Restés seuls avec le problème Gonzalve, Féfé et Josy convinrent d’une version des évènements qui pût paraître plausible au médecin lorsqu’il poserait des questions.
Josy releva qu’avec un peu de chance, la réputation d’ivrogne de Gonzalve et l’absence de témoin direct de « l’accident » contribueraient à accréditer leur version.
L’offre implicite de faux témoignage et la détermination affichée par son amie touchèrent Féfé et lui redonnèrent le courage indispensable pour affronter la suite de la nuit.
Ils attendirent l’arrivée du docteur Perret aux côtés du blessé, tentant de le réconforter de leur mieux. Mais l’évanouissement prolongé de Gonzalve ainsi que la position angulaire de ses jambes par rapport à son bassin ne les rassurèrent pas sur son état, bien au contraire.
Ils échangèrent un regard dénué d’optimisme et se resservirent une tournée de liqueur verte afin de rendre l’attente plus supportable.
Le docteur, comme à son habitude, déboula sans préambule et mit moins de deux minutes pour leur annoncer son diagnostic : Paralysie partielle probable des membres inférieurs, accompagnée d’éventuelles lésions cérébrales nécessitant un transfert immédiat à l’hôpital.
Tout en composant le numéro de téléphone d’un ambulancier de garde, le docteur Perret ne quittait pas Féfé du regard.
En guise de réponse, Féfé offrit un verre de liqueur maison au médecin qui s’empressa de l’accepter. Il vida le verre à petits traits et alors seulement, après s’être soigneusement essuyé les commissures des lèvres à l’aide de son mouchoir brodé, le docteur Perret s’intéressa aux circonstances de l’accident.
De petite taille, l’œil vif et les membres secs, le médecin n’avait pas pour habitude de perdre son temps. Il allait à l’essentiel, pesait, jaugeait, puis édictait un jugement en économisant ses mots.
_ Je suppose que cet assoiffé a voulu descendre s’abreuver directement à la source … Ce n’est pas bien prudent de votre part, Monsieur Cavagnac. S’agissant d’un énergumène comme Gonzalve, il est même surprenant que vous le laissiez se servir lui-même. Enfin, ce que j’en dis … Cela ne me regarde pas mais je crains que vous n’ayez à vous justifier, si par hasard, la famille venait à porter plainte. Bref, je ne veux pas vous embêter mais il me semble que vous devriez vous y préparer.
Il n’attendait visiblement aucune réponse et ne fut donc pas déçu par le mutisme de Féfé.
Josy préféra rester aux abords de la trappe, d’où elle surveillait l’évolution de l’état du blessé. Ce dernier geignait toujours par intermittence sans qu’aucun mouvement ne vînt indiquer une reprise de conscience.
Les toutes premières lueurs de l’aube pointaient déjà dans l’horizon lorsqu’un véhicule d’urgence des pompiers s’immobilisa devant le Café des Berges.
Féfé interrogea le médecin du regard. N’avait-il pas contacté un ambulancier ?
Josy marmonna entre ses dents :
_ Pour ce qui est de la publicité, là, on va être servi.
Alors que le médecin capitaine entrait dans le bar, suivi de deux de ses hommes encombrés par le matelas coquille, le téléphone portable antique du docteur Perret se mit à couiner bruyamment.
Il s’écarta de quelques mètres, tout en désignant la direction de la cave aux pompiers.
Pendant que les secouristes se mettaient à l’ouvrage, le docteur rangea son matériel dans sa grosse sacoche de cuir noir héritée de son père, le respecté vétérinaire Gustave Perret.
Il venait de couper la communication et un masque soucieux s’était posé sur son visage ordinairement avenant.
_ Décidément, c’est ma nuit ! Je file, on m’attend pour une autre urgence. A bientôt monsieur Cavagnac, madame …
Il salua Josy d’une brève inclination du chef, puis se dirigea aussitôt vers la trappe où les pompiers, lancés dans une manœuvre délicate, s’efforçaient d’évacuer le blessé sans trop le secouer. La tâche était difficile et le capitaine ne releva pas la tête lorsque le docteur lui annonça son départ immédiat pour raison professionnelle.
Josy et Féfé, secoués par toutes ces émotions accumulées, se resservirent machinalement un verre de liqueur, puis, vu l’heure matinale, le patron lança une tournée de cafés. Il en proposa aux pompiers, d’abord un peu décontenancés par cette décontraction apparente ; mais ils acceptèrent finalement tous.