January 5, 2009

Fatras délicieux

Catégorie: Aphorismes douteux — mis en ligne par carlotta @ 3:35 am

Recueil d’aphorismes douteux

Je pourrais écrire la vie de chacune des pompes que je fais, avant et après ma douche. Décrire la dureté de la cinquième, la libération de la dixième, le second souffle de la quinzième, chacune parle et raconte son propre et incomparable effort de vie ; de même, je pourrais passer ma vie à marcher sur un unique trottoir, aller du même épicier au même appartement, toujours par le même chemin, cela ne m’empêcherait pas d’écrire des centaines d’histoires différentes, car chacun de mes pas est d’une infinitésimale différence, une différence implacable et créatrice. Un éventail infini des possibles quantifiés se découvre, pour peu qu’on y prête le regard et l’attention ; rien ne peut mieux en moi produire l’étrange sudation de mes glandes artistiques, et lancer mes doigts mal dégrossis à l’assaut du clavier impassible. L’instant qui produit l’histoire n’est pas quantifiable en montre.
Du micro au macro, les dimensions restent finalement les même, car la barrière ultime reste l’infini.

Zo

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Le Mirador - chapitre 2

Catégorie: Le Mirador — mis en ligne par carlotta @ 3:30 am

En plus de télécharger de nombreux films et albums, j’ai, comme tout le monde, fait le tour des sites dits spéciaux, type mort en direct, porno hardcore, info bidon, sites truqués, etc. J’ai téléchargé des vidéos pornos filmées par des amateurs avec leur téléphone portable, des extraits d’images de guerre et de torture, des petites vidéo faites par des particuliers pour filmer une blague, ou un truc à la Vidéo Gag, j’ai vu des images détournées de campagnes électorales et publicitaires, vu les scènes censurées de South Parc et de Basic Instinct 2, les versions démo de nombreux jeux et disques, regardé tout et n’importe quoi, de nombreuses semaines durant, plusieurs heures par jour.
Internet était un recours : ça ou la folie.
« L’été c’est la saison où on n’a pas de vie, et l’hiver c’est la saison où tout est mort. »
Je m’en fiche, car mon écran d’ordinateur ne connaît pas la nuit, tout au plus la veille.

Au début j’allais au café sur la place du village, c’était la pause, entre les pâtures, plus haut derrière l’horizon, et la ferme, pesteuse au bas du village, derrière le panneau communal. Mais je n’y mets plus les pieds, déjà que je ne bois pas, perdre mon temps là-bas, c’est plus possible…
Tous les jours de nouvelles images – non, pas tous les jours, sur Internet pas de nuit pas de jour, juste la mise en ligne, constante et instantanée, de nouveaux films, de nouveaux teaser – tous les jours, donc, je dois télécharger de nouvelles images, avant qu’elles ne fuient et disparaissent irrémédiablement dans les combles du système, ou à la page 38 d’un site en déconstruction. Il faut que je sois aux aguets, constamment, ne pas rater la perle semée sur la banquise, ne pas passer à coté car elle ne m’attendra pas. Chaque instant de nouvelles filles sublimes viennent s’offrir entre dix et quarante secondes, gratuitement, sans fin. Ici la vie est gratuite.
Alors je passe ma vie devant l’écran d’ordinateur. Je chatte rarement, je ne trouve rien à dire, mais je sillonne l’éventail infini des sites. J’écrase la semaine en un jour, le jour en une minute, et la minute en un claquement de secondes. Je ne calcule plus qu’en temps de téléchargement.
Le temps passe, l’image s’incruste en moi.
Pas de crise notable. La vie ainsi trafiquée devint presque normale.

J’ai tenu trois semaines sans mettre les pieds dehors, juste à les regarder, bandant mollement, incapable de comprendre d’où venait ces centaines de filles, incapable de détacher les yeux de l’enchaînement ininterrompu de gymnastique, de couples, de caresses ; et même si c’était assez pauvre point de vue érotisme, quelque chose d’autre que mes couilles restait rivé à l’écran, dans l’attente de savoir quoi attendre.
Il y en avait tant, et tout le temps, je ne pouvais pas imaginer en manquer une, c’était comme si on me révélait le monde dans son infinie et impétueuse diversité, comme si l’on tournait à toute vitesse les pages du Livre de la Vie sous mes yeux ; il serait évidemment hors de propos de prendre une pause pour se rendre aux toilettes, non ? Peu importait la répétition des postures, des gestes, des étreintes, seul l’enchaînement de visages inédits avait valeur d’expérience. Je devenais presque immortel à force d’expérience. Leur vacuité n’entamait en rien leur constance et leur pragmatisme. Elles étaient sous mes yeux. Par un jeu de l’histoire et de ses dogmes, le plus gratuit revêtait le manteau d’or fourré du plus précieux, et rien, rien jamais rien, ne pourrait rivaliser avec cette mise à disposition de l’infini, pas un homme, pas une femme, pas une idée. Ici il y avait tout, et donc rien, selon l’oblique de l’âme.

Au début, mon père et mon frère ne dirent rien de mes occupations. Ils ne firent aucune réflexion sur mes heures d’enfermement, mais, quand le printemps pointa le bout de ses ruisseaux, de nouvelles contingences froides, dures et toujours stupides, crevèrent ma bulle pour me plonger dans l’enfer éblouissant des granges familiales, à racler les congères de souillures, et nourrir l’armée de cochons bruns. Il fallut abandonner mes muses, ces visages inconnus – Bresil ? Roumanie ? Ouest Mississipi ? – et retourner à l’astreinte virile de la vie paysanne. Mais je m’en fichais, car le sommeil aussi m’était passé.

Je m’attachai rapidement à une jolie blonde à la peau pâle et fraîche, aux seins lourds et naturels. Des hanches larges mais fermes dans leur noble costume de graisse adolescente donnaient à sa silhouette un fuselé de sirène. Elle avait un visage d’ange américain comme sur les paquets de cigarettes dans les films de guerre, et des yeux gris qui m’électrisaient en partant des pieds. J’aimais les veines bleues de son cou. Mais je ne craquais pas pour elle tout de suite, ses concurrentes étaient légion, et leur plastique souvent plus parfaite.
Ce fut progressif.
Je la remarquais plus facilement, et plus régulièrement, de jour en jour. Un effet de contraste amplifiait sa présence à ma proximité.
Je compris alors qu’elle souhaitait se dévoiler à moi, et rien qu’a moi ; au fur et à mesure de mes visites, lentement, comme dans la vraie vie où on ne baise pas avant l’apéro. Dans une véritable et normale chronologie amoureuse. Son regard ne trompait pas, j’avais beau regarder par dessus mon épaule.

Donc, au début, je ne téléchargeais d’elle que de pudiques strip-tease, une ou deux branlettes, rien de très violent comparé à ses copines des cases d’à coté. Puis, un mois plus tard, vint la pénétration vaginale. Une sommaire levrette filmée façon caméra subjective, sans éjaculation ni rien ; c’était assez moche, mais son visage de trois quart continuait d’irradier l’image sur une fréquence trop subtile pour que l’étalon en train de la besogner puisse la ressentir. Mais moi je la sentais. Je ne sentais plus que cela. La lumière me baignait entièrement.
Cette vidéo, copiée, effacée et sauvegardée cent fois, fut mon premier choc sexuel.
Avant, la masturbation était une activité clinique où le fantasme avait peu à voir, ou ponctuellement, comme sur ordonnance. Mais le jour où j’ai vu le tendre duvet rose de ses lèvres éclore enfin, son corps tout entier vibrer et trembler, se plisser et glisser sous des mains qui n’avaient pas de visage, virer du blanc au rose comme le lait se teinte d’alcool, quand j’ai entendu sa voix rauque implorer toujours plus de douleur, son souffle monter en cadence tout en devenant plus grave, plus rien, plus rien alors n’eut d’importance pour moi. Plus aucune de ces blondes aux seins décolorés, plus aucune de ses brunes goulues, plus rien ni personne ne pouvait rivaliser avec elle. Elle m’avait courtisé et venait de faire sa révélation. C’était si intime, si tendre, si doux…
Ce jour là, la terre devint un peu plus ronde pour moi. Mon sexe dans ma main n’avait jamais été aussi dur. A travers lui, c’était elle que je serrais si fort.
Je voulais être son homme, son fils, son père et son amant.

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November 3, 2008

Fatras délicieux

Catégorie: Aphorismes douteux — mis en ligne par carlotta @ 9:28 am

Recueil d’aphorismes douteux

Ce soir j’ai vu la pleine lune jouer au morpion, tendue entre deux traînes d’avions blanches comme de l’écume, par dessus les marches des immeubles, dans un ciel sans plumes ni souffle, l’oeuf brillait tel une tête de mort.
Encore un verre.
L’alcool paraît bien pâle, j’ai l’impression de mâcher une poignée d’aiguilles.

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Le Mirador - chapitre 1

Catégorie: Le Mirador — mis en ligne par carlotta @ 9:23 am

Les derniers souvenirs que j’ai de ma mère sont déjà confus.
La couleur du cercueil et des fleurs est un peu passée. Il pleuvait, et c’était un début de mars glacial, toute la famille était là, et beaucoup d’autres, que je ne connaissais pas. Mon père et mon grand frère ouvraient la marche ; moi, trop petit, j’étais derrière la forêt de jambes, relégué avec les cousins. C’était il y a dix ans.

Quand je suis descendu du car, pour la dernière fois, c’est sans un regard en arrière que, sous le soleil radieux de la campagne méridionale, je m’engageais sur le chemin de la ferme familiale.
J’avais 16 ans.

Tout se passa comme prévu.
Soupe à la grimace, mon grand frère me bassina toute la soirée sur « ce que ma mère aurait dit de mon renvoi de l’école, la pauvre ! », mon père fulmina tout le repas en gigotant derrière son assiette. Après, j’eus droit aux coups de ceinturon. Pour les avoir souvent tâtés, je dirais que cette séance fut parmi les plus douces…
Le lendemain matin : réveil à 5h, pas un mot échangé autour de la table en bois de la cuisine, tartines de beurre, café noir, trois fois, puis la rasade d’alcool, et l’étable, les champs, les trajets en voiture, en tracteur, en camion benne, à dos de mulet, à pieds, des heures assommantes de soleil et de fatigue, debout au milieu des champs froissés, des canalisations juteuses d’excréments, jusqu’au soir, 22 heures, 23 heures, les pieds tout cognés, les épaules insoutenables, la bouche comme un filtre comblé de tout ce que la terre peut respirer, là, ruiné de fatigue, saoul d’un vin tiède à moitié rose, on monte alors se coucher, sans un mot, sans même passer aux lavabos, et, enfin allongé dans le paddock moisi, à moitié déshabillé, le sommeil vous prend comme une crampe, comme un millier de fourmis que le réveil, quelques maigres heures plus tard, rend encore plus vives et désagréables.
Finalement la journée reprend à zéro, comme si la nuit n’avait été qu’un rêve.

Tout se passa comme prévu.
Juin, juillet et août défilèrent sans nom. Les journées interminables brûlèrent ma peau jusqu’à l’os, la frugalité des contacts sociaux finit par me rendre muet, soumis et courbe comme la plaine autour de moi. J’étais une de ses pierres, affleurante, usée. J’étais fait pour la ferme par la ferme. Une brique.
D’ailleurs le bout de mes doigts couverts de croûtes brunes confirmait le phénomène : je devenais une brique.

Un soir de septembre après manger, mon père et mon frère m’installèrent sous le feu croisé de leur questions et d’une bouteille de poire. Je n’avais rien à regimber contre le fait de m’installer définitivement ici ? « Non, bien sûr ! » , oublier toutes ces histoires d’école et d’internat, travailler avec eux à la ferme toute ma vie ? « Non, bien sûr ! ». Qu’allais-je faire sinon ? « Bien sûr ! ».
Tout se passa le plus naturellement du monde, pour ainsi dire.
Je faisais plaisir à ma mère, qui du ciel où elle se trouvait, devait trouver ma position bien récon-fortante…

A Noël mon père m’abonna à Internet « haut débit ». C’était la grande nouveauté à ce moment là, « Internet dans les plus petits bourgs de provinces ! etc. » C’était un cadeau pour me cheviller ici.
C’était un marché.
Il m’aurait acheté un pistolet mitrailleur que ce n’aurait pas été plus grave.

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September 1, 2008

230707

Catégorie: Poésie — mis en ligne par carlotta @ 10:38 pm

Les araignées pompent mes cauchemars, insistent, obliquent de toutes leurs pattes.
Les araignées repliées en sachets de thé tournent mon sang en rosée agricole.
Les araignées sont tendues entre les narines myopes d’un anchois qui n’avait rien demandé.
Car il ne peut rien demander.
Ses mains sont des araignées, le chérubin à la commissure de ses yeux n’arrive pas à les démêler.
Mes dents se désagrègent en chapelet de bonbons.

Zo

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Fatras délicieux

Catégorie: Aphorismes douteux — mis en ligne par carlotta @ 10:35 pm

Recueil d’aphorismes douteux

En écriture :
On est toujours plus immoral qu’amoral…
Poète, ce n’est pas savoir dire, c’est savoir regarder. Ce n’est pas avoir du flair. Il faut bien manquer d’imagination pour n’être attiré que par le beau.
Mon écriture se croit trouble alors qu’elle n’est que confuse, au mieux, je suis un écrivain de formule, un écrivain de tract, tout juste bon à couvrir les papiers peints numériques.
Conclusion : Ne pas avoir faim bride l’imagination.

Zo

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March 3, 2008

Fatras délicieux

Catégorie: Aphorismes douteux — mis en ligne par carlotta @ 11:17 pm

Recueil d’aphorismes douteux

Ne pas mettre la charrue avant les boeufs.
Ce n’est pas de l’homme en tant qu’entité neutre dont on parle quand on parle de « nature humaine », mais de l’homme pollué par des conditions d’existence inacceptables lui ayant fait copier les pires travers et les pires traits de son oppresseur, conditions induites par une soumission séculaire aux maillons bien gardés. De la sorte, en feignant accuser tout le monde du mal du monde, on innocente de fait tout un chacun.

Et chez un coupable, l’innocence vaut très cher.

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Un islamiste au plafond - 22h12 :

Catégorie: Uncategorized — mis en ligne par carlotta @ 11:07 pm

Un coup de feu.
Le blouson du tueur explose. Mes oreilles au chaud du casque vrillent, saturées, le diaphragme de la caméra s’affole, plongeant la scène dans l’obscurité. Un autre coup de feu. Bruit de chute. Marion pousse un cri, j’entends aussi un souffle rauque, une plainte. Je lève les yeux. Ko-zu rentre dans le champ. Elle pointe une arme vers le tueur, recroquevillé sur le sol, et tire encore, une fois, deux fois, trois fois, dans sa tête, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, plus rien qu’une bouillabaisse touffue.
Ensuite elle se retourne et vise Marion, sur sa gauche, collée au mur.
“ Il me reste une balle. Il faut que quelqu’un la prenne ! ”

22h13 :
“ Il me reste une balle. Il faut que quelqu’un la prenne ! ”
Elle répète sa phrase, et me vise à travers la caméra. C’est drôle, je ne me souvenais pas de sa voix.
“ Prends Marion avec toi, et laisse moi l’arme. ” dis-je en dézoomant.

00h00 :
Ca tourne.
(J’ai connu un homme qui voulait se suicider le plus “ propre ” possible, pour donner tout son corps à la science, à la greffe, à la communauté. Toute sa vie était tendue vers ce but : rendre son corps parfait, exempt de toutes toxines ou pollutions. Et l’offrir à l’anonymat ponctuel des miracles hospitaliers, sans rien demander ou laisser. Il est mort renversé par un train. Fin de la parabole.
Je n’ai jamais demandé à être là. Mais au moins je comprends pourquoi j’y suis.)
Le couple sans tête est assis à mes pieds, dos au mur, mains sur les genoux, paumes au ciel. Moi entre les deux, debout, canon dans la bouche, je regarde la caméra et appuie dans vos yeux.

FIN

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January 7, 2008

Fatras délicieux

Catégorie: Aphorismes douteux — mis en ligne par carlotta @ 12:58 pm

Recueil d’aphorismes douteux

La concurrence ne peut être ni libre ni juste. Le commerce équitable est un oxymore tant qu’une minorité de structures contrôlent une majorité des productions. Auschwitz préfigure le phénomène : la mort industrielle. Et plus tard, la paix meurtrière, la fin des conflits des cartes et des maisons, la fin des conflits d’écussons et de logos, juste une paix, une paix sanglante en forme de plébiscite. L’organisation des nations est un exorcisme aux incompétences mondiales. Un voile sur le visage qui à chaque renoncement se resserre un peu plus sur nos gorges.
On accuse donc la nature humaine pour parler en fait des irrépressibles déviances morales induites par le règne du commerce. Ce n’est ni un hasard, ni une supposition. On parle tous les jours, du passé au présent, de cette satanée nature humaine, égoïste (sans qu’on sache vraiment ce que délimite ce mot), fourbe, faible et sans caractère. Mais ces traits, plutôt que d’encadrer ceux de l’homme, comme un artiste aux enfers ferait le panégyrique des occupants, désigne bien mieux les conditions intrinsèques de l’exécution commerciale : chacun pour soi, ne jamais rogner aux mensonges, suivre le vent comme seule fortune quoi qu’il coûte aux sentiments personnels.

Zo

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Un islamiste au plafond - 18h19 :

Catégorie: Uncategorized — mis en ligne par carlotta @ 12:45 pm

On a roulé longtemps, cul à cul, dans la pampa vert-de-gris. Marion est montée dans le véhicule du tueur, Ko-zu a repris le volant du van, moi le GPS.
C’est un pays très plat, troué de forêts sombres et hautes, des conifères je crois ; et des villages aux maisons basses et cossues, tapissées de bois luisant, comme des chalets, avec cheminées, jardins aux clôtures branlantes ; et des forêts, des forêts, encore et encore.
Le ciel est bleu d’acier. La route mauvaise mais droite. Le soir nous attend au bout du chemin.

Une baraque de chantier, abandonnée, donne sur une trappe, une ouverture dans sol, un trou en béton, noir et humide. Faut qu’on descende. Bien sûr.
Echelles grasses, coursives rondes tressées de centaines de câbles griffés de rouille, clapotis, torche papillon, suivez moi, suivez moi…
Le corps :
C’est une femme. Elle est morte. Elle est attachée par la cheville à une chaîne qui pend d’un crochet dans le mur. Elle est nue. Ses mains sont nouées dans son dos, sur ses hanches, dans un angle surnaturel. Ses cheveux bruns souillés de boue et de sang lui font un masque visqueux dissimulant tout son visage. Mais elle devait être belle, j’en suis sûr.

Maintenant elle est belle aussi. Différemment. Pliée en quatre, la tête entre les genoux dans une flaque de merde.
La pièce carrelée blanche, éclairée au néon, Marion sur ma gauche, Ko-zu appuyée contre le mur, le tueur debout au milieu, au dessus de son œuvre, et qui nous regarde, un à un.
“ Installe la caméra. ”
Je m’en charge. Ko-zu est sortie en courant, la main sur la bouche.
Marion parle avec le tueur, dans une langue que je ne comprends pas. J’allume le matos, installe le pied, charge une bande vierge, branche le micro et le projo portatif, fais le point.

L’homme saisit la morte par la nuque, découvre le visage de sa mélasse et exhibe le visage bleu, bouche tordue, les lèvres sont fendues comme une saucisse qu’on aurait oublié de piquer, la gorge dépliée en mille feuilles. Elle a les pommettes saillantes, le nez fin, les yeux en amande, le front haut.
Puis il fait glisser sa lame dans la plaie béante, l’enfonce, et découpe la nuque en trois coups brusques avec le revers dentelé de son couteau ; il décroche la tête du cou, se redresse, il tient la tête par les cheveux, la porte à son visage, dit quelque chose que je ne comprends pas ; il tire la langue, crache, et crache encore, ensuite il la jette par terre, et regarde la caméra, parle encore, puis se penche sur le cadavre.
Je sens la main de Marion se poser sur mon épaule tandis que je zoome. Elle est brûlante.
Je préfère penser que c’est ça qui m’excite.

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"La mort de la littérature : plutôt crever, oui." Pit Bernal

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