Papier peint n°41
Il a beau faire un peu froid, je sens ma ville alanguie : c’est l’été. Pas question d’en faire beaucoup ce mois-ci. Voici un Papier peint sans commentaire.
Il a beau faire un peu froid, je sens ma ville alanguie : c’est l’été. Pas question d’en faire beaucoup ce mois-ci. Voici un Papier peint sans commentaire.
A Malassise, les belles âmes
Sur les fleurs un peu fatiguées
Mettent de l’eau. Des épigrammes
Résonnent entre deux orées.
Les cerfs et les biches se terrent
Lorsqu’arrive le parisien,
Exténué, hors de lui. Les serres
Sèchent sous un soleil ancien
Et lui s’en va, l’âme vide,
En rêvant à ces jours heureux
Où l’on pouvait, dit André Gide,
Respirer tout auprès des dieux.
Paul Gilles
Recueil d’aphorismes douteux
Commençons par trier nos ordures ménagères avant de demander aux pollueurs internationaux de réduire leurs émissions de gaz mortels, bien sûr… Les donneurs de leçons, toujours perfectiblement désintéressés, ne manqueront d’en appeler à notre responsabilité et à notre pragmatisme. Rappelons que les pollueurs industriels engraissent ces hiérarques moralistes un peu plus conséquemment que nos containers à ordures.
Zo
Stèles (à la Victor Segalen )
La banlieue résidentielle américaine, modèle Springfield
C’est un endroit presque fractal dans l’impression d’infini qui s’en dégage, dans sa répétition… mais là où les fractales naissent dans les choux (Romanesco, je veux dire), ici tout est fabriqué par la main de l’homme, sa main formée au geste habituel, sa main qui radote ; par son pied botté, pour le confort et l’efficacité, botté de totalitarisme et d’uniformité – ici tout est artificiel, construit, pensé, tout vient comme on dit d’un procès, ce qui n’est pas une garantie d’intelligence. Vertige nonsensique. Pas de grand Architecte, mais plutôt un comité, du genre qui préside aux destinées du voisinage fleuri : dahlia, pensées, soucis ? On a d’ailleurs planifié décidé dessiné même la sinuosité, pour le naturel, voyez, celui qui ne revient, en fait, jamais au galop. Ici on roule en voiture, au pas de préférence, et les chevaux sont probablement interdits. Rien pour distraire l’œil de la litanie de maisons modèle A B ou C, rien pour distraire malgré les customisations peinturisations modifications que chaque famille peut apporter – librement ! - à son home, sweet home. Les fioritures, donc. La surface, la répétition, les détails. Ce qui reste, maintenant, c’est l’intime – le dedans de chacun. Une demeure, une famille, un individu, un intérieur de boyaux et de sang, un cerveau, 5 ou 6 sens, tout ce qu’on pense et ce qu’on ressent. La banlieue des Simpson c’est une ruche, aussi : rayon après rayon, les mêmes tubes hexagonaux, et dans chaque cellule de la cire, une cire, cette cire-là ; le poisseux du personnel, le temporel, qui passe par des yeux – uniques, forcément, un matériau unique, cette cire, et pourtant primal et commun – et les mots pour essayer de le rendre, le refaire, l’ordonnancer, pour qu’on puisse enfin danser. Dans la rue, pourquoi pas. La différence cachée dans l’identité, le secret du désir caché derrière la façade rose bonbon, pour faire plus gai, saumon, pour faire plus vrai, mais la pierre naturelle est recommandée si c’est le luxe que vous recherchez. Les Simpson de banlieue c’est l’humour de l’humain, son pathétique, ses temps modernes et radioactifs autant que son éternel féminin, masculin, américain, son éternel train-train. Ca s’écrit dans le micro, et l’accumulation, et dans la parure et dans la répétition, dans la tentative de faire s’agiter les petites maisons identiques, que la route bitumée elle-même secoue son popotin. Il y a des tas de choses que suburbia n’est pas, et elle le sait, et il y a des choses qu’elle est : pas un espace ouvert mais un espace clos, pas un lieu de travail mais un endroit dortoir, un investissement immobilier… un terrier. La seule échappatoire est comme ça vers l’intérieur, elle demande un effort, faut creuser, c’est une fuite en avant dedans – j’écris prisonnier, d’être moi, mais souvent je propose une accumulation, des impressions, des digressions… comme dans sa maison, pour se distraire, un banlieusard allume la télévision, un teenager ouvre son diary. On y habite, là. Si on veut, barricadé derrière les volets, on peut y être soi.
-ana.
Ce n’est pas immédiatement visible, mais c’est sur la pointe des pieds qu’elle gravit la rampe vers la sortie du RER. Elle porte d’élégants talons hauts qui pourraient se prendre dans l’interstice entre les lames de bois qui forment le sol de la passerelle. Arrivée sur la partie couverte de moquette qui donne accès aux tourniquets, elle pose pied à terre, son pied hésite à chaque pression au sol, vascille, elle perd en grâce, elle s’alourdit.
Cha
Josy fut cueillie au saut du lit par un splendide bouquet de roses que le petit livreur eut du mal à lui transmettre tant il était volumineux et le battant de la porte d’entrée étroit.
Une carte accompagnait ce somptueux présent.
Le souvenir de l’œil pétillant et chaleureux de Michel Laurens traversa fugacement son esprit fraîchement éveillé. Elle venait de reconnaître, sur le coin supérieur du bristol, le blason qui figurait sur l’enseigne du Relais des Voultes.
Elle se surprit à rire toute seule comme une gamine, se précipita dans sa chambre pour y récupérer ses lunettes de toute urgence afin de vérifier la réciprocité de son attirance pour l’ami de Féfé.
La journée commençait bien. Le texte, qu’elle lut à trois reprises sans jamais s’en lasser, était bref mais éloquent. Il correspondait bien à l’image que Josy s’était faite de Michel Laurens : un ours au pelage soyeux et aux coussinets bien veloutés.
« Chère amie,
S’il était en votre pouvoir de convaincre mon ami Féfé de venir plus souvent nous rendre visite, en votre charmante compagnie s’entend, sachez que nous en serions sincèrement ravis.
Impatient de cuisiner à nouveau pour vous, je vous attends comme convenu ce dimanche et vous présente mes hommages les plus sincères.»
M. Laurens
Une larme roula sur sa joue sans qu’elle en ait conscience. Josy achevait une quatrième lecture consécutive de la carte de visite.
Elle se leva, émue, se dirigea vers la cuisine en essuyant machinalement sa joue avec le coin de la manche de sa chemise de nuit.
Le miroir de la penderie lui renvoya une image qui ne lui convint pas.
Elle hésita et faillit se détourner de sa direction première pour se précipiter vers la salle de bain où elle gardait un espoir de réparer momentanément l’outrage des ans.
Elle rit à nouveau en pensant qu’elle aurait largement le temps de fourbir ses charmes d’ici à dimanche. Profondément rassurée, elle put s’occuper de son bouquet avec toute la sérénité requise par ce genre de tâche.
Une fois le tout bien ordonné et trônant sur la table de bridge du salon, Josy décida de poursuivre cette matinée par un essayage systématique de toutes les tenues susceptibles d’être portées lors d’un dimanche à la campagne, tout en restant dans les normes de la féminité et du raffinement. Elle ajouta la séduction à ces deux axes de recherche et se promit d’appeler Apolline sans tarder pour solliciter son aide avisée.
Jorge, qui réside rive gauche, est déjà venu à la maison en compagnie de Viviane et Leo, qu’il a rencontrés à la fac. Ces temps-ci, Viviane y a élu domicile. Il y a quelques jours, Jorge accompagnait son ami d’enfance Thibault, invité par Anastasia, rencontrée par Internet, à venir boire un verre chez elle. Ils frappent à la porte et Jorge se trouve nez à nez avec Viviane, amie dans une autre histoire. Il s’écrie : « This is a joke ! ». Mais non, Viviane et Anastasia partagent mon appartement.
Cha
Lorsque j’ouvre les yeux, le blanc mat des murs démaillé me fait l’effet de me réveiller dans une pièce capitonnée, mais il n’en n’est rien. C’est une chambre d’hôpital bruyante, encombrée, fissurée, quelque part en Israël. Deux infirmières grassouillettes tournoient entre les lits en quinconce, tourbillons gazeux décochant mille caresses inachevées.
Mon épaule sanglée pèse une tonne, une tonne de douleur brute, mes yeux en clignant torturent la plaie aux nerfs déchaînés, je vois l’ange rouge à travers les bandages grossir, s’envoler vers moi, prêt à m’avaler tout entier. J’incline ma tête sur la droite. Mes yeux glissent dans l’encadrement de la porte, perdent leur équilibre et tombent à la renverse sur le carrelage turquoise.
L’ombre du couloir les absorbe, et alors je perds connaissance.
Je n’ai jamais été heureux avec ma femme. Elle non plus n’a jamais été heureuse avec moi.
Nous nous entendions bien, à défaut de nous aimer de toute notre âme ; et dans la nasse des solitudes urbaines, se correspondre suffisamment pour partager sa solitude avec un(e) autre est un bienfait non négligeable. D’un accord commun, tacites vœux échangés sur la moiteur froissée de l’oreiller, nous avons décidé de passer notre vie ensemble ; pour ce que ça veux dire… Nous ne serions jamais passionnés, sans fougue, mais avec du caractère, sans véritable amour mais tellement complices que le recours à l’autre serait le moindre des maux promis par la société moderne. Alors nous nous sommes mariés, nous avons emménagé, fait des enfants, dans une indifférence totale. Même si c’est triste à dire, au fond, rien n’est plus interchangeable que l’amour. Nous maquillons une entente ponctuelle en serments éternels. Nos goûts décoratifs et culinaires s’entendent bien, nous sommes de bons parents, et par une concomitance de caractère rare nous offrons au monde gris et esseulé l’image parfaite du bonheur à deux. Un peu comme dans une chanson de Frank Sinatra, « love been good to me », par exemple, mélodie admirable, paroles touchantes, mais on sait tous que le bonhomme derrière le micro est totalement dépressif et camé.
Entre nous c’était une sorte de colocation familiale aux obligations lâches et évolutives, au plaisir garanti tant qu’il restait circonscrit aux inévitables joies communes : vacances, sexe, repas. On dit qu’éviter la facilité, c’est cela le plus difficile. Sûrement, mais moi je n’ai jamais tenté.
L’amour, c’est le seul endroit où le hasard fonctionne à la volonté, et la chance au pourboire. A l’abri des vents et des doutes, sous l’armature pratique du pragmatisme.
Je n’entends plus que des voix. Elles font vibrer la douleur intenable qui habite la moitié de mon corps. Le clapotis des semelles de crêpe sur la fine poussière médicale, amplifié par le jeu des tubes et des éprouvettes, ressemble aux circonvolutives percussions indiennes, ou à un numéro de claquettes hystériques, glissé juste contre mes oreilles, tapant, tapant, et tapant encore ; à ce son mes ongles se retournent ; mes poils fuient mes jambes ; mon sexe disparaît ; ma langue s’atrophie et glisse se cacher derrière une molaire. De mon cœur à mon poignet, la douleur parle et répond, comme un second cœur autonome à la volonté propre, à la volonté d’incarnation surpuissante. A la volonté inflexible de me briser tout entier.
Les voix parlent hébreux, les voix parlent d’un attentat à un check-point, de nombreux morts, de nombreux blessés, dont un français, dans cette chambre d’hôpital.
La douleur gagne son combat, je n’entends plus rien, m’efface comme l’homme invisible derrière ses bandages.
La réalité des rêves :
« Le mariage est un partenariat ».
Je ne la trompais pas, elle ne me trompait pas non plus, rien ne nous manquait finalement. On s’engraissait tour à tour, et par tous les trous. Nous n’étions plus dans un rôle, nous n’étions plus l’image d’Epinal du couple moderne et installé, mais son puissant symbole holographique. Et personne ne pouvait le percer.
On ne s’ennuyait pas violemment, la vie d’une maisonnée procurait bien assez de sujets de conversation à la journée. Le reste : une suite de réalités incestueuses qui se baisaient et s’imbriquaient, jusqu’à gommer tous les angles, et produire le monde le plus confortable et coulant possible. Un monde de recul.
Mais l’accident de voiture changea tout.
J’entends distinctement les voix maintenant. Elles parlent français. Elles parlent de ma fièvre. Tout le haut de mon corps est sanglé sur un lit orthopédique flambant neuf.
Je me souviens du morceau de métal jaillissant de sous mon omoplate gauche, rouge et bleu, de la route aussi, virage, de l’arbre, du pare-brise constellé et du trou béant au centre. Les infirmières parlent français, je l’entend les yeux fermés. Elles parlent français du sang sur le verre tout autour du trou. Elles parlent à ma femme, assise à coté de mon lit sous ma paupière gauche. Elles parlent ensemble du corps de ma fille retrouvé vingt cinq mètres plus loin dans un champ, tout brisé, tout petit, recroquevillé, après être passé par ce putain de trou.
J’entends les doigts fourchus de ma femme se planter dans mes paupières et les forcer à s’ouvrir, et contempler la prison de mon deuil. Manger ma propre merde.
J’aurai tout essayé.
Aucun rêve ne se réalise une fois éveillé.
Je prends un apéritif, Marion et sa mère commandent une coupe de champagne. Ko-zu boit du perrier. La langue chaude du whisky s’enfonce dans ma gorge.
La mère de Marion - “ Appelez-moi Jasmine, voyons… ”, sort une série d’enveloppes blanches d’une serviette au pied de sa chaise, et nous les tend à la chinoise et à moi.
“ Alors vous, vous êtes au cadre, c’est ça ? ” demande-t-elle à Ko-zu. Elle hoche la tête en signe de oui. “ Cadreur ”, n’importe qui est cadreur aujourd’hui, n’importe quoi est “ cadré ” de toutes façons, caméra portée, tremblée, décadrée, pas raccord, tout est cadré aujourd’hui, n’importe qui est cadreur, le jugement est délayé par la profusion des formes ; ce n’est pas comme avec le montage, cette suture prométhéenne, remarquable seulement dans l’invisible…
“ Et vous, vous êtes le journaliste ? ” dit-elle en me regardant. C’est déjà moins précis. Je murmure entre deux gorgées, m’allume une cigarette.
“ Bien, si je vous ai réunis ici, ce n’est pas pour vous complimenter des heures, ma fille est là pour ça. Vous êtes ici car je vous donne du galon. Grâce aux bénéfices dégagés sur vos opérations, et sur d’autres opérations similaires, nous allons monter une structure de production cinématographique, et faire de vrais films. Oh, pas grand chose d’exceptionnel, ni de grande envergure, mais des films quand même, en plus des reportages déjà faits. Des films, vous comprenez ? De vraies histoires quoi… ”
Le fait divers n’est-il plus réel ? me dis-je à moi-même.
Ou alors, des films sans art.
Ko-zu hoche encore la tête en signe de oui. Moi j’écrase mon clope, grimace un sourire.
“ Bien, vous allez travailler chez moi, j’ai loué une villa dans la région pour quelques semaines, installez vous et travaillez à un premier script. Nous verrons ce qu’on en fera. ” C’est à moi qu’elle sourit à la fin de sa phrase, j’en suis sûr.
Elle a le visage enflé des estampes japonaises, un visage sans traits, très rose et lisse comme celui d’Adjani. Pour elle ce doit être un affreux lieu commun qu’on la confonde avec sa fille.
Elle finit sa coupe de champagne et se lève. “ La note est pour moi, bon appétit ” puis elle part sans ajouter un mot, et disparaît sous les yeux stupides de Bruce Willis.
Nos trois cheese burger à vingt-cinq euros pièce arrivent.