March 3, 2008

Papier peint n°48

Catégorie: Journaux et leur éditorial — mis en ligne par carlotta @ 11:22 pm

Ouvrir le numéro 48

J’étais de moins en moins à mon affaire. Je retenais mon souffle. J’ai cru l’avoir tué. Ses branches étaient si tendres sous mon sécateur. J’avais trop rabattu mon arbre à la Sainte Catherine, et tout l’hiver j’ai craint qu’il ne meure. Ce n’est que depuis quelques jours que je recouvre ma sérénité, petit à petit : des bourgeons enflent, collants, petits certes mais bien vivants, le méristème s’en donne à coeur joie et le mien, mon coeur, s’éclaire de nouveau. J’avais ce sentiment terrible d’avoir failli à ma responsabilité : un arbre, ce n’est pas rien. Alors je sens revenir un peu de cette force qui vous a livré chaque les mois, depuis quatre ans, un nouveau Papier peint, et qui s’était étiolée. Mais par précaution et par décision unanime de mézigue, Papier peint passe trimestriel.

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La Défense selon Gatien

Catégorie: La Défense selon Gatien — | — mis en ligne par carlotta @ 11:21 pm

Blue_Tower

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Elle est passée

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 11:18 pm

Il y en a peu à qui nos façons dessinent sur le sable ce léger cri un jour aboli.
Que ferez-vous de ce que nous avons touché ?
Il n’est plus temps de construire l’abri, au plus proche des adieux, seules les larmes perpétueront le rêve.
On aurait pu inscrire sur le registre une autre destinée.
Mais nous y sommes si peu.
On entre dans l’arène comme si la vie, la mort, rien que le tour, assis dans la carriole depuis longtemps ratatinés.
En vain, elle est passée.

Corinne Haddad

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Fatras délicieux

Catégorie: Aphorismes douteux — mis en ligne par carlotta @ 11:17 pm

Recueil d’aphorismes douteux

Ne pas mettre la charrue avant les boeufs.
Ce n’est pas de l’homme en tant qu’entité neutre dont on parle quand on parle de « nature humaine », mais de l’homme pollué par des conditions d’existence inacceptables lui ayant fait copier les pires travers et les pires traits de son oppresseur, conditions induites par une soumission séculaire aux maillons bien gardés. De la sorte, en feignant accuser tout le monde du mal du monde, on innocente de fait tout un chacun.

Et chez un coupable, l’innocence vaut très cher.

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Le yéti d’Albi - Mardi. 5h50.

Catégorie: Le Yéti d'Albi — mis en ligne par carlotta @ 11:14 pm

_ Vous disiez quelque chose, ma chère ?
_ Non ! Je disais juste qu’il s’agissait tout de même de ma propre chambre.
_ Allons Margueritte, le moment est mal choisi pour affirmer votre instinct de propriété ! Le Docteur nous a demandé de sortir afin de pouvoir examiner Mademoiselle … Supporteriez-vous que j’assistasse à vos rendez-vous médicaux dans leur intégralité ? Soyez simplement patiente, voilà tout.
La présence de Donatien mit tacitement fin à l’échange pincé des deux vieilles dames. Sa mère le dévisagea sans trop d’insistance, puis s’adressa tout naturellement à Margueritte, comme si la situation qu’ils affrontaient était parfaitement ordinaire.
_ Ce coquin de carabin
A beau être républicain
Il est pourtant parmi les médicastres
Le plus fiable jusques à Castres ! chantonna-t-elle.
En réalité, elle ne trompa personne. Le docteur Perret ne s’était d’ailleurs pas privé d’exprimer son étonnement quant à la présence de Madame de Lasprades au chevet d’une jeune femme violentée à pareille heure.
Donatien mit un terme à ses débordements poétiques.
_ Maman, comme vous en faisiez très justement la remarque à cette chère Margueritte, si l’heure est mal choisie pour la curiosité, elle ne se prête pas non plus aux rimes faciles. Puis-je vous rappeler d’autre part, que mon grand-père, puis mon père et enfin moi-même sommes depuis presque un siècle au service de cette république que vous raillez tant. Enfin, n’oubliez pas que la discrétion du Docteur n’est pas la moindre de ses qualités. Vous en savez là-dessus au moins autant que moi …
Un silence durable s’installa dans le salon-boudoir de Madame Armand.
De la chambre voisine, quelques mots leur parvenaient, assourdis par l’épaisse porte capitonnée de satin.
Le claquement caractéristique que la sacoche du médecin produisait en se refermant leur signala la fin de l’examen.
Ils se levèrent dans un ensemble aussi parfait qu’involontaire, ce qui les gêna quelque peu tous les trois et c’est dans cette position que le docteur les trouva en ouvrant la porte de la chambre.
Il fit signe à Donatien de venir, s’effaça pour lui laisser le passage et referma aussitôt derrière lui.
Léonie se redressa de toute sa taille, affichant une petite moue pincée que Margueritte s’empressa d’imiter tout d’abord par solidarité, puis, elle réalisa que le médecin venait de lui interdire pour la seconde fois l’accès à sa propre chambre pour n’y accepter que Donatien. Elle se renfrogna, croisa ses bras sur son ventre et pointa sonnez vers le plafond, l’œil fixe et la paupière plissée.
Les deux amies restèrent figées dans leur pose réprobatrice et gardèrent un silence guindé dont le but inavoué était de saisir des bribes de ce qui se disait dans la chambre interdite.
Elles s’efforcèrent de rester dignes lorsque le docteur les rejoignit après quelques minutes interminables. Ce dernier poussa un peu plus loin son effronterie en ne leur adressant pas un traître mot.
Exaspérée par ce mutisme délibéré, Léonie changea radicalement d’attitude et se fit tout à coup souriante et un brin enjôleuse. Elle pensait ainsi mettre à profit le souvenir lointain des attentions que le médecin avait eu pour elle dans sa jeunesse.
Ce fut peine perdue.
Paul Perret lui retourna un sourire charmeur et passablement teinté d’ironie, à son goût du moins.
Il rouvrit sa sacoche déformée par le temps et l’usage, en retira son ordonnancier et s’installant paisiblement face à elles, il se munit de son stylo plume et rédigea sa prescription en les regardant de temps à autres, avec ce même petit air de défi.
Profondément vexée par son échec, Léonie se désintéressa définitivement du docteur et se plongea dans la lecture d’un magazine de mode qui traînait là. Elle sursauta pourtant lorsqu’il prit congé :
_ Pour la visite rien ne presse, nous verrons cela une autre fois … Bien le bonjour Mesdames, puisqu’il est déjà fort tard. Toujours à votre disposition …
Paul Perret quitta la pièce sans plus attendre, après une ultime et symbolique inclination en direction des deux femmes.
Margueritte tressaillit lorsque la porte d’entrée claqua. Ce bruit eut pour effet de tirer Léonie de la torpeur qu’elle affectait.
Elle se lança dans une diatribe aux accents sifflants et sa voix partit très vite dans les aigus :
_ Roturier, athée, soupçonnable d’anarchisme s’il se trouve, et pour couronner le tout, le voilà devenu un mufle parfait. Ce fils d’un pousseur de clystère ! Pour qui se prend-il ? Nous faire cet affront ! Chez vous Margueritte, chez vous !
Celle-ci s’apprêtait à surenchérir lorsque Donatien ouvrit brusquement la porte, leur intima l’ordre de faire silence et fixant sa mère en particulier, il lui suggéra dans la foulée de regagner ses pénates et d’offrir par la même occasion un petit déjeuner réparateur à Margueritte qui semblait en avoir bien besoin.
La porte se referma aussitôt, sans leur laisser la possibilité d’objecter quoique ce soit .
Comme hébétées par l’outrage, elles se levèrent mécaniquement et obéirent sans un mot à la « suggestion » de Donatien.
Margueritte maugréa tout de même lorsqu’elle franchit le seuil de son appartement. Les émotions accumulées au cours des deux dernières heures l’avaient complètement chamboulée. Un peu trop sans doute, car repensant au comportement du médecin, elle lâcha une phrase aussi superflue que risquée :
_ Mufle parfait, mufle parfait, cela n’a pas toujours été le cas si mes souvenirs sont bons.
Cette allusion aux relations discrètes que Léonie avait entretenues, voici vingt années, avec Paul Perret fut la flèche du Parthe.
Si peu habituée à de tels actes de rébellion de la part de Margueritte, Madame Faragnan se drapa dans sa dignité et fit la sourde oreille aux insupportables provocations de son amie.
Clémente, elle décida de mettre ce débordement sur le compte de la fragilité de caractère de Margueritte et sur son absence de jugeote. Elle se jura pourtant de lui rendre un jour ce coup de Trafalgar. Œil pour œil.
C’était oublier un peu vite le rôle capital joué par Madame Armand dont la courageuse apparition avait mis en fuite l’ignoble agresseur d’Apolline. C’était elle qui l’avait secourue la première, donnant simultanément l’alarme à toute la maisonnée des Lasprades. Enfin, c’était encore elle qui s’était chargée de prévenir le docteur Perret plutôt que les services de secours, car elle avait pu identifier sans une hésitation le faciès grimaçant de l’inspecteur Berger pendant que ce dernier vitupérait et violentait « cette pauvre petite ».
Elle s’en ouvrit à Léonie au cours d’un petit déjeuner surréaliste, où le café fut accompagné de ce qui leur tomba sous la main, sans distinction de goût.
Les deux vieilles dames refirent ensemble la chronologie des évènements récents et envisagèrent avec gravité les conséquences possibles.
Il en ressortit qu’un grand danger menaçait Donatien, ne serait-ce que par ses liens avec cette jeune femme. Il importait donc qu’ils aient une conversation franche afin de parer en famille aux risques de scandale et de manipulation que cette situation pouvait engendrer.
Elles réfléchirent de concert à la meilleure manière d’aborder la question sans froisser un Donatien que l’amour avait rendu vindicatif et méconnaissable.
Décision fut prise de contacter sur-le-champ Raoul Ponsolles, le cousin germain de feu Monsieur Armand, dont les connaissances en tous genres leur apporteraient peut-être des éclaircissements sur les manigances de l’inspecteur psychopathe.
_ Encore un fameux produit de la grandiose République celui-là !
Telle fut l’acide conclusion de Léonie

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La paix dans un ménage à trois

Catégorie: Chroniques intimes — mis en ligne par carlotta @ 11:12 pm

Comment Alberto, surpris par son père en train de s’occuper de sa belle-mère de très près, trouve une bonne raison pour se justifier.

Alberto avait une belle-mère très jeune, d’un caractère têtu et difficile, et qui, comme cela arrive souvent, ne le laissait jamais tranquille. Comme il s’était plaint de cela à plusieurs reprises auprès de certains de ses amis, ceux-ci lui donnèrent ce conseil: «Alberto, si tu ne trouves pas le moyen de t’occuper d’elle de très près, n’espère jamais vivre avec elle sinon en mauvaise part et en bisbille! ». Alberto dit: « Vous croyez ça ? ». Et eux de répondre: « Nous en sommes sûrs! ».
il avait envie de dormir.
Ainsi son père se calma et la femme fut tranquille au sujet des familiarités qu’elle avait eues avec
Alberto. Et, depuis ce jour-là tous deux continuèrent leur petit jeu de façon si secrète et avec tant de discrétion que le père n’eut plus besoin de jouer du bâton de toute sa vie. Le remède qu’Alberto avait utilisé pour vivre en paix avec sa belle-mère était bon ainsi que la raison qu’il avait fournie aux voisins qui étaient accourus. Par conséquent, je crois que beaucoup de femmes, mais pas toutes, pourraient s’entendre avec leur gendre, si elles faisaient comme lui, surtout celles qui sont les épouses d’hommes âgés, comme elle l’était, et qui, puisqu’elles sont jeunes, veulent rester éveillées alors que les vieux maris veulent dormir.

Franco Sacchetti

Traduction de Paul Gilles
Quatorzième nouvelle sur les quelque trois cents de Sacchetti (1330-1400 env.), publiées à Florence et qu’on peut relire en partie dans le tome 4 de la « Biblioteca portatile deI uiaggiatore » ( 1834). Le titre est dû au traducteur.

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Catégorie: Collisions — mis en ligne par carlotta @ 11:11 pm

Gaël me parle longuement du cinéma de François Truffaut. Il me raconte aussi des tas d’histoires que j’aimerais qu’il écrive, pour que je puisse les lire. ( Je ne serais d’ailleurs pas surprise qu’il les aie déjà écrites.) Quelques jours plus tard, pendant que je suis en train de lire un billet érudit et drôle qui m’est dédicacé sur http://blogruz.blogspot.com/2008/02/813.html, dans lequel il est question du cinéma de François Truffaut (merci au dédicataire), Gaël, mais pas le même Gaël, qui passe derrière ma chaise, m’interpelle. Alors je me sens toute drôle.

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Un islamiste au plafond - 22h12 :

Catégorie: Uncategorized — mis en ligne par carlotta @ 11:07 pm

Un coup de feu.
Le blouson du tueur explose. Mes oreilles au chaud du casque vrillent, saturées, le diaphragme de la caméra s’affole, plongeant la scène dans l’obscurité. Un autre coup de feu. Bruit de chute. Marion pousse un cri, j’entends aussi un souffle rauque, une plainte. Je lève les yeux. Ko-zu rentre dans le champ. Elle pointe une arme vers le tueur, recroquevillé sur le sol, et tire encore, une fois, deux fois, trois fois, dans sa tête, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, plus rien qu’une bouillabaisse touffue.
Ensuite elle se retourne et vise Marion, sur sa gauche, collée au mur.
“ Il me reste une balle. Il faut que quelqu’un la prenne ! ”

22h13 :
“ Il me reste une balle. Il faut que quelqu’un la prenne ! ”
Elle répète sa phrase, et me vise à travers la caméra. C’est drôle, je ne me souvenais pas de sa voix.
“ Prends Marion avec toi, et laisse moi l’arme. ” dis-je en dézoomant.

00h00 :
Ca tourne.
(J’ai connu un homme qui voulait se suicider le plus “ propre ” possible, pour donner tout son corps à la science, à la greffe, à la communauté. Toute sa vie était tendue vers ce but : rendre son corps parfait, exempt de toutes toxines ou pollutions. Et l’offrir à l’anonymat ponctuel des miracles hospitaliers, sans rien demander ou laisser. Il est mort renversé par un train. Fin de la parabole.
Je n’ai jamais demandé à être là. Mais au moins je comprends pourquoi j’y suis.)
Le couple sans tête est assis à mes pieds, dos au mur, mains sur les genoux, paumes au ciel. Moi entre les deux, debout, canon dans la bouche, je regarde la caméra et appuie dans vos yeux.

FIN

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L’homme qui mesurait le bruit du temps

Catégorie: Priere d'inserer — mis en ligne par carlotta @ 11:04 pm

Onirique, ce roman l’est, mais pas seulement. Y souffle le vent du pamphlet, un pamphlet léger, sucré et craquant comme un macaron. Gunbars Badoit travaille pour un groupe international de service informatique. Il lui appartient, à chaque nouvelle mission, d’en rédiger le contenu avec précision, afin que les objectifs à atteindre soient définis sans ambiguïté et partagés avec le client. Le courriel qu’il reçoit de l’ingénieur commercial le laisse perplexe : sa candidature est proposée à une société dont l’objet social tient en ces mots : « mesurer le bruit du temps ». Perplexe, il va produire une série de documents le posant comme l’homme de la situation, qu’il s’agisse de régler le tic-tac des horloges urbaines, de chercher dans l’écho d’étoiles mortes des informations sur le passé, d’ausculter l’effritement de la psyché au fil des échecs amoureux, celui du bruit du coeur dans le cadre de modélisations qui simulent le vieillissement, de calculer les coûts annexes liés aux retards en entreprise, et ainsi tout au long des sept cent vingt pages que dure le récit.

En vente sur Chapitre.com

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Destins croisés

Catégorie: Ethylistiques — mis en ligne par carlotta @ 10:45 pm

(Déterminisme)

A onze heure et demie, l’employé chargé de vérifier d’éventuels défauts de fabrication sur les bouteilles de vodka (« Toutes les sept bouteilles, hein, pas une de moins ») qui défilaient sur le tapis roulant, cinq… six… sept, en saisit une avec l’habileté de celui qui a dix ans d’usine dans les pattes, constata qu’elle était irréprochable (comme les milliers et les milliers de bouteilles qui l’avaient précedée), et à sa grande joie, s’aperçut que son numéro de série était 20 000, un chiffre bien rond, ce qui n’arrivait pas souvent, et comme il s’emmerdait royalement, jusqu’à la pause de midi, il imagina quel voyage, quel destin incroyable cette bouteille vivrait, entre quelles mains elle circulerait et enfin, dans quel gosier elle lâcherait son dernier soupir, sa dernière goutte.

« Bah, elle finira dans les mains d’une comtesse », conclut-il en partant déjeuner. Au bout de la chaîne, le chef d’équipe ordonna à un intérimaire de faire une palette de treize bouteilles juste avant de partir casser la croûte (« Et bien emballée, c’est pour un cadeau ou un trophée, je sais plus »), laquelle partit rapidement en camion pour Calais. Le tapis roulant s’arrêta.

Vers midi, Jean Nigaud finissait de remplir les paperasses qui prolongeraient son inscription à ses mutuelles et à sa sécurité sociale, tout en suppliant le ciel qu’il tombe malade au moins deux fois dans le cours de l’année, ou qu’il se casse une jambe, ou qu’il lui arrive n’importe quoi qui demande des coûts importants qui puissent amortir ses frais.

Il consulta sa montre, avala une cuillérée d’huile d’olive pour colmater l’estomac et se rendit dans la Z.I. à moitié abandonnée de Calais nord.

Vers midi et demi, Paul Fossoyet, petit type sec que l’héritage familial et patriarcal inclinait au machisme et à la surenchère et dont les gènes l’orientaient vers un certain penchant pour la bouteille (et son contenu ; surtout son contenu), sortit de chez lui en disant « Je vais acheter des clopes », alors qu’en réalité, il sortait pour traîner, ne rien faire, espérer une éventuelle rencontre (Paul, attention à la bouteille n° 20 000). Sur son chemin, donc, qui n’avait aucun but, il passa devant les pompes funèbres et vit sa silhouette se refléter sur la vitrine, il se sourit, satisfait, et pensa : « Si je meurs, moi je préfère donner mon corps à la science. M’enfin, y paraît que le corps doit être en bon état de marche, alors si je meurs en moto… » Il continua sa route et pendant ce temps-là, dans l’arrière-boutique, l’apprenti se demandait ce qu’il ferait de ces planches restantes, car s’il en faisait un cercueil, il ne ferait pas plus d’un mètre cinquante-cinq, alors il faudrait qu’une femme meurt, ou bien un adolescent. Ou bien un homme, mais petit, alors.

Paul Fossoyet rencontra Jean Nigaud qui n’eut pas à argumenter beaucoup, il manquait une personne pour un jeu, OK, pas de problème, Paul était déjà dans le coup.

Au même moment, dans la boulangerie Perlimpainpain du quartier des Orangers, à Calais, l’employée dut répondre par un sourire poli à un de ses clients : « Du pain noir ? Non, désolée, un monsieur est venu tout à l’heure et il a tout pris. Allez voir en face. »

Jean Nigaud, Paul Fossoyet et quatre autres participants, au bout de dix minutes de jeu (13H07), n’étaient plus que des spectres d’eux-mêmes, pathétiques, écumant. Ils se servaient dans des seaux que l’organisateur laissait en général moisir au fond de son garage, Paul Fossoyet remarqua une légère brèche sur le bord de sa chope (au même moment, une main tourna le bouchon de la bouteille de vodka numérotée 20 000 et en déversa les deux tiers dans son seau, attention, Paul, attention à la 20 000), défaut causé par la nièce de l’organisateur qui, l’année précédente, la gamine, la mioche, l’avait laissée tomber par terre en étalant partout son Diabolo-menthe, « R’garde c’qu’elle a fait ta gamine, Françoise, mon beau bock 1664 que j’ai gagné à la foire de Tournon, tu vas me l’foutre en l’air, qu’est-ce qui t’as pris ? », et la gamine, après la torgnole, s’était mise à chialer, la salope, n’osant pas expliquer qu’elle avait vu, en un éclair, un mort en train de boire dans ce même bock où elle venait de poser la bouche, qu’est-ce que vous voulez, des conneries de gamin, et Paul Fossoyet, dans son délire tremblant, alors qu’il entamait son seau nouvellement rempli, vit la petite brèche s’ouvrir comme un œil immense qui l’avala, puis les sirènes, mais trop tard pour lui, cet endroit désert, si désolé, avait causé trop de retard à l’ambulance, et l’autre, Jean Nigaud, était soulagé tellement il se sentait mal et heureux, heureux, le chèque signé une heure auparavant n’aura pas été v(a)in, que voulez-vous, le destin…

Pit Bernal

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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