(Déterminisme)
A onze heure et demie, l’employé chargé de vérifier d’éventuels défauts de fabrication sur les bouteilles de vodka (« Toutes les sept bouteilles, hein, pas une de moins ») qui défilaient sur le tapis roulant, cinq… six… sept, en saisit une avec l’habileté de celui qui a dix ans d’usine dans les pattes, constata qu’elle était irréprochable (comme les milliers et les milliers de bouteilles qui l’avaient précedée), et à sa grande joie, s’aperçut que son numéro de série était 20 000, un chiffre bien rond, ce qui n’arrivait pas souvent, et comme il s’emmerdait royalement, jusqu’à la pause de midi, il imagina quel voyage, quel destin incroyable cette bouteille vivrait, entre quelles mains elle circulerait et enfin, dans quel gosier elle lâcherait son dernier soupir, sa dernière goutte.
« Bah, elle finira dans les mains d’une comtesse », conclut-il en partant déjeuner. Au bout de la chaîne, le chef d’équipe ordonna à un intérimaire de faire une palette de treize bouteilles juste avant de partir casser la croûte (« Et bien emballée, c’est pour un cadeau ou un trophée, je sais plus »), laquelle partit rapidement en camion pour Calais. Le tapis roulant s’arrêta.
Vers midi, Jean Nigaud finissait de remplir les paperasses qui prolongeraient son inscription à ses mutuelles et à sa sécurité sociale, tout en suppliant le ciel qu’il tombe malade au moins deux fois dans le cours de l’année, ou qu’il se casse une jambe, ou qu’il lui arrive n’importe quoi qui demande des coûts importants qui puissent amortir ses frais.
Il consulta sa montre, avala une cuillérée d’huile d’olive pour colmater l’estomac et se rendit dans la Z.I. à moitié abandonnée de Calais nord.
Vers midi et demi, Paul Fossoyet, petit type sec que l’héritage familial et patriarcal inclinait au machisme et à la surenchère et dont les gènes l’orientaient vers un certain penchant pour la bouteille (et son contenu ; surtout son contenu), sortit de chez lui en disant « Je vais acheter des clopes », alors qu’en réalité, il sortait pour traîner, ne rien faire, espérer une éventuelle rencontre (Paul, attention à la bouteille n° 20 000). Sur son chemin, donc, qui n’avait aucun but, il passa devant les pompes funèbres et vit sa silhouette se refléter sur la vitrine, il se sourit, satisfait, et pensa : « Si je meurs, moi je préfère donner mon corps à la science. M’enfin, y paraît que le corps doit être en bon état de marche, alors si je meurs en moto… » Il continua sa route et pendant ce temps-là, dans l’arrière-boutique, l’apprenti se demandait ce qu’il ferait de ces planches restantes, car s’il en faisait un cercueil, il ne ferait pas plus d’un mètre cinquante-cinq, alors il faudrait qu’une femme meurt, ou bien un adolescent. Ou bien un homme, mais petit, alors.
Paul Fossoyet rencontra Jean Nigaud qui n’eut pas à argumenter beaucoup, il manquait une personne pour un jeu, OK, pas de problème, Paul était déjà dans le coup.
Au même moment, dans la boulangerie Perlimpainpain du quartier des Orangers, à Calais, l’employée dut répondre par un sourire poli à un de ses clients : « Du pain noir ? Non, désolée, un monsieur est venu tout à l’heure et il a tout pris. Allez voir en face. »
Jean Nigaud, Paul Fossoyet et quatre autres participants, au bout de dix minutes de jeu (13H07), n’étaient plus que des spectres d’eux-mêmes, pathétiques, écumant. Ils se servaient dans des seaux que l’organisateur laissait en général moisir au fond de son garage, Paul Fossoyet remarqua une légère brèche sur le bord de sa chope (au même moment, une main tourna le bouchon de la bouteille de vodka numérotée 20 000 et en déversa les deux tiers dans son seau, attention, Paul, attention à la 20 000), défaut causé par la nièce de l’organisateur qui, l’année précédente, la gamine, la mioche, l’avait laissée tomber par terre en étalant partout son Diabolo-menthe, « R’garde c’qu’elle a fait ta gamine, Françoise, mon beau bock 1664 que j’ai gagné à la foire de Tournon, tu vas me l’foutre en l’air, qu’est-ce qui t’as pris ? », et la gamine, après la torgnole, s’était mise à chialer, la salope, n’osant pas expliquer qu’elle avait vu, en un éclair, un mort en train de boire dans ce même bock où elle venait de poser la bouche, qu’est-ce que vous voulez, des conneries de gamin, et Paul Fossoyet, dans son délire tremblant, alors qu’il entamait son seau nouvellement rempli, vit la petite brèche s’ouvrir comme un œil immense qui l’avala, puis les sirènes, mais trop tard pour lui, cet endroit désert, si désolé, avait causé trop de retard à l’ambulance, et l’autre, Jean Nigaud, était soulagé tellement il se sentait mal et heureux, heureux, le chèque signé une heure auparavant n’aura pas été v(a)in, que voulez-vous, le destin…
Pit Bernal