« Encore un “b” ?
- Oui. »
Wojciech prit de mauvaise grâce la petite médaille que lui tendait Urban et la rangea dans le casier approprié. Il était presque plein. Encore deux ou trois journées comme celle-là, avec des trouvailles faussant complètement ses statistiques, et il devrait repenser toute l’organisation de son meuble. Et ce n’était pas rien, son meuble. Quand ils avaient eu l’idée, Urban et lui, de monter ce magasin d’objets personnels récupérés dans les brocantes, les vide-greniers et les marchés aux puces, marqués de prénoms, et de prénoms seulement – ce qui ne facilitait pas la chine–, où les gens pourraient acquérir à bon compte cadeaux de baptêmes et autres « présents particularisés », Wojciech, qui n’avait pas avant tout l’âme d’un commerçant, s’était surtout creusé la tête pour imaginer comment il faudrait présenter la marchandise : dans un petit meuble à casiers, demi-tiroirs qui laisseraient voir les montres, les gourmettes, les médailles, les alliances, les pipes, les briquets, les nécessaires à couture, les mouchoirs, les petites porcelaines et les verres gravés.
Le magasin était maintenant ouvert depuis neuf semaines et on ne pouvait pas dire que ce fût un franc succès. Les Italiens d’en face, sous leur enseigne « Schiffini-Bontempi », spécialisés dans les montres de second poignet (ça ne s’invente pas…), n’avaient pas vu d’un bon œil l’arrivée des deux Polonais dans leur rue déjà saturée de revendeurs étrangers, et les observaient depuis le pas de leur porte, comme chaque fin d’après-midi.
Wojciech détestait cette ambiance de concurrence dans un quartier où chacun ne faisait jamais que lutter bravement avec les moyens du bord pour ne pas crever de faim. Il laissait donc à Urban le soin de caresser dans le sens du poil les voisins récalcitrants. Celui-ci traversa la rue et alla saluer les Italiens, se plaindre un peu avec eux du mauvais tour que prenaient les affaires du pays – dont chacun se fichait éperdument puisque ce n’était pas le sien – avant de fouiller leur vitrine pour dégoter des articles gravés, qu’il disait vouloir acheter et vendre à un même prix, pour ne jamais faire que compléter son offre de marchandise sans nuire au commerce de ses concurrents mais néanmoins collègues, hein ? Il évita de justesse le poing lancé dans sa figure, et revint, piteux, finir l’inventaire.
Wojciech ne fit aucun commentaire, n’avait rien à dire sur la question. Il était plus chagriné par l’abondance imprévue d’objets en « b », en « d », en « j » et en « m ». Pas accoutumé aux prénoms de ce pays-ci. Il manipulait tout cela sans ordre, d’un tiroir à l’autre, découragé.
La belle Maria passa devant le magasin. Grande, fraîche, pas atteinte par la crise. Urban s’immobilisa, hypnotisé. Wojciech leva un œil vers elle et pensa à ses cuisses sous la jupe. Puis chassa bien vite cette image de sa tête, par amitié. Urban était amoureux, Maria s’était déjà offerte à Wojciech, qui n’avait pas dit non. « Je t’aime bien, toi, parce que tu ne me mangeras pas », avait-elle dit. « Non, je suis déjà trop occupé à me bouffer le foie », n’avait-il pas répondu, par égard.
Maria était passée et le calme revenu dans la boutique. Les Italiens avaient accroché les volets sur leur devanture. Urban et Wojciech se regardèrent : ce n’était déjà pas si mal d’être là. Tous les deux.
Bérengère Cournut