisse parfaitement s’être trompé dans une sorte de retournement grandiose de tous ses concepts : la raison de chaque chose est qu’elle n’en a pas, après s’être une fois frottées aux grandes écailles du Rien agissant et du Tout infirme, les routes les plus folles paraissent soudainement balisées.

Et pourtant… le hasard aime à être rassuré.

Tout à l’heure ma femme disait à ma fille qu’elle buvait trop, je me suis retourné et je l’ai pris pour moi. Ca m’a pétrifié, je suis descendu boire un verre de Vini glacé.

Il y a cette vieille bourgeoise aux ongles sales, elle fait du jardinage, le lundi après-midi elle passe son temps à jouer au rapido, elle commande un seul café et fume tout son paquet de Fine 120. A la regarder, blonde un peu abîmé, jupe et collants noirs impeccables, manteau de laine beige, je me dit qu’il ne lui manque plus que le serre-tête pour ressembler à ces petites gamines bourgeoises qu’on voit en uniforme dans les écoles catho de Boulogne ou de Saint-Cloud ; ça m’a rappelé mon grand père, bientôt 84 ans au compteur, surpris ce midi en train de ranger et classer sa boite à bonbons sans sucre : la vieillesse est un retour sur soi - littéralement, et on ne trouve cela attendrissant qu’entre deux ages, comme moi aujourd’hui, ou alors c’est le vini qui fait son effet. En tout cas j’aimerais un jour n’écrire que des histoires de zinc et de bistrots, ne raconter que les silhouettes accoudés - qui m’ont toujours et immanquablement fait penser aux cow-boys de mon enfance - les bribes de conversations entrecoupées de verre d’alcool moyen, les solitudes, et les amitiés amphétaminées qu’on bâtit sur l’ardoise d’un bar quelconque.

Il faudrait que je prenne le courage de le faire un jour, sous la forme d’un reportage, sans trop d’affect ni d’effet, car pour qui sillonne dans la cendre, l’ordinaire d’un troquet suffit à condenser toutes les bizarreries et toutes les poésies du monde. Il n’y a jamais rien à rajouter dans un bar.

Comme le dit Fitz, je devrais juste faire un plan…

Nouvelle :

Nous n’allons pas tarder à arriver à la fin de ce texte, non parce qu’il s’étiole résolument, mais parce que piétinent (piétonent ?) avec insistance - mais aussi avec un charme diabolique - les instances de la fiction, là, quelque part au « perron de mon imagination ». Toute une génération…

Je veux, je vais, essayer, tenter, encore et encore, de conter un ruban fuligineux, âpre et doux, de personnes, de lieux et de distances.

Alors encore.

Alors ?

Zo

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Amours de piscine

Catégorie: Chroniques intimes — mis en ligne par carlotta @ 1:38 pm

Salut, c’est la goutte d’eau ! Depuis que j’écris pour Papier Peint, je commence à rêver d’être un jour publiée chez Aleauderose.

Je vous ai déjà dit que j’avais un peu voyagé avant de rentrer au bercail.
C’était il y a quatre ans ; je travaillais dans un jacuzzi à l’eau de mer, au club de gym du Vancouver Aquatic Center. Une bonne place, pas beaucoup de vacances, mais une bonne ambiance, et la vue imprenable sur les montagnes.
Je ne me plaignais pas. Je m’étais rapidement fait quelques copines parmi les bulles du jacuzzi, et je sortais avec un crystal de sodium marin bien roulé - une relation sensuelle et très « physique » qui correspondait tout à fait à mes besoins de l’époque.

Un jour que ‘Sod’, mon amoureux, profitant que le jacuzzi était vide, était en train de me caresser les atomes d’hydrogène, une fille-femme s’est glissée près de nous dans le bassin, sans bruit. J’ai bien failli m’évaporer de honte. « Arrête, Sod ! », j’ai dit.

La fille-femme a commencé à se masser la plante des pieds. Ça a l’air de la détendre : elle garde les yeux mi-clos.

Et soudain, le gars-homme est apparu. Légèrement poilu, il s’est glissé lentement dans l’eau chaude. Je me suis déplacée vers lui et me suis coulée dans le jet qui lui massait le dos - c’est mon boulot. Au même moment, il a tourné la tête vers la fille-femme et ils ont commencé à discuter. Where are you from et tout le tralala. Lui venait de la côte Est. New York.
Saxophoniste. Ou plutôt : wannabe saxophoniste, tout juste de retour au pays pour suivre une formation de quatre ans en musique à l’université, ici, à Vancouver, sa ville natale.

La fille-femme parlait un peu d’elle aussi, mais moins. Elle avait un petit accent. Ça a bien plu au gars-homme quand elle lui a dit qu’elle était française. Bref, tout allait bien, quand le copain du gars-homme a débarqué, genre « qu’est-ce que tu fous, on y va ! ». Le gars-homme s’est levé, a salué la fille-femme d’un « see you around » sympathique, et il a disparu dans les vestiaires. Non ! J’y croyais pas !

Merde, et merde ! Oh et puis merde ! Je ne suis pas une goutte d’eau.
C’était juste une couverture pour ne pas qu’on se moque de moi.

Dans la vraie vie, je m’appelle Pauline. J’avais 27 ans à l’époque, divorcée, célibataire sans enfants, heureuse propriétaire de Bitch, Honda familiale avec lecteur CD et sièges en cuir bien doux.

Quand Jonathan - c’est son nom - a quitté le jacuzzi, j’ai pensé : « Son numéro. Je n’ai pas son numéro ! Comment est-ce que je vais faire pour le revoir ?!! » Je suis sortie et me suis lavée, séchée, et rhabillée aussi vite qu’un mec, espérant pouvoir le rattraper au vol à la sortie. Je me suis postée devant l’entrée principale, debout, puis assise, et debout encore.
Personne. J’ai jeté un oeil sur le parking : rien. Du tout. C’est alors que je me suis souvenu de la seconde sortie, la fameuse porte de derrière.
J’étais désolée. Je ne savais plus quoi faire.

****La suite au prochain Papier Peint****

Priscille Martin

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Internet a tuer ma fille - 13H30 :

Catégorie: Uncategorized — mis en ligne par carlotta @ 1:35 pm

Elle a une frange au raz du front en forme de canines, et de longues anglaises noires qui virevoltent comme un filet de mazout sous le vent ; de loin, l’épis dans sa chevelure ressemble à un boomerang, mi coiffé, mi enfoncé dans le brun de son crâne. Elle a une tête à me dévorer, mais malgré ses mèches et ses talons aiguisés, je sais que je ne suis pas à son menu aujourd’hui.
Elle monte dans le van, prend le volant, et me demande de lui allumer une cigarette. Avant de la lui tendre, j’ai déjà la sensation de son rouge à lèvres dans ma bouche. Je m’allume moi aussi un clope, baisse la fenêtre, et tente de me noyer dans le bruit du vent et les bouffées de tabac ; les yeux mi-clos, tête penchée, j’y arrive presque, avant que sa voix, comme une braise entre mes doigts, me sorte de mon utérus d’indifférence.
“ Pavel a déjà installé la caméra, je pose les questions, tu as ton carnet ? ”
Tu parles ! un peu que je l’ai mon carnet, il a passé tout le midi au milieu de mon assiette comme un défi à mon appétit, puis dans ma poche, sur ma poitrine, comme un défi au repos, puis un défi tout court, blanc, impeccable. C’est certainement lui qui me fait frissonner comme ça.
Je jette ma cigarette par la fenêtre, et remonte la vitre, simulant n’avoir pas entendu la question.
“ Je sais, tu aurais préféré qu’on discute de la pertinence de ce type d’interview, et de la valeur journalistique du sujet, des questions d’éthique, et tout ça. Je sais très bien que tu aurais voulu qu’on commence par là, et non que je te mette comme ça au pied du mur, le jour même. Mais dis toi que c’est face aux défis qu’on se révèle… et puis pour le reste, tu permettras qu’on en rediscute après avoir vu les rush, d’accord ? ” Elle arrête le van, et se retourne vers moi, succube aux dents étincelantes et aux yeux de marbre. “ Et puis j’ai vraiment besoin de ton soutien sur cette affaire, pense que c’est notre premier gros coup… ” Je ne sais pas si c’est elle qui se glisse vers moi, ou si c’est le skaï qui se rétracte à son contact, mais après que la banquette ait supplié quelques secondes entre nous, elle se retrouve collé contre moi, et sa chaleur inonde jusqu’à mon calepin gelé.
“ J’ai bien quelques idées…. ” dis-je d’un soupir, certain de n’avoir jamais dit quelque chose d’aussi vrai et faux à la fois.

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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