« Mais pourquoi vous l’avez tué ? Il a demandé au milieu d’une digression dans son histoire.
- Hein ? Qui ? Je fais en sortant d’une réflexion sur la difficulté de se heurter au paranormal.
- Le mafieux qui vous a emmené sur son bateau.
- On dit ‘mené en bateau’. »
Il continue de me regarder comme si je n’avais rien dit.
« C’est rien que vous ayez envie de savoir.
- Comment ça rien que je ne veuille savoir ? Je viens de vous poser la question ! »
Je ris.
« Croyez-moi, vous n’avez pas envie de comprendre. Et même si je vous répondais, vous en ririez. Jusqu’à ce que vous compreniez. Et que vous vous flinguiez. Vous avez lu Lovecraft ?
- Hein ? Quel rapport ?
- Laissez tomber. »
Je bois une gorgée d’un vin local.
« Vous comptez vraiment essayer de comprendre jusqu’à vous en éclater le cerveau, pas vrai ?
- Ben, c’est mon métier quand même.
- Vous avez dit le contraire devant votre coreligionnaire.
- Co… »
Je me lève à la seconde où il avait l’habitude de hausser le ton, fort de son commissariat. Je vais jusqu’au lavabo où je vide mon verre avant de le rincer.
« Je vais sortir, je dis, si vous voulez continuer à causer, ça sera dehors. »
Il a l’air encore plus perdu qu’avant, je me dis.
« Il faut que arrêtiez de penser que vous représentez la loi. Non seulement on est en Autriche, mais en plus on s’en fout.
- De quoi ?
- Quoi de quoi ? Vous avez compris nan ?
- Oui, oui. Mais vous pensez ce que vous venez de dire ?
- Évidemment. Vous trouviez ça drôle ?
- Non, non, c’est que…, il reprend ses esprits, vous croyez vraiment que vous pouvez vous placer au-dessus de la loi ?
- C’est pas vraiment ce que j’ai dit ; mais cela dit, à votre sens, oui.
- Mais… vous êtes fous !
- Hors-la-loi. Pas fous, hors-la-loi.
- Mais la loi, c’est… la base ! La condition de fonctionnement d’une société ! »
Je soupire.
« Non, je fais, non, la loi c’est juste les limites officielles du comportement autorisé. Ses frontières. La barrière au-delà de laquelle vous êtes un étranger. Vous comprenez ?
- Hein ? Mais oui, mais… Mais…
- Mais quoi encore ? Ca dépasse votre entendement qu’on puisse remettre en question le fondement de tout ce que vous appelez ‘le Bien’ ?
- Mais je ne dis pas ça !
- Alors quoi ? »
Il reste quelques seconde sans réfléchir à espérer qu’un de ses instincts prenne le relais. Mais ni sa pensée, ni ses réflexes linguistiques ne suivent.
« Bon écoutez, je dis, je veux bien que tout ça soit un peu surprenant étant donné la situation, mais là va falloir mobiliser vos neurones.
- Le stupéfiant Fix et ses ravages…, Zack fait avant de boire.
- Ça vole toujours aussi haut, dis-moi. »
Il rit.
« Pourquoi tu te prends la tête ? Lu Tan dit au malheureux lieutenant, laisse-toi vivre mon pote ! Tiens reprends un coup, il dit en le resservant un peu maladroitement. »
Sans prendre le temps de penser, il vide son verre et en redemande un, que Lu Tan lui sert, avant de le vider à nouveau.
« Donc… Vous vous pensez au-dessus des lois, vous assassinez les gens pour une raison que j’ignore, vous êtes impliqués dans un tas de trucs dont je n’ai strictement pas idée, vous envoyez chier des agents des forces de l’ordre et vous me demandez de ne pas poser de questions ?
- Hmm… C’est presque ça.
- Vous vous foutez de moi ?
- Non. Vraiment, non. Mais écoutez, quand vous étiez flic, vous vous pensiez au-dessus de nos lois, vous enfermiez des gens pour des raisons que j’ignore, vous envoyiez chier le reste du monde et vous vouliez qu’on circule rien à voir ? Je crois que vous m’avez toujours pas compris.
- Mais… Mais c’est différent !
- Ah bon ? C’est le badge qui change tout ?
- Mais non ! Mais… On protège les citoyens, vous, vous-
- Faites tirez dessus par des policiers zélés qui protègent l’ordre public.
- Vous aviez pris des enfants en otage !
- La faute à qui ?
- La faute à… Vous allez quand même pas me coller ça sur le dos ?
- Bien sûr que si, nous on faisait juste des courses.
- Alors ça c’est fort. Vous envoyez un collègue à l’hôpital, vous prenez une classe en otage, vous ouvrez le feu en pleine rue, en plein jour, vous volez des voitures, des bateaux, vous bloquez des autoroutes et maintenant c’est de ma faute ?
- Ah nan, pour la fin, c’est une autre histoire. Cela dit, oui, sans vous, on n’aurait pas pris d’otages. Si vous étiez moins obtus aussi…
- Nan mais vous êtes incroyable vous ! On faisait notre boulot !
- Honte à vous, Julie fait en apportant un plat, vous espérez quand même pas nous convaincre avec ça ?
- Je vous accorde qu’ils sont un peu turbulents, Xia Lin dit en apportant le deuxième, mais-
- Un peu turbulents ? Il manque de s’étrangler.
- Oui, ils sont plutôt vivants, vous ne trouvez pas ? On s’y fait vite, vous verrez. »
Le front brûlant, les nerfs au bord de craquer, il crispe ses mains sur le bord de la table.
« Tenez, mangez, ça ira mieux après, elle dit en le servant, Allez ! Mangez ! On a fait ça spécialement pour vous.
- Pète un coup, Lu Tan dit, on dirait que tu vas exploser tellement t’es rouge.
- Lu Tan !
- Mais M’man !
- Arrêtez de vous fatiguer, vous vous faites du mal, Khalim dit, vous pouvez rien pour eux. Ils sont cinglés. Tous les neurones grillés. Cramés du cerveau. Cherchez pas, on a déjà essayé.
- Ouais, calmez-vous, Xav’ dit en se servant, vous êtes quand même pas venu jusqu’ici pour nous engueuler ?
- Non, effectivement, non, il fait, j’étais venu pour trouver des réponses. Mais visiblement, c’est pas le genre de la maison.
- Nan mais, on lui fait à manger, on lui sert à boire et on l’écoute et il est pas content, Julie dit, vous voulez pas une pipe non plus ? »
Il la toise violemment sans qu’elle sourcille. Jusqu’à ce que le fumet de la viande cuite dans son jus ne le convainque d’abandonner.
« File-moi cette bouteille, toi. On se la bouffe votre saleté de tambouille là ? »
Il déchire un morceau de pain.
« Et arrêtez de vous marrer ! »
Arthur