Hyppolite venait à peine de mettre en route les ventilateurs, et le vrombissement des moteurs électriques envahissait déjà l’atelier, lorsque le voyant lumineux du téléphone lui arracha un juron. Il garda son casque anti-bruit à cause du vacarme ambiant et rejoignit le bureau où il s’enferma.
C’était Raoul. Hyppolite le titilla d’entrée.
– Ho ! Tu es tombé du lit ou tu peux plus te passer de moi ! Ca va vieille truffe ? Tu l’as bien digéré le champagne de la victoire ? Moi, il m’a fichu un de ces maux de crâne que …
– Ecoute-moi au lieu de déconner, c’est sérieux. Margueritte vient de me joindre. Comment t’expliquer ; c’est la petite, Apolline, elle a des ennuis, des vrais. Hyppolite, il faut qu’on se voie rapidement ! Elle a besoin de nous.
– Qué, besoin de nous ? Qu’est-ce que tu me chantes-là, compère ? Et ta cousine Margueritte, qu’est-ce qu’elle vient faire avec Apolline, c’est quoi ton embroul ?
– Je peux pas au téléphone, pas comme ça … J’arrive, ne bouge pas, je suis là dans dix minutes.
Hyppolite resta perplexe. Il reposa le combiné et, sans remettre ses protections auditives, il retourna dans l’atelier pour couper les machines.
La plume attendrait.
Il alla dans le bureau et commença la préparation d’un café à l’aide de son antique percolateur à l’italienne.
Le liquide fumant était prêt à servir lorsque Papi Raoul fit irruption dans la pièce, l’œil inquiet et la narine reniflante.
– Alors ? Qu’est-ce qui t’arrive Roméo ? ricana Hyppolite.
– Mais tu veux pas arrêter de dire des conneries ? C’est plus fort que toi, même dans les pires moments il faut que tu fasses la bouche … C’est grave je t’ai dit. C’est l’autre fumier de flic, tu sais, celui dont Gonzalve m’avait parlé : Berger ! Tu vois de qui je parle ?
– Aquel saloupaillé ! Si je le vois ? Pardi ! Celui-là c’est le pire. Déjà que je peux pas les voir les perdreaux, alors cette empoutèque, ne m’en parle pas. Il est déjà venu nous casser les bonbons pour des broutilles à l’époque des grèves, quand on avait fait des actions avec les copains de la C.N.T. C’est une vermine ce type. Mais quel rapport avec Apolline ? Elle exerce plus d’après ce que tu m’as raconté, non ?
– C’est pas la question, cette ordure l’a tabassée devant la porte des Faragnan, hier soir, tard. C’est Margueritte qui m’a prévenu à sept heures ce matin. Enfin, prévenu n’est pas exact : elle m’a appelé pour me demander de me renseigner sur ce flic, discrètement, par la bande, mais elle ne savait pas que je fréquentais Apolline, ni même que je la connaissais … Et tu penses bien que j’allais pas m’en vanter. Mais ce que je ne comprends pas bien, c’est pourquoi elle m’a demandé de « les » renseigner, elle et sa copine Léonie Faragnan, sur ce cochon de poulet.
– Le porc et la volaille, ça fait trop pour un seul bonhomme, Raoul ! Ne te fâche pas ! C’est pour te détendre que je dis des couillonnades, tu me connais… Sérieusement, j’y comprends pas grand chose à ton histoire. Assieds-toi, bois un jus et reprends-moi tout ça depuis le début. On va faire comme les bèdis ! Allez, tu vas me raconter ce que tu sais, on va réfléchir et après on agira. T’en fais pas Raoul, on en a vu d’autres, non ?
Papi Raoul acquiesça sans conviction mais s’appliqua néanmoins à détailler les évènements de la nuit passée dans l’ordre et sans rien omettre. Ce fut difficile, mais cela eut pour effet de le calmer, en dépit de sa vive inquiétude et des trois cafés qu’il avala presque coup sur coup. Au fur et à mesure qu’il avançait dans son récit, il eut le sentiment d’y voir un peu plus clair, ce qui ne le rassura pas, bien au contraire.
Ils allaient devoir se serrer les coudes une fois de plus, comme ils l’avaient toujours fait depuis l’époque des cours de récréation et, plus tard, au combat.
Mais cela, c’était une autre histoire.