L’histoire de Saul :
« Dans les années 70 au Caire, pendant mon adolescence, avant d’être journaliste, je jouais dans un groupe de rock. Mes parents étaient de virulents opposants au régime de Nasser. Ils ne comprenaient pas, professeurs d’histoire bercés d’archéologie, qu’on engloutisse quatre mille ans de patrimoine au nom du « progrès communiste ». C’est une chose qu’ils n’auront jamais comprise, l’effacement des générations passées au profit des générations futures. C’était de petits bourgeois, bien vus à l’université, mais le jour ou ils créèrent leur association de sauvegarde des sites menacés contre « l’idéologie marxiste et impie », tu peux me croire ! Quand je suis né, mon père était en prison, ma mère bannie de son travail, répudiée par sa famille pour une sordide histoire d’adultère montée de toute pièce, mais tellement dans l’air du temps… Bref, j’étais un enfant plus embarrassant que désiré, et fus rapidement confié à la seule tante de ma mère qui ne lui avait pas tourné le dos, Souad. Paix à son âme…. Je fus élevé jusqu’à ma quinzième année par cette femme humble et solide, au sentiment religieux féroce et envahissant. Faut dire, être juif en Egypte était un satané sacerdoce ! Même à la campagne, même après les retournements de régimes, en plus d’être pauvre, notre famille avait le malheur d’être juive. C’est pour ça qu’après ma brève période hippie, période à laquelle je rediscutais sérieusement le bien fondé du combat familial contre Nasser, et ses idéaux finalement pas si éloignés de ceux de mon époque : idéaux humanistes et de liberté, bref, peu de temps après avoir raccroché la guitare et le catogan, je prenais la route d’Israël. Là, par la grâce de Dieu, je rencontrai un vieux professeur de mathématiques, Nassim, Egyptien lui aussi. Il me guida, me conseilla, et m’ouvrit les portes de la ville et de l’université. J’étais à Tel a Viv, j’avais vingt et un an. Je n’avais jamais été attiré par les matières artistiques, me disant, comme Henri James, que la vie d’artiste n’était que frustration, faisant quête incessante de perfection, et j’optais dès ma seconde année pour des études de journalisme, métier plus en rapport avec ma soif d’apprendre et de consensus. Deux ans plus tard j’obtenais mon diplôme d’Etat. Ma tante mourut peu de temps après, mes parents se volatilisèrent après la guerre du Kippour. On m’a dit qu’ils étaient partis en Iran, mais qui sait ? Je n’ai plus jamais entendu parler d’eux depuis. Une fois devenu journaliste, et grâce à mes notions de français, je travaille pour l’agence France-Presse jusqu’au début des années 80. Là, je pars pour une autre agence faire une série de reportages dans la bande de Gaza. C’est la guerre, mais presque sans soldats, c’est la famine, mais presque sans cadavres. C’est une époque affreuse, une époque où tout est laid, des pierres aux enfants. Tout. Tout est mauvais, sale, méchant. Et pourtant… »
Saul interrompt son monologue et allume une cigarette. Il reste silencieux quelques secondes, cherche son portefeuille et en sort une photo plastifiée.
« C’est ma fille Sarah avec sa mère, la photo a quatre ans. »
Il me la tend, je la prends avec respect.
La vie est une explosion :
La boucherie aveugle des bombes – leur autodafé de morale, et de morale militante surtout, pas si innocemment contre productive que cela, d’ailleurs – demeure toujours la même boucherie aveugle, de Caserio et consorts, jusqu’ à celle des ados kamikazes d’aujourd’hui – l’armature mafieuse en moins, peut être. C’est toujours la même barbarie inexcusable. Une barbarie qui n’est ni anarchiste – les révolutions ne sont pas faites pour les anarchistes, question d’éthique – ni surréaliste, ni même nihiliste, c’est une barbarie simplement criminelle. Une violence sans visage ni nom.
Voilà ce que mon cerveau a le temps de penser entre le moment de l’explosion et celui ou les premières rafales de pistolet mitrailleur commencent à fuser dans notre direction, ricochant en arcs voltaïques entre les calandres et le bitume.
C’est à dire en moins de trois secondes.
Un gros van anthracite vient d’exploser comme une bombe à eau remplie d’essence, mettant le feu à la guérite de béton, et retournant comme des crêpes les premières voitures de la file.
Les soldats israéliens qui ne sont pas au sol fauché en deux ouvrent le feu sur un second véhicule qui dans notre dos remonte la file à toute allure. Il s’encastre dans la voiture derrière nous, son pare-brise constellé d’impacts. Les deux hommes dans l’habitacle saisissent leurs fusils et tirent en direction des soldats. Une rafale touche notre voiture. Les soldats ripostent. Le feu se propage. Le ciel se drape de flammes. Une deuxième rafale.
Je réintègre mon corps au moment où la seconde rafale perfore la poitrine de Saul à coté de moi. « Si tu crois que je vais me laisser faire ! » hurle t-il en gesticulant, puis, la seconde suivante, plus rien, son corps est mou, flasque. Je tends la main vers lui quand la troisième rafale nous arrose, le corps de Saul à coté de moi, les sièges arrières, le volant et mon épaule gauche.
On m’apprendra plus tard : « cinquante sept impacts de balles sur notre seule voiture ! ». On me dira aussi que douze personnes, hors terroristes, sont mort lors de l’assaut. On me dira que Saul est mort en martyr et que je suis un héros.
Je me dis que je l’ai bien cherché.
La mission :
Quarante neufs jours plus tard, mes économies réunies, j’achète d’occasion un vieux 4X4 Nissan et me débrouille deux trois papiers pour le voyage.
Je prends la route avec une seule demi photo en poche. En fait en main.
Les secours m’avaient trouvé le poing serré sur la photo de Sarah ; et après avoir tenté – moi inconscient, ou pire, divaguant, gesticulant au son des sirènes – d’ouvrir ma main et détendre mes doigts crispés, l’équipe de secours avait finalement décidé de me laissé la satanée photo en main. Elle faisait dorénavant partie de mes affaires, une fois mon corps – mes épaules – mes bras - parfaitement détendus par les hautes doses de morphine prodiguées aux urgences, manifestation de la loi de « fatalité gravitationnelle ».
Le lendemain – flottant réveil caoutchouteux – je contemplais sous le sourire ravi d’une interne binoclarde mes effets réunis en paquetages impeccables sur ma table de nuit, portefeuille, montre, lunettes de soleil, et cette photo cornée dans une direction que j’étais seul à voir.
Les montagnes. On a dans leur flanc griffé une route profonde et sinueuse, une veine terreuse mais praticable, « même par des chars d’assaut ! ».
C’est dire pour une Nissan.
Officiellement je suis survivant d’une « attaque terroriste ». « Rescapé des babines du feu de l’enfer ». « Survivant ». Me voilà enfin reconnu. Pas encore démasqué.
Je me sens comme une balle dévalant une cote, mais qui, à l’inverse d’une boule de neige grossissant à mesure qu’elle descend, devient de plus en plus petite et minuscule ; comme une idée fixe, élaguée de ses détails d’exécution, devient de plus en plus pointue et invisible. Créant par son infini un puit sans fond.
L’homme qui rétrécit, et n’arrêtera jamais.
Le reste n’est que fragments :
Le village est habité par d’anciens nomades sédentarisés à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Au dessus du village, la route grimpe et disparaît. Elle disparaît réellement pour moi, car je n’irais jamais plus loin, plus loin que ce village. Je n’irais jamais plus loin sur cette route, et je ne verrais jamais où elle disparaît après avoir grimpé par dessus le village. Jamais, non, je ne saurai de quelle couleur est l’ocre des reliefs, de quelle couleur est l’asphalte gris de la route, de quelle couleur est le ciel bleu par dessus la lèvre de sédiments crasseux qui fait office de chaînes montagneuses à ma région.
Le Nissan est en panne, je suis à peine aux deux tiers de ma route. Quelque part à l’Est, vers les montagnes… Dans les montagnes, ça j’y suis, mais là ou je devrais être, j’en suis bien loin.
Fameuse irréductibilité nippone… en fait, le moteur moulina quelques secondes dans un virage visiblement trop pentu et abdiqua dans un nuage de vapeur virginal et cristallin. Fin du périple. Pfuit !
La nuit se passe chez le garagiste.
Je m’y sens aussi déplacé que cette première nuit passée à Jérusalem. Je ressens cette sensation d’errance absolue qui avait édenté la fougue de mes premiers pas de conquérant en ville ; ce vide oppressant, ce regard de clown tordu qu’a le trou noir palpitant sous ma chemise, et qui suce, vide, aspire ma langue dans mon cou. Le seule différence est que je ne croise aucun militaire avant de regagner la mansarde louée au dessus du garage. Personne, le vide glacial de la nuit de roche.
Je fais d’affreux cauchemars. L’un d’eux, qui se répète à l’identique après un réveil en sursaut, concerne un gros démon d’ébène, ventru comme un bouddha thaï et muni d’ailes de chiroptères géantes. Le cauchemar se déroule dans une vaste cité lacustre, mélange flottant de Saint-Malo et de Venise, aux couleurs de toiles hollandaises, avec un soupçon d’architecture steampunk dans les cheminées et les engins volants. Paradoxalement je me réveille plus par ennui que par frayeur, mon cauchemar s’éternisant sans but de caves en coursives, de ruelles en dialogues incongrus ; mais ma sueur bien réelle authentifie le malaise, et chacune de ses gouttes est une des secondes qu’égrène mon insomnie.
Le lendemain est un jour sans jour.
J’entends des chants provenir des ruines d’une l’église à moitié effondrée au bas du hameau. Des chants bien vivants. Le garage est vide. Je ne rencontre personne, les rues en cascades ne bruissent d’aucun souffle. Deux boules paresseuses de nuages, perdues dans l’azur scintillant, ne font même pas mine de bouger. Tout est parfaitement immobile, l’ombre à mes pieds, dure et solide, refuse de s’allonger selon mes pas.
La montagne parle au dessus de ma tête, sa voix est fluette mais épanouie, douce comme l’écho d’un gong suspendu. Mes pieds glissent le long de son sein, me voilà devant l’église en ruine, luttant sur mes jambes pour garder l’équilibre. Plus je descends et plus la pente semble hors de mon contrôle. La rue se transforme en glissière, mes chaussures de marche en éponges gorgées d’huile.
Je suis devant l’église. Mes jambes luttent pour garder l’équilibre.
La façade de l’édifice est à moitié effondrée, pierrailles calciques séchant dans le désert, voûtes à nu.
La carcasse sombre est rougie de candélabres argentés, et de longues files de cierges de cinabres opaques dressés en garnisons rectilignes de part et d’autre de l’autel de marbre.
De l’endroit où je me trouve – je ne sais comment, je réussis à percevoir l’éclat insolent de la croix cérémoniale de malachite, celui de son fourreau d’or pur dressée sur l’autel, masquant le visage du prêtre debout au fond de la ruine.
C’est alors que l’incongruité de l’évènement me frappe de plein fouet.
Il n’y a pas d’églises chrétiennes en ruine dans ces montagnes, et encore moins d’églises chrétiennes en ruine constellées d’incandescents candélabres d’argent, et encore moins d’églises en ruine possédant un autel de marbre intact et leur curé chrétien en option.
Il n’y en a pas ici, pas dans cette région. Il n’y en a jamais eu.
Le murmure de la montagne se change en sanglot. Les nuages foncent, hystériques, et la lune les éventre sans une goutte. Le tonnerre transmute le gong d’acier en gong de tôle. La nuit éponge le jour, même aux heures les plus inaccessibles.
Chaque jour l’assemblée réunie à l’église rajeunit peu à peu, au bout de quelques jours ce ne sont plus que des enfants. Je commence à avoir très peur. Je n’ai jamais aimé les enfants, ils m’effraient. J’ai toujours trouvé l’enfance particulièrement obscène.
Je reconnais Sarah, son sourire de vierge noire. Elle est debout au premier rang. Sans m’en être aperçu, je me suis approché de l’église beaucoup plus près que je ne l’avais jamais fait. Je suis presque à l’entrée, sous la voûte à moitié éboulée. La cinquantaine d’enfants continue de me tourner le dos, chantant d’étranges mots sans consonnes. Sarah sort du rang et se dirige vers l’autel, le prêtre se retourne et lui tend un calice d’ivoire. Elle le saisit, le porte à ses lèvres. Je sens mes jambes flancher comme si j’étais en train de flotter dans le calice, mon corps s’incline contre ses lèvres, et je glisse, bascule, comme elle me boit.
Avant de toucher le sol et de fermer les yeux, j’ai le temps de voir son visage, ses lèvres brillantes et fendues où je disparais.
Une douleur insupportable me déchire l’épaule.