Fidèle à son sens pratique, Josy avait opté pour des mocassins légers, délaissant pour une fois ses chaussures à talons hauts.
Ce détail inhabituel rendait sa démarche particulièrement rapide et sautillante.
Josy se dandinait presque mais n’en avait cure.
Elle était au bord de l’essoufflement lorsqu’elle parvint en vue du Café des Berges et un vieux réflexe l’amena à vérifier son aspect dans le reflet de la vitrine toute proche. Bien que les circonstances lui aient semblé graves, elle ne souhaitait pas apparaître dans le bar le teint cramoisi ou la chevelure en bataille. Malgré toute la hâte dont elle avait fait preuve pour répondre à l’appel de Féfé, Josy ne perdait ni ses repères, ni son sang froid. Pourtant, le ton sépulcral du patron ainsi que son laconisme l’avait inquiétée au plus haut point.
Pendant les quelques minutes qui lui étaient nécessaires pour rallier le café, elle avait évité de laisser vagabonder son imagination car elle refusait de s’attendre au pire.
Se jugeant suffisamment présentable, elle entra dans l’établissement désert.
Toutes les lumières étaient éteintes et la salle plongée dans l’obscurité l’intimida. Elle lança d’une voix mal assurée et presque chevrotante :
_ Féfé ? Tu es là ?
Il n’y eut pas de réponse.
Au bout d’une poignée de secondes, elle allait réitérer sa question en y mettant un peu plus de fermeté lorsqu’un bruit vint de la cave sous-salle.
Un léger rai de lumière filtrait par les bords disjoints de la trappe en bois.
Josy s’en approcha et tapa dessus de son talon plat. Elle regretta le claquement sonore que ses escarpins coutumiers auraient produit à la place de ses mocassins.
Contrainte de donner de la voix, elle renouvela son appel mais en criant carrément :
_ Féfé ? Où es-tu ?
Son timbre, poussé en amplitude, se perdit dans les aigus.
Enfin, Féfé lui répondit. Sa voix provenait de dessous la trappe et bientôt, cette dernière s’entrouvrit, laissant deviner le nez puis le visage entier du patron.
Il soufflait comme un bœuf et peinait à s’extraire de son sous-sol.
_ Aide-moi Josy, j’en peux plus … Qu’elle est lourde cette trappe !
Josy ne discuta pas et soulagea du mieux qu’elle le pût la pression exercée par le pesant panneau de chêne sur les épaules de son ami.
Quand il émergea enfin, elle ne put retenir un cri aigu en voyant son visage et ses mains maculées de sang.
_ Mais qu’est-ce que tu as fait ?
Elle reculait, l’air horrifié, prête à prendre la fuite tant la vue du sang la terrifiait.
La mine fatiguée, Féfé la calma :
_ Arrête-toi de crier, tu veux… C’est pas moi Landru ! Je vais t’expliquer, j’ai tué personne. Enfin, pas vraiment…
Le cafetier ne réalisa pas l’ambiguïté de sa phrase.
Josy changea alors de centre d’intérêt et en profita pour regarder au bas de l’escalier qui desservait la cave. La veilleuse était restée allumée, lui révélant, sous un angle dramatique, la présence de Gonzalve au pied des marches. Il semblait mort.
Josy ne put retenir un second cri perçant.
Exaspéré, Féfé lui intima l’ordre de se taire.
Elle obéit, mais pour son malheur, elle se tourna vers le comptoir dans l’intention d’y attraper un grand verre d’eau.
Ce qu’elle vit déclencha son troisième et dernier cri strident de la soirée.
Antonio, la tête également couverte de sang encore frais, reposait de tout son long sur le praticable.
La respiration coupée, Josy s’affaissa littéralement contre le zinc en suppliant Féfé de la soutenir. Il la fit s’asseoir et lui servit un verre de sa liqueur de verveine qu’elle engloutit cul sec.
Après une grande inspiration elle le questionna :
_ C’est toi qui as fait tout ça ?
Féfé leva les yeux au ciel. Ses avants bras musculeux s’élevèrent eux aussi dans un geste de désespoir.
_ Mais comment tu peux dire des choses pareilles ? Tu me connais, non ?
C’est cette andouille de Gonzalve qui a tout provoqué ; il s’est fait mal tout seul ce con.
_ Et Antonio ? Demanda Josy.
_ Oh ! Lui, heureusement qu’il a l’habitude des châtaignes, parce qu’avec le coup de carafe que l’autre ensuqué lui a mis sur le cap, j’en connais beaucoup qui respireraient plus.
_ Et il respire ? L’interrogea Josy.
_ Oui, d’ailleurs, tiens, il revient à lui.
Effectivement, dans une succession de borborygmes sourds, l’inaltérable rugbyman émergeait de son inconscience. Féfé parut soulagé et retourna s’occuper de son beau-frère passablement commotionné.
_ Et tu as prévenu qui d’autre que moi ? Demanda Josy d’une petite voix craintive.
Féfé lui répondit sans se retourner, trop absorbé par les soins qu’il tentait de prodiguer au blessé.
_ Ne t’inquiète pas, j’ai appelé ma sœur Juliette, elle ne va pas tarder à arriver.
Puis il lui raconta, sans se répandre en détails, l’enchaînement catastrophique des évènements qui avaient émaillé la soirée.
Dehors, la nuit était d’un noir d’encre. Le froid, qui devenait chaque jour un peu plus vif, les fit frissonner presque en même temps.
_ Et Gonzalve, il est mort ?
_ Mort, non ! Mais sacrément amoché, ça oui. Il ne s’est pas raté le pauvre. Il faut dire que ce soir, il avait vraiment mis le quiche. Ca lui a pas réussi …
Pendant ce temps, Josy réfléchissait.
« Pas les flics », fut sa première pensée mais elle ne la formula pas. Elle aurait eu l’impression d’achever son ami en évoquant la force publique.
_ Où est Antonio ?
La voix sonore de Juliette les fit sursauter. Ils ne l’avaient pas entendu arriver et durent prendre toutes les précautions imaginables pour que Juliette ne défaille pas au vu de l’état de son mari.
Antonio, aidé par Féfé, revenait à lui par paliers, processus qui fut grandement accéléré par la présence de sa femme.
Après l’avoir réconforté dans ses bras affectueux, Juliette se ressaisit et se dirigea sans un mot vers la réserve dont elle revint munie d’une trousse de secours.
Elle commença par nettoyer le pourtour de la plaie à grande eau, redonnant ainsi au visage de son homme un aspect rassurant.
Une fois le pansement terminé, elle se tourna vers son frère et lui demanda ce qu’il comptait faire de Gonzalve.
Ce dernier gisait toujours immobile en bas des marches, laissant juste échapper de temps à autre, un gémissement plaintif.
_ On peut pas le laisser comme çà ! trancha Josy. Je vais rester là avec toi. Juliette n’a qu’à rentrer avec Antonio le plus discrètement possible.
En attendant, je vais prévenir le docteur Perret, ça vaut mieux que les urgences. Enfin, pour l’instant …
Un silence accueillit sa proposition. Ils pesaient tous les conséquences probables d’une intervention extérieure. La solution du docteur Perret leur apparut finalement comme un moindre mal, car ils approuvèrent unanimement Josy.
Aidée de son frère, Juliette embarqua un Antonio vacillant dans son fourgon et démarra sans perdre un instant.